2019 et Saint Augustin

En ce début d’année, la plupart d’entre nous s’adonnera au rite des vœux. Souhaiter le meilleur à son prochain ne fait pas de mal. La considération d’avoir pensé à lui peut même faire du bien. Que l’an 2019 vous soit donc agréable, que la bonne santé de votre corps soutienne celle de votre âme et inversement. Quant au reste, plût à Dieu qu’il le décide et le réalise. Laissons les promesses aux politiques et aux amoureux : l’expérience nous a fait comprendre qu’elles ne tiennent que ceux qui les écoutent. Modestement, nous pratiqueront la promesse de porte fort. Un « truc » venu des juristes. On se portera fort de faire son possible pour améliorer les choses ou au moins pour ne pas les détériorer. Faire de belles chroniques par exemple. On fera son possible, mais on ne garantit pas le résultat, puisque c’est le lecteur qui l’appréciera. Votre serviteur n’est tenu qu’à une obligation de moyens, parfois très moyens, mais il fait avec ce qu’il a comme moyens. Moyennant quoi…

L’an 2018 est terminé. Le passé est derrière nous. Le présent se passe dans la fugacité. Quant à l’avenir, il ne nous appartient pas, contrairement à ce qu’on dit. Pas encore… A la fin de janvier, il est certain qu’Oncle Picsou, le Fisc-sous, nous prendra des sous, à la source et à la claire fontaine chante le poète, tandis que les plus fortunés sont allés se promener ; à l’été, il reviendra avec la taxe du carburant. Il est fort probable qu’en mai les vents seront favorables à la Marine Nationale et au printemps des peuples contre les élites, et que le Nouveau monde vivra ses dernières illusions. Après la pluie, le beau temps… après l’hiver le printemps et l’enfilade des saisons. Seules certitudes ici-bas ! On nous prédira le retour de la croissance, la lumière au bout du tunnel, la baisse du chômage, l’immigration contrôlée, la hausse du niveau scolaire, la baisse des carburants, et autres mirages des chiffres chers aux technocrates qui nous gouvernent. La statistique est la fake news de la réalité. Les gilets jaunes nous ont rappelé que la vie n’est pas réductible à des chiffres, des prévisions, des tableaux, des courbes.

Le tournant de l’an est donc toujours empli d’inquiétude et d’espérance, des qualités propres à notre humaine faiblesse. Que sera demain ? Amour, gloire, beauté, succès, réussite, santé, et avec ça, ce sera tout… En fin d’année, les comptables font le bilan et les devins les prévisions. Pour se rassurer on ira voir qui une voyante, qui un marabout, on achètera le numéro spécial horoscope. La boule, les cartes, les astres, les nombres diront tout sur ce qui nous attend : une rencontre incroyable, un souci de santé, un imprévu professionnel, d’affectueuses retrouvailles, une passion qui pimentera votre existence : l’amour, la pêche, le théâtre, la lecture, le fruit, le Christ… L’héritage de l’oncle d’Amérique ? Encore faut-il en avoir un, qui plus est, parti outre Atlantique. L’essentiel est donc de croire et d’espérer. En tout cas, si vous craigniez les désagréments de l’avenir, allez voir un assureur, il a tout prévu !

Puisque cette chronique a quelque prétention culturelle – quand même ! –, les agapes festives de l’An neuf n’interdisent pas l’élévation : on commencera donc l’année par une lecture saine et sainte, extraite des Confessions de Saint-Augustin, ces Aveux, comme a préféré le traduire Frédéric Boyer (éditions POL, 2013). De retour au bureau, vous pourrez dire, avec fierté et crânerie que vous avez commencé l’année avec Saint-Augustin. À notre époque sans père ni repère, un père de l’Église c’est assez transgressif, donc « in ». Et cette coquetterie intellectuelle vous permettra certainement la pose, celle de la hauteur, non sans quelque grandeur. C’était Gounel ou Saint-Augustin : je n’ai pas hésité !

Les Parisiens savent que Saint-Augustin est une station de métro, une curieuse église de style éclectique, comme on l’aimait sous Napoléon III, érigée par Baltard, un curieux édifice à voir de loin (pour la perspective) et de près pour la prouesse architecturale de sa charpente de fer et son habillage de pierre. L’église connut jadis la célébrité, lorsque Bourvil pillait les troncs avec un ficelle et caramel mous (Le Sacristain, film de Jean-Pierre Mocky).

Saint-Augustin est aussi un Père de l’Église, un de ses grands penseurs. Né à Thagaste (Algérie), en 354, d’une mère chrétienne – Sainte Monique – et d’un père païen, il se convertira au christianisme en 396, baptisé par Saint Ambroise. Il fut l’évêque d’Hippone (Annaba), combattit la déviance donatiste et le manichéisme. Il assista aux invasions barbares et à l’écroulement de l’Empire romain. Il meurt en 430, alors que la ville est assiégée par les Vandales. En 410, Alaric était entré dans Rome… Ainsi finissent bien des civilisations, sous les coups des Barbares et des invasions. On connaît Saint-Augustin pour sa théologie, ses réflexions politiques : La Cité de Dieu (qu’il faudra bien un jour évoquer ici, puisqu’elle permet de comprendre l’impasse du progressisme militant[1]) et ses confessions, ses aveux, son autobiographie.

Saint Augustin fut obsédé par la question du mal. Dans sa jeunesse idéaliste, il fréquente les manichéens, un mélange chrétien/païen qui voit le monde mû par deux principes, le Bien et la Lumière, et le Mal et les Ténèbres. Il s’accuse de débauche, mêlant les jeux, les femmes, le théâtre, l’hérésie, les charlatans, la superstition et les horoscopes.

« Il y avait à cette époque un homme clairvoyant, médecin chevronné, très réputé. C’est lui, en tant que proconsul qui, lors de ce fameux concours de chant, a de sa propre main posé la couronne sur ma tête malade ; mais pas en sa qualité de médecin, car de la maladie dont je souffrais, le seul guérisseur c’est toi [Dieu], qui résiste aux puissants et qui offre la reconnaissance aux obscurs. Tu aurais donc renoncé à m’aider et à soigner mon âme par l’intermédiaire de ce vieillard… J’étais en effet devenu assez proche de lui, captivé par sa conversation attachante, sans mots savants, et d’une vivacité de pensée qui la rendait agréable et convaincante. Dès qu’il apprit de ma bouche que je m’adonnais à la lecture des horoscopes, il m’engagea, avec une paternelle bienveillance, à les rejeter. Je ne devais pas gaspiller en pure perte mon travail à ces vanités ni les efforts nécessaires à de choses bien plus utiles. Il avait lui-même, disait-il, tellement étudié ces sujets qu’il avait voulu, dans les premières années de sa jeunesse, en faire sa profession pour la vie. S’il avait compris Hippocrate, il n’aurait pas de mal à comprendre ces écrits. Et pourtant, il y a renoncé immédiatement pour se consacrer à la médecine. Une seule raison à cela : il avait découvert leur complète fausseté et ne voulait pas qu’un homme sérieux comme lui gagne sa vie en abusant des gens.

Et toi, disait-il, pour subvenir à tes besoins dans ce monde, tu as déjà la rhétorique, et si tu poursuis cette supercherie c’est par libre goût et non par nécessité. Raison de plus pour me faire confiance sur cette question, car je l’ai étudiée à fond, suffisamment en tout cas pour imaginer en faire mon seul gagne-pain.

Mais comment se fait-il alors lui ai-je demandé, que beaucoup de ses prédictions se vérifient ? Il m’a répondu, du mieux qu’il pouvait. C’était dû à l’importance du hasard, répandu partout dans la nature. En effet, quelques pages de n’importe quel poète consulté au hasard – et dont l’intention poétique était tout autre –, et on tombe sur un vers en consonance merveilleuse avec telle ou telle de nos préoccupations. Il ne faut pas s’étonner alors, disait-il, si l’âme humaine par un quelconque instinct supérieur, inconsciente de ce qui se passe en elle, fait entendre l’effet, non de l’art, mais du hasard, une réponse en accord avec la situation ou les actions qui l’interroge…

… Mais alors ni lui-même ni mon très cher Nébridius, excellent jeune homme irréprochable, qui se moquait de toutes ses pratiques divinatoires, n’ont pu me persuader d’y renoncer. L’autorité de ces auteurs m’impressionnait davantage, et je n’avais pas découvert encore la preuve irréfutable de ce que je cherchais, qui me ferait voir sans ambiguïté que lorsqu’ils disaient vrai dans leur consultation, c’était un fait du hasard ou du sort et non de l’art de scruter les arts. »

L’homme vit d’amour, d’eau fraîche et d’espérances. Sa crédulité le pousse à consulter les augures ou à confier son destin à des marchands d’illusions. Ça le rassure, et ça peut même l’amuser. Alors, pour rêver d’une année 2019 meilleure que la précédente, on peut tirer les cartes, ou tirer le bouchon de la bouteille et faire couler le fruit de la vigne dans la coupe. Il n’est jamais loin de la coupe aux lèvres. Quand la coupe est pleine, on la vide. Ainsi est notre vie, avec ses pleins et ses vides. Et je prédis que nous aurons encore cette année, notre santé, nos affects, nos activités, nos finances. On verra le 31 décembre, si je me suis trompé.

Que l’année 2019 vous soit douce et agréable.

Antoine de Nesle.

[1] « Deux amours ont fait deux cités : l’amour de Dieu poussé jusqu’au mépris de soi a fait la cité céleste. L’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu a fait la cité terrestre ». Donc, on se méfiera d’un gouvernement de la perfection des hommes et de l’absolutisme des droits de l’homme.

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