Brexit : l’Union fait la farce

Le Royaume-Uni de T. May et l’Union Européenne de D. Tusk affirment être parvenus à un nouveau projet d’accord sur le Brexit. Il diffèrerait du premier projet de plus 500 pages dont le résumé est disponible. Il servira de base pour le sommet de Bruxelles de dimanche. Après cette annonce, la Livre a retrouvé des couleurs, mais rien n’est joué.

Charybde ou Scylla ?

Même s’il est approuvé par les 27+1 dimanche, il s’agit essentiellement d’un marché de dupes. A Bruxelles, l’Union fait la farce.

D’abord, le Parlement britannique, et le peuple qu’il représente, ne veulent pas de cet accord. Le Cabinet de T. May a encore compté des démissions en série (7 dont 4 ministres), y compris le ministre du Brexit. La motion de censure de T. May (il faut 48MPs) chemine péniblement, car il faudrait une alternative, et pratiquement personne ne veut reprendre pour l’instant une mission impossible.

A supposer que ce projet recueille l’accord de la House of Commons, les instances européennes savent que cela ne fait que repousser les vraies négociations du divorce. Et à terme, on aura dans la même maison des divorcés obligés de cohabiter pour des raisons économiques. Ambiance assurée.

T.May fait du double chantage :

– aux Brexiters mous (notamment chez les Travaillistes) en les menaçant d’un catastrophique no deal s’ils ne votent pas pour le plan proposé.

–  aux Brexiters durs (dans son propre camp) en les menaçant de ne pas faire de Brexit du tout. Ce n’est pas crédible, puisque non conforme à son engagement. De plus, elle a affirmé « en même temps » qu’il n’y aurait pas de nouveau référendum revenant sur le Brexit.

Mais à ce stade, sont opposés au projet les Travaillistes de J. Corbyn, le DUP, le SNP de N. Sturgeon, les hard Brexiters, etc. Donc, pas de majorité arithmétique pour le plan à aujourd’hui. Mais si T. May n’est pas renversée dans les prochains jours (la signature des 48 MPs nécessaire n’est encore pas atteinte), elle sera renforcée pendant un an. Elle pourra alors faire chanter le parlement : adopter son plan de relations trans-Manche ou « tomber de la falaise » (cliff edge).

Contenu flou

Surtout, on n’aura dimanche qu’une vaste déclaration de principes. Mais cette déclaration générale ne rentre pas dans les détails, où les diables se cachent généralement. Par exemple, le projet dit régler le problème du chèque de sortie (le RU paiera), mais n’avance pas de chiffres.

Géographiquement, le projet insiste sur l’Irlande, Chypre et Gibraltar, mais omet l’Ecosse, les îles anglo-normandes, etc. Gibraltar risque d’être le grain de sable de trop. L’Espagne veut appliquer son « veto » (alors que le vote européen est normalement à la majorité simple) sur le sujet. Surtout, le projet devrait déjà donner satisfaction à l’Espagne puisque les négociations entre UK et Espagne ont abouti (le protocole est en annexe du projet de Brexit). Serait-ce de la propagande de politique interne outre-Pyrénées ? De leur côté, les Britanniques ont également tendu la situation en affirmant qu’il ne céderait aucune souveraineté concernant Gibraltar.

Le RU resterait pour l’instant dans l’union douanière (contrairement à la promesse de T. May « Brexit means Brexit »). C’est le « backstop » (filet de sécurité) évitant la restauration d’une frontière en Irlande.

Des pays comme la France voudraient garder l’accès aux eaux britanniques pour les pécheurs européens contre le maintien de la vente de poissons « britanniques » vers l’UE.

Le projet d’accord prévoit la libre circulation des biens qui sont jusqu’alors en circulation. En revanche pour les services, on retomberait dans les règles de base de l’OMC. Cela touche notamment la finance qui perdrait son passeport financier européen et passerait en simple régime d’équivalence.

Calendrier flou

D’ici la fin de 2020 (période transitoire du 30 mars 2019 jusqu’à cette date), ce doit être la négociation de sortie. Rien n’est donc vraiment fait, mais plutôt repoussé. D’ici là le RU sera tenu par des règles de l’UE, à laquelle elle ne participera plus. Si le RU prolonge au-delà, il lui faudrait payer une « contribution financière » (non calibrée) pour être membre de l’Union douanière. Le RU devra aussi payer pour sa sortie d’Euratom.

S’il n’y a pas d’accord trouvé dans ces 21 prochains mois (il n’y en a pas eu en 2 ans de discussions), cela signifierait que le RU resterait dans l’union douanière sans avoir son mot à dire. Même la sortie du système prévu serait conditionnée à l’autorisation de l’UE et de la Cour Européenne de Justice (alors que T. May a promis de ne plus dépendre d’elle).

Compte tenu que la concrétisation d’un accord avant fin 2020 semble déjà compromis, le nouveau projet d’accord prévoit que la période de transition pourrait être prorogée d’encore 1 ou 2 ans maximum. En attendant, l’incertitude pèse sur le RU (croissance du PIB divisée par deux, les naturalisations sur le continent sont passées de quelques centaines avant le Brexit à 15000 en 2017).

Divida ut imperes ?

Le RU comptait sur sa vieille tactique impériale du « divide and conquer », à savoir trouver des partenaires européens désireux de conclure une paix séparée. Mais l’UE a tenu bon sans se diviser. Le piège que le RU s’est posé à lui-même s’est alors refermé.

Ce à quoi ni Napoléon ni Hitler ne sont parvenus, des bureaucrates de Bruxelles auraient gain de cause : blocus politique du RU et menace de son éclatement, sans même avoir à envoyer un seul soldat en Albion ou exciter le Sinn Fein dans la verte Erin.

L’obligation de conclure un accord avant le 29 mars 2019 s’est transformée en obligation d’accepter les conditions des 27. Sinon, le RU serait contraint à un no deal, cataclysmique pour les îles britanniques.

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