Brexit : this is the end*

Comme pressenti par la Gazette, le risque de no deal se profile, même s’il y a fort à parier qu’il sera assorti d’un pseudo accord de façade. Accepter le Chequers plan de T. May aurait consisté à accepter le libre échange des biens sans ceux des services, des personnes et des capitaux (ce qui signifierait la remise en cause du fondement de l’UE). Avec Chequers, T. May a donné la priorité à l’industrie qui s’était développée depuis l’intégration à l’UE, plutôt qu’à la finance qui ne représente qu’une partie très minoritaire des travailleurs britanniques.

On a espéré un accord de libre-échange amélioré. Mais cela supposerait des engagements de ne pas avoir de concurrence déloyale (engagements fictifs, si sans possibilité de les contrôler). Le maintien dans l’union douanière (l’union douanière va plus loin que le libre-échange, puisqu’elle définit la politique commerciale par rapport aux pays tiers) ne semble plus sur la table.

Time over, don’t shoot again

Pour obtenir un accord avant le départ juridique du 29 mars 2019 (puis sa période transitoire jusqu’à fin 2020), il faudrait soumettre au préalable le projet au parlement britannique et aux instances européennes. Cela laisse jusqu’au sommet européen du 18 octobre.  J.C. Juncker n’exclut pas de prolonger les discussions jusqu’en novembre. L’idée d’un nouveau référendum est rejetée, et aucune majorité ne se dessine à Westminster. Quelles seraient les conséquences politiques, économiques et financières dans ce scénario de no deal ?

Les conséquences politiques

  • Cela semblerait une « victoire » des nationalistes britanniques. D’ailleurs, au congrès de Birmingham, aucun conservateur n’a voulu prendre le poste de T. May en ce moment particulièrement difficile. Bien sûr, une fois que la catastrophe de l’absence d’accord serait actée, certains ne manqueraient pas de postuler pour le 10 Downing Street. Mais cette victoire ne serait qu’une illusion, car le Royaume-Uni pourrait exploser d’avec l’Ecosse et l’Irlande du Nord, qui sont tentées de conserver leurs liens avec l’UE. En cas de frontière (qui serait très difficile à imposer, à la fois juridiquement avec le Good Friday Agreement, et même physiquement car personne n’en veut sur l’île), la république d’Irlande connaîtrait la récession d’après le FMI. Sans frontière, l’Irlande serait la passoire juridique de l’Europe, causant l’explosion de son union.
  • En tout cas, les nationalistes ont le vent en poupe (Bosnie, Brésil, …). Sans accord, le RU pourrait contrôler à sa guise les migrants. Mais l’accord par lequel la France gère la frontière britannique depuis Calais n’aurait plus lieu d’être et le RU devrait gérer ces migrants-là.
  • En France, la ministre doit passer une ordonnance habilitant le gouvernement à prendre les mesures juridiques en conséquence du Brexit. Le gouvernement censurerait l’avis du Conseil d’Etat, dont la publication est pourtant obligatoire.
  • Il faudra aussi prévoir le sort des 3 millions d’européens qui sont au RU, et des 2 millions de Britanniques qui résident sur le continent. Quel traitement accorder à Jersey, Guernesey, Gibraltar, et diverses occupations, jusqu’au fin fond de l’Europe (bases chypriotes par exemple) ? Le Brexit implique aussi le départ de la communauté de l’énergie atomique européenne, et des agences situées au RU comme l’EBA, et pour la chimie-médecine, ou la propriété industrielle.

Les conséquences économiques

  • Les différents scénarii à court terme sont défavorables : effondrements des échanges, division de la croissance par 2 (ou un point de croissance moins par an selon le FMI), investissements étrangers en chute libre, baisse de la Livre (1€=088£), inflation, perte de pouvoir d’achat, baisse de l’immobilier, etc. Quelques indicateurs devraient mieux résister : balance commerciale (taux de change plus favorable), taux de chômage à court terme (moins d’impatriés). Sans accord, Mark Carney (Bank of England) a prévu que le PIB britannique chuterait de près de 5%, que l’immobilier baisserait de plus de 30%, que les taux d’intérêt seraient accrus de 4 points et que le chômage passerait à 9,5% (au lieu de 4% aujourd’hui). Ce serait mieux à long terme, mais là, on est tous mort comme disait J.M. Keynes.
  • Les impacts industriels seraient multiples : approvisionnement en pièces détachées (notamment dans l’automobile), en médicaments, remise en cause de la validité des brevets, armement, commerce, transports, Pour l’instant les sièges sociaux (comme celui d’Unilever) résistent à la pression de s’installer sur le continent.
  • Dans les transports (aérien, chunnel**, maritime), la restauration de douanes (taxe, contrôle sanitaire, conformité, …) générerait des embouteillages (Eurotunnel, Irlande), voire des blocages. Par exemple, pour maintenir l’aviation, il faut que les avions britanniques dépendent d’une filiale sur le continent et réciproquement, car le RU quitterait l’agence européenne de sécurité aérienne. Bien sûr, il y a des opportunités en France, par exemple le développement de Cherbourg comme alternative au passage par l’Irlande.
  • Commercialement, l’UE représente la moitié des exportations du RU. Et même hors UE, les exportations britanniques s’appuient sur les traités commerciaux européens. Le RU passerait de la 5ème à la 7ème place mondiale, derrière la France et l’Inde, son ancien vassal.

Les conséquences financières

  • En finance, comme pour tous les services, T. May vise un hard Brexit. La Libre Prestation de Services tombe, obligeant banquiers et assureurs à transformer leurs opérations en filiales ou à les arrêter. Mais des zones d’ombres subsistent : reconnaissance ou pas des chambres de compensation (comme LCH et ICE), transfert des produits dérivés et contrats de swap (quelle finalisation d’EMIR2 ?). Paris viserait à récupérer 10 000 personnes de la City, mais les décisions tardent.
  • Pour le budget de l’UE, il manquera de l’ordre de 10Md€. Si le RU met sa menace à exécution, à savoir refuser de payer son dû, le chèque de solde de tous comptes de plus de 45Md€ manquera. Cela signifierait que le RU se mettrait en défaut de paiement. Dans ce cas, l’UE accepterait-elle la période intermédiaire jusqu’à fin 2020 ?

Comme on dit à Londres, « keep calm & carry on ». Les négociateurs M. Barnier et même D. Raab veulent croire à un accord. Il ne reste en principe que 7 jours pour traiter des années de discussion. Apocalypse Now ne vaut pas que pour le climat planétaire, mais peut-être aussi pour celui du Royaume-Uni.  Londres a pris de l’avance avec son smog***, mais avec le hard Brexit ce serait le black out.

*This is the end : titre de The Doors (texte œdipien écrit par Jim Morrison après sa rupture), ayant servi de musique au film Apocalypse now de F.F. Coppola.

**Chunnel : channel tunnel.

***Smog : mot valise combinant smoke & fog.

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