À l’heure du thé, le roman d’amour British de l’été : Miss Mackenzie d’Anthony Trollope

Au mois d’août, le France s’assoupit dans la torpeur estivale. La tradition paysanne veut que les bonnes gens des villes cessent leurs activités urbaines et se rendent à la campagne, sur leur terre, leur château, leur résidence d’été pour prendre le frais certes, mais aussi surveiller les affaires de leur domaine. L’État et les entreprises se mettent en vacances. La Cour se disperse, les favoris s’éparpillent, la Bourse s’engourdit, la presse n’a plus rien à dire. Pour un moment, les affaires sont arrêtées, toutes les affaires, des affaires de gros sous aux affaires de barbouze. Enfin, l’art de vivre va devenir une chose sérieuse… et vraie. Certes, tout le monde n’a pas les moyens d’aller sur la Côte d’Azur, à Brégançon ou ailleurs, et de s’offrir, en ses temps douloureux d’oppression fiscale et de taxation outrancière, une piscine à 34 000 euros, mais cela ne doit pas gâcher des vacances toujours bien méritées et nécessaires à l’indispensable reproduction de la force de travail dont le système a besoin. Il y a bien d’autres lieux pour trouver du repos et du plaisir. Brégançon et son prestigieux possesseur ne sont pas les centres du monde, n’en déplaise à l’égo narcissique présidentiel, le centre du monde ayant été fixé à la gare de Perpignan, par Salvador Dali artiste et savant fou du chocolat Lanvin. D’ailleurs, vous et moi avons le privilège infini d’aller à la plage, au restaurant, à la montagne, n’importe où, incognito, sans garde du corps ou leudes protecteurs.

Les seules affaires qui importent sont le repos et l’amour. Ah l’amour ! Énervement des sens ou de l’imagination ? L’amour est cette damnation de l’homme que le bon dieu envoya dans un errement de colère. L’amour serait la clef du bonheur. On aime à tout âge… et tous les âges, jeunes et jeunes (le temps des découvertes et des illusions), jeunes et vieux (la tendance du moment du plus grand chic), vieux et vieux (autre tendance : le divorce à la retraite pour vivre un nouvel et dernier amour), et sans limite, pas seulement de 7 à 77 ans selon la chanson, car on peut encore aimer au-delà, voir aimer l’au-delà et ses prophètes. Les sceptiques penseront qu’on a besoin de cette illusion de l’esprit pour vivre et forger son bonheur, ou alors guérir les plaies de l’enfance, ou bien accéder à l’absolu et que sais-je encore ; mais pour beaucoup, l’amour n’est pas aimé (Hector Biancotti, 1986) et, s’il s’égare un moment dans la félicité, il ne mène que rarement au bonheur. Il a ses moments d’espérance et de passion, de désirs et de soupirs, puis de désillusion et d’incompréhension, de routine et de rustine, d’ennui et de trahison, de détestation et de rupture. L’amour, on le trouve, on le perd, on s’y perd. Amour et perdition comme l’amour de perdition (amor de perdição [1]) sont les piments de l’âme, les tourments des émotions fortes et destructives, les ferments des passions érotomanes. Alors, à défaut de le vivre dans sa belle et cruelle réalité, on va le chercher dans les illusions, le livre ou l’écran. Rien ne vaut une belle histoire d’amour, vécue par procuration, afin d’apaiser nos âmes et s’enivrer un instant de tendres émotions. Les romans d’amour, à l’eau de rose, décriés par les prix de cafés ou restos parisiens font un tabac. On comprend les lectrices : le parfum de la rose est quand même plus agréable que celui de la cigarette. La psychologie de l’amour, gai ou pas gai, gay ou pas gay, lorsqu’on rame ou qu’on pagaie, a toujours du succès. Les émissions télévisées sur l’amour passionnent, et les journaux ont trouvé là un beau marronnier fleuri. Philosophie Magazine y consacre son numéro d’été, saison de l’amour à la plage et des amours de vacances, bien plus exotiques que les amours de bureaux ou l’amour conjugal, dont on finit par connaître les conjugaisons par cœur, même celles des verbes et des amours irréguliers. Depuis des siècles qu’on en parle, qu’on l’écrit, qu’on le filme, on devrait finir par s’en lasser… eh ben non, l’amour passionne toujours à défaut d’être une passion vécue.

L’enfance tourmentée est propice à la sensibilité de l’âme et aux talents artistiques. Toutes nos émotions d’adultes ne viennent-elles pas de la petite enfance, docteur ? De l’âge du sevrage et de la propreté, des premiers désirs, des règlements de compte avec le père, des violences du corps et de l’âme, des scènes de la vie conjugale, pas toujours ragoûtantes ? Le jeune Anthony connut une jeunesse mouvementée et pas très heureuse. Son père, gentleman farmer n’a pas le sens des affaires et fait faillite. Sa mère, Frances Trollope, une femme fantasque, part avec ses enfants aux USA dans une communauté de doux rêveurs (des sortes de zadistes de l’époque). Puis, revenue de la promiscuité utopique, elle ouvre un bazar à Cincinnati aux États-Unis. Enfin, de retour en Europe, elle devient une romancière à succès. Malheureux à l’école, Anthony se réfugie dans l’imagination. Après avoir songé à s’engager dans l’armée autrichienne, il entre à la poste de sa gracieuse majesté, où il aura une brillante carrière, qui le mène en Irlande. Il s’y marie, inspecte les bureaux de poste, étudie les mœurs, et chaque matin, s’adonne à l’écriture, à horaires fixes. On lui attribue la paternité des boîtes aux lettres de couleur rouge. Son roman The Warden (1856) lui ouvre la carrière. Il rentre en Angleterre en 1867 et quitte la poste pour la politique. Ne parvenant pas à se faire élire député libéral, il décide de se consacrer à la littérature, une forme de discours, de jeu de mots, moins dangereux pour la société. Les lettres et les affaires publiques ne font pas bon ménage et les grands écrivains font de piètres politiques, que ce soit Chateaubriand, Lamartine ou Victor Hugo. Trollope publiera 47 romans, des nouvelles, des articles, une autobiographie. C’est un grand du roman anglais, un monument de l’ancien monde culturel, un classique comme nos Balzac, Georges Sand, et Zola… que la modernité technologique préfère oublier dans ses greniers. Heureusement que des réactionnaires culturels réagissent encore à la déculturation novimundiste, continuant à défendre et à propager cette littérature au goût de belles lettres.

Miss Mackenzie est le titre du roman et le nom de l’héroïne. La miss du roman a trente-cinq ans. Elle est une bonne fille, mais pas de bonne famille. Elle a sacrifié sa jeunesse à veiller sur son frère malade. A sa mort, il lui transmet l’héritage d’un oncle, lord, riche et décadent. Fortune faite, elle quitte Londres pour une petite ville du bord de mer, Littlebath, emmenant avec elle sa nièce Suzanna, allégeant ainsi le fardeau familial de son autre. « Elle n’avait en tête aucune vision suffisamment précise de la vie qu’elle entendait mener. Elle souhaitait une vie agréable et peut-être élégante, mais elle désirait aussi une vie respectable, avec les égards dus à la religion ». La nouvelle venue s’intègre dans la société locale. Il lui faut choisir les clans, celui de la voisine, la femme libre, ou celui de la femme du pasteur qui règne sur la communauté. Riche et célibataire, pas casée et pas fanée, elle attire trois soupirants dont on ne sait s’ils soupirent pour ses charmes ou son argent. Le cousin est un baronnet désargenté, veuf, chauve et père de famille nombreuse, qui fréquente les conseils d’administration des compagnies d’assurances. L’associé de son frère, entreteneur de toile cirée, se perd dans des investissements véreux. Le vicaire du pasteur, à l’œil torve, cherche une épouse et une dot pour s’installer à son compte dans une paroisse. Miss Mackenzie est un bon parti : elle a du charme et de la rente. L’amour est aussi question d’appâts, de capitaux, ceux du corps, de l’âme et du porte-monnaie. Après tout, quoi de plus banal : on peut aussi aimer pour l’argent, une femme, un homme, le pouvoir, la gloire, un métier.

Entre les trois, son cœur balance. Elle est bonne, charitable, vertueuse, pas méchante pour deux sous, un peu naïve. Elle n’y connaît rien en argent ni en amour. Alors elle s’éprend quand on veut tout lui prendre. Et quand les autres s’en mêlent, tout s’emmêle. Ce n’est pas amour gloire et beauté, mais intrigues, pressions et indécisions. La mère plaide pour son fils, le frère pour l’associé, et le clergyman pour lui-même. Lorsque les soupirants font leur demande, Miss Mackenzie est trop bien élevée pour dire non, et trop prudente pour dire oui. « Quand une dame dit qu’elle prendra le temps de penser à ce genre de proposition, le monsieur a généralement le droit de supposer qu’il a gagné son procès. Quand une dame repousse un prétendant, elle devrait le faire de manière péremptoire. Tout ce qui n’est pas un rejet péremptoire passe pour un commencement ». Il est vrai que l’amour et le mariage ne font pas toujours les bons ménages, alors viendront les dilemmes entre raison et sentiments. Miss Mackenzie est une cérébrale qui se contrôle. C’est à peine si elle s’abandonne à la passion, mais au fond elle aimerait bien vivre un emportement adolescent. Elle aurait donc tout compris : ne voulant pas finir seule, elle cherche un mari, pas un amant. La raison vaut mieux que la passion.

A chacun ses lunettes de lecteurs. Les sentimentaux s’abandonneront à l’intrigue, aux tourments, aux rebondissements, au suspens, à la psychologie humaine, aux jeux de séduction les doctes analyseront la sujétion et la liberté de la femme au XIXème siècle, la peinture des mœurs provinciales, la morale victorienne, les stratégies juridiques et financières. Mais tous apprécieront l’humour et l’ironie qui font le sel de l’Angleterre, la finesse et le détachement de l’écriture, et cet univers de ladies, de femmes de pasteur, de commerçants véreux, des lords décatis, des grenouilles de bénitiers, de voisines débauchées, de commérages, de ratiocinations, de sordides calculs, de vertus outragées.

Aux déçus de la littérature du nouveau monde, on ne saurait que trop conseiller les belles lettres de l’ancien et le grand roman de XIXème siècle. Elles sont de bonne facture, bien écrites, au goût suranné mais charmant. Ni sexe torride, ni violence complaisante – les travers de notre époque – mais des touches subtiles et cruelles qui en disent autant et mieux. Mangeurs de grenouilles, nous dédaignons le roman anglais. La perfide Albion a inventé le genre et nos grands romanciers l’ont d’abord imité. Mais à chaque peuple sa cuisine et sa littérature. On ne copie jamais, on adapte, on ajoute sa sauce et ses épices. Le roman anglais se déguste comme une tasse de thé avec retenue et un plaisir à peine dissimulé. Les atrocités de l’âme y sont exposées suavement, en respectant les convenances. Là réside le génie anglais : de la dureté dans la douceur. Cela nous change de la vulgarité de la modernité provocatrice. Si les Modernes se complaisent à trouver l’amour dans les tasses, les Anciens préfèrent l’amadouer autour d’une tasse de thé. La littérature de salon a quand même plus de classe que la littérature de pissotière. Et un peu d’élégance ne fait jamais de mal, pour oublier la mocheté de l’époque.

Les anglophones liront le texte en version originale, les autres en traduction. Il faut se dépêcher. Tel que s’annonce le Brexit, la technocratie européenne est capable de taxer ou de contingenter les importations de romans anglais : quotas, respect des normes européennes, du politiquement correct, contrôles sanitaires, etc. On croit nos dirigeants raisonnables, or il n’y a pas plus folles que les élites qui nous gouvernent. Preuve en est, la décadence dans laquelle ils font glisser l’Europe. On en vient presque à penser que les Britanniques ont eu raison de brexiter. Afin de sauver son âme, son identité, sa culture, le salut passe par la fuite… alors, à l’ombre, sur la chaise longue, fuyez le nouveau monde, ses mensonges, ses barbouzes, sa poupée Barbie, ses barbes à papa communicationnelles, son jeune premier et ses petits derniers, en suivant les égarements du cœur et les raisonnements de l’esprit British dans les aventures de Miss Mackenzie.

Antoine de Nesle

« L’amour soupire de ce qu’il perd… » (Marivaux)

[1] Amour de perdition est un classique du roman d’amour, voire le roman d’amour romantique, au Portugal, de Camilo Castelo Branco (1862).

[2]  https://www.youtube.com/watch?v=4t0149sa0lc

[3] Ce lieu souterrain où séjournent les morts, où les damnés subissent le châtiment éternel, est aussi un endroit où l’on scelle les livres interdits et licencieux, à ne pas mettre en toutes les mains, et dont on pouvait avoir la liste en consultant l’index de l’Église !

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