Chronique de la Morale ordinaire : les rugissements du président de l’Assemblée nationale

Avec l’arrivée au pouvoir de l’Emmanuel, tout est chamboulé (en apparence, mais comme il n’y a que les apparences qui comptent!), il n’y plus de droite, plus de gauche, Rome n’est plus dans Rome, et la politique n’est plus de la politique. Les mauvaises langues diront qu’elle est devenue du marketing, mais là n’est pas le propos du jour. En effet, par l’effet de l’Esprit saint qui toucha les électeurs français ce dernier printemps, la politique a été transformée en morale. Magique ! Il faut être moral ou n’être pas. Les esprits chagrins, ceux qui n’ont pas été touchés par la Grâce divine, se rappelleront que la grande conquête de la modernité fut de séparer la morale de la politique, le spirituel du temporel, afin d’éloigner le bon dieu et les considérations morales (donc relatives) du champ des affaires publiques. Les penseurs de jadis préféraient alors la raison à la morale et à Dieu pour gouverner les hommes. On savait ce qu’est la morale. On savait aussi ce que sont les hommes. Et de Machiavel à Richelieu, morale et politique ne faisaient pas bon ménage. La politique entrait à l’âge adulte en s’émancipant de la morale. Et le freudien du dimanche pourrait dire que la morale est à la politique, ce que le caca-boudin est au développement de l’enfant, un peu comme une pulsion régressive. Mais bon, l’honnête homme pensera que la morale, il en faut… Mais comme tout, il ne faut pas en abuser. Et l’on sait que plus il y a de morale, moins il y a de politique. Mais à force de ne plus faire de Politique, le peuple s’est réfugié dans la morale et le moralisme à deux balles.

Il est vrai que les zintellectuels et la gauche sortante et sortie nous ont habitué à la morale, à défaut de nous convertir. Ayant abandonné la défense de l’ouvrier et de son petit bonheur matériel, le progressisme a trouvé un nouvel os à ronger et de nouvelles causes à défendre : redresser les torts et les âmes. L’homme post-moderne doit être moral. Personnellement, j’ai toujours pensé, un peu comme les sages d’autrefois, que la morale doit être une vertu privée… et lorsqu’elle devient une vertu publique, j’aurais plutôt tendance à m’inquiéter voire à m’affoler. Au nom de la morale, que de persécutions et de Terreur. L’ordre moral fut jadis une spécialité de droite. La Troisième république commença en effet par l’Ordre moral, imposé par les conservateurs et les monarchistes, en mal de masochisme et de sacrifices après la défaite. On nous réchauffa le plat en 1940, avec la morale de la Révolution nationale, baignée de repentance et de culpabilisation, deux ingrédients qu’on retrouve paradoxalement dans la morale gauchisante post-mitterrandienne et post-coloniale.

La droite actuelle semble se contrefiche de la morale, s’étant convertie à l’économisme ambiant. Et l’on sait que l’argent et l’intérêt ne font pas bon ménage avec la morale. Le sursaut moral de droite vient de ses marges qui refusent la soumission de l’humanité à la religion du Veau d’Or. Depuis l’oracle et les épitres hésseliens, il devenu de bon ton de s’indigner au nom de la morale, et c’est ainsi que petit à petit, la politique, les affaires de la cité, ont été réduites à des questions morales, de costumes et d’emplois déguisés ou détournés, et autres petitesses de la nature humaine. Le retour de la morale est aussi et surtout le reflet de l’échec de la politique… et là, on ne peut pas dire que nos dirigeants aient réussi : depuis quarante ans, le pays se morfond et se meure d’une longue et pénible maladie.

Dans le climat de décadence, notre jeune président de moins de quarante ans ne pouvait échapper à la Morale. Il est d’ailleurs l’enfant du politiquement correct et de la bien pensance. Mais derrière l’Emmanuel se cache un des meilleurs élèves de Machiavel. Comme quoi, la morale en politique, c’est un peu du pipeau… une flûte qui permet au joueur de séduire les enfants et de les conduire… on ne sait où d’ailleurs1… Emmanuel Pahud, notre grand flûtiste national, avait gagné le Premier prix du concours international de flûte de Kobe en 1989, un autre Emmanuel (flûtiste d’un autre genre) a lui réussi le concours électoral de 2017, en berçant d’illusions et de belle musique des électeurs qui ne connaissent pas grand choses aux notes mais qui, tous les cinq ans, aiment à s’enivrer et à se laisser aller aux charmes paniques, ceux du dieu Pan (dieu de la foule, notamment des foules hystériques). Voici donc la Morale érigée en totem du jeune et nouveau quinquennat, en art de vivre et de penser. Vive la morale ! La Morale est bien la mesure du macronisme triomphant. Sus aux immoralistes et aux immoraux. A défaut de redresser les courbes du chômage, du déficit, on redressera les torts. Les anciens pensent que le retour du moralisme est une conception bien désuète de la politique. Mais les anciens sont vieux et les vieux ont été vaincus par le jeunisme obligatoire : ringards, ils ont tort. Donc soyons moraux, Gustave ! Un autre Gustave aurait rapproché cette morale moralisante de la Bêtise, la vraie, bêtifiante, inoxydable, celle que nous savourons avec délectation et qui mérite une chronique… une chronique de la macro-morale.

Pour faire court et léger, évoquons la façon très morale dont le nouveau président de l’Assemblée nationale traite ses collègues. L’ascension de François de Rugy se passe de commentaire et cette personnalité exceptionnelle méritait bien le Perchoir, pour prix de son ralliement, de ses talents et de ses ambitions. L’autre jour, la caméra et le son de l’Assemblée le surprennent à dire des gros mots… et des gros mots, ce n’est pas moral ! Un député communiste devait prendre la parole. Il semble qu’il ait mis bien du temps à se saisir du micro. Le président que l’on voit agacé, car le temps est rare et précieux à l’Assemblée, lâche un «p…  il est chiant lui ». Quelle belle marque de tolérance pour autrui. Il est vrai que la tolérance est la marque d’En marche qui a trusté toutes les fonctions à l’Assemblée. Plus tard, le président de Rugy se justifia : il ne parlait pas du député, mais réagissait à un message qu’il lisait sur son portable (merci pour l’importun). Un regard attentif de la vidéo montre qu’au moment de son bon mot, le président de Rugy regardait le député et qu’il y avait deux portables posés à sa gauche. Donc, mystère et boule de gomme : la vérité est enfouie dans la conscience. Mais bon, soyons bon prince, tout ceci est un détail de l’Histoire politique et parlementaire. L’homme est faillible et d’une nature parfois emportée. Une bonne morale invite aussi à pardonner les errements de langage de son prochain. Amen, alleluia, Emmanuel ! L’offensé accepta les explications. Fin de l’incident parlementaire : la Morale est sauve.

Antoine de Nesle

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