Chronique des temps moralisés : Ciel mon mari !

La vie à deux est un art de vivre, un art premier, ancien, renaissant, baroque, classique, romantique, nouveau, contemporain, peut-être… art complexe toujours. La politique, comme l’amour, c’est toujours mieux à deux… parfois même à plusieurs, mais c’est une affaire de goût (et de coût) et même de délit, surtout s’il se fait en famille… Depuis que l’égalité réelle et la promotion des femmes sont devenue fashion et tendance, beaucoup de carrières de pouvoir se font à deux, l’un dans l’entreprise ou le privé et l’autre dans l’administration, ou bien dans la politique. Et comme en amour, il n’est plus besoin de se marier ou de porter le même nom pour consommer. Là réside la ruse qui leurre les non-initiés. Monsieur et Madame, Monsieur et Monsieur, ou Madame et Madame (soyons fous !) sont dans les pouvoirs, sous des noms différents. Et dans ce jeu du pouvoir, je demande la mère, la fille, le père, le fis, le saint esprit. En épluchant le journal officiel, aux pages nomination, le lecteur avisé est souvent surpris des copinages et « maritages » de la république. Les femmes gardent leur nom de jeune fille (restant ainsi éternellement jeunes), mais on peut parfois faire le lien entre Madame et Monsieur… qui lui occupe une place importante, comme Madame, ou l’inverse, ou autrement et en même temps. Mais seules les mesquins et mauvaises langues se livrent à ce sinistre exercice.

Jadis, les affinités familiales en politique avaient pour nom, le népotisme, qui n’est pas la doctrine d’un philosophe grec inconnu, Népos, mais un système de corruption, importé d’Italie, nepotismo, inventé par des papes et des gens d’Église, qui se débrouillaient pour nommer leur neveu (nepote), qu’ils avaient souvent conçu en cachette, à des fonctions et prébendes de la sainte institution, apostolique et romaine. Il en restera cette expression, encore usité dans les périphéries métropolitaines, Nepotes, ni soumises[1]. Cette sacrée invention fut laïcisée et devint « l’abus qu’un homme en place fait de son crédit, de son influence pour procurer des avantages, des emplois aux membres de sa famille, à ses amis, aux personnes de son parti, de son milieu »[2]. Le synonyme est favoritisme. On évoque toujours l’honteux et scandaleux népotisme. Aujourd’hui, le népotisme démocratique prend plusieurs formes. Il est volontaire ou involontaire, à l’insu de son plein gré ou contraint et forcé. Peut-on éviter les conflits d’intérêt quand on est séparé la journée mais réunis sous la couette ? Tout est question de personnalité, voire de trouble de la personnalité.

Après tout, unis dans la même chair ou issu de la même chair, « c’est du pareil au même, pour te dire que je t’aime »[3], c’est tout simplement de la solidarité familiale, très utile au moment où l’État, pour faire des économies, se désengage du social et qu’il faut donc encourager. Prudent, le sociologue évitera se terme moralement encombrant et préférera parler d’endogamie ou de système endogamique. On copine dans le même cercle social, parfois on s’épouse, mais toujours on se soutient. L’endogamie s’exprime sur toute une gamme. Mais les énarques n’épousent jamais des ouvrières ou des femmes de ménages : elles n’ont pas les mains assez douces ! L’anthropologue se rappellera de l’échange de dons et de contre-dons. Ainsi se forgent et se structurent les liens sociaux et de solidarité. Rien de condamnable à tout cela, le vivre-ensemble supposant l’entraide réciproque. Qui se ressemble s’assemble. Et le grand Charles n’avait-il pas soupiré que copinage et coquinage étaient les deux mamelles de la république. Une préférence nationale, maritale, copinale en quelque sorte ! qui marche toujours et en même temps dans le nouveau monde en marche !

Et même si on est honnête, on ne choisit pas sa famille… que tout bon sartrien se doit d’haïr. Qu’il était difficile d’avoir un gendre se plaignait jadis Jules Grévy, ce président qui, à peine réélu, dut démissionner à cause du scandale des décorations, un trafic de légion d’honneur dans lequel trempait son gendre. Aujourd’hui qu’il est difficile d’avoir un mari, un conjoint, un ami, un compagnon quand on fréquente les mêmes cercles du pouvoir ou les mêmes clubs, chapelles, fraternités et autres lieux de convivialité élitistes. La suspicion est vite soupçonnée lorsque l’un des deux grimpent dans la carrière, en chantant la victoire.

La ministre de la santé a un mari : quoi de plus normal (quoique ?). Les deux font la paire et officient dans les sphères du pouvoir sous des noms différents. Le mari présidait un organisme de santé publique qui est sous la tutelle de Madame la ministre. Il fallut alors ôter la tutelle dudit service à ladite ministre, afin d’éviter les conflits d’intérêts (la république a ses fromages et ses saucissons. On saucissonne les attributions ministérielles pour se protéger et conserver le fromage). Le mari fut candidat à sa succession, mais sa position mariale devint alors un fardeau, une croix et un handicap. La ministre n’allait tout de même pas reconduire son mari à la fonction. Croix de bois croix de fer, si on le fait, on va en enfer ! Donc, exit le mari…  qui en fut marri. Mais, les époux s’engagent à plein de choses, dont la fidélité et la solidarité. On n’abandonne pas son conjoint en le laissant au chômage et sur la paille… ça pique. Et le gouvernement a promis de faire baisser les chiffres du chômage.

Aussi a-t-on trouvé une reconversion audit mari… Le voici nommé conseiller d’État en service extraordinaire, autrement dit il aura pour mission de conseiller juridiquement le gouvernement, comme douze autres grands serviteurs de l’État. Ce dévouement à la chose publique l’honore, d’autant plus qu’à 61 ans, la carrière de dictateur étant déjà prise, il pourrait faire valoir ses droits à la retraite, après de bons et loyaux services rendus à la République, et faire du bénévolat au service des multiples bonnes causes qui nous émeuvent. Le médecin est devenu juriste : preuve que la flexibilité, la mobilité et le ruissellement macroniens fonctionnent.

Comme dans la fiction, le cinéma ou le roman, toute relation entre cette nomination et la ministérialité de l’épouse serait fortuite et malveillante, une pure coïncidence, un concours malheureux de circonstances, un fruit du zazar, cet arbre qui pousse dans le jardin des affinités politiques. N’accablons pas le malheureux… ou le bienheureux élu. Cet été, c’est l’ami de plume du président qui fut promu consul général aux USA. L’amitié est affaire de tact et de diplomatie. Et la peine du thuriféraire méritait bien un salaire… que l’on donne volontiers lorsque la princesse-contribuable le paye. La République se convertit petit à petit à la diversité (nouveau dogme de la bien-pensance) et il est important de diversifier le recrutement au service de l’État. Un médecin juriste, un écrivain diplomate, pourquoi pas un ministre buronnier ou pourquoi pas éboueur pendant qu’on y est, ramasseur de poubelles quoi[4], et des poubelles à vider, il y en plein dans ce monde d’en haut.

Il serait dommage que l’État se prive de compétences reconnues. Les temps aristocratiques où l’on aurait refusé avec panache la prébende publique ne sont plus de mise. Encore la nostalgie d’un très ancien monde, définitivement révolu. Le nouveau est lui démocratique, pragmatique, dialectique ! Le panache, c’est bon pour les tristes Cyrano. Aujourd’hui, on accepte tout avec champagne ! On ne va pas quand même pas jouer les héros et le sacrifice à l’antique, la tirade à la bouche et le coutelas à la main : ah, euh, hi oh, hu, yh ! Adieu turpitudes ! orages, ô pluies, ô tempêtes, honnie soit la bassesse, Courage, fierté, force et bravoure, il n’y a de gloire que dans l’honneur et la vertu. Ces lauriers immérités je ne puis accepter. Et la honte et l’outrage atrocement me tuent. Acte III, scène 4, l’homme s’écroule, le sang coule, le rideau tombe, le public applaudit. L’apothéose de la vertu est un triomphe !

En à peine un an, le déroutant nouveau monde a fini par nous rassurer, tant il ressemble l’ancien. Le pouvoir, comme le nord, ça corrompt ! Le changement ne sera décidemment pas pour maintenant, surtout avec les mêmes qui proviennent du même système. Après tout, c’est bien ceux de l’ancien monde qui fabriquent, et en même temps, le nouveau. Ah le système ! On l’aimait mieux avant quand il ne prétendait pas à la vertu. Mais bon, c’est toujours dans les vieux pots qu’on fait la bonne soupe… mais pas avec des carottes nouvelles. On aura ici une pensée émue, presque une larme d’amertume, pour François Fillon qui doit l’avoir bien amère : quel petit joueur, de plus pas bien malin, avec sa Pénélope ! La moralisation de Macron, ça c’est grand art ! royal ! N’avait-il pas émis l’idée d’un spoil-system à la française, ce grand nettoyage des fonctions ou les copains du gagnant remplacent les copains du perdant dans la fromagerie républicaine. Il l’a dit, il le fait.

Ainsi en est-il du nouveau monde moralisé et moralisateur… un théâtre d’ombres et de lumières qui s’éteignent. L’essentiel était d’y croire… d’aucuns ont cru à la Parole… qui se mange crue et se digère mal. Ils marchèrent avec le Prophète… mais la longue marche a usé les souliers, et ne mène plus à la fête. On attend la suite lilloise de l’affaire Ferrand, devenu maréchal de la diète, par la grâce du hulot et de la muse à règne. Tout se finira par un remaniement, car qui manie ment et qui ment remanie, manie mensongère du politique, auquel nous feignons de croire à chaque vent de folie électorale. Est-ce ton dernier mot Jean-Pierre[5] ? Non ! C’est de la morale !

Antoine de Nesle

[1] Formule incompréhensible pour ceux qui sont trop jeunes ou trop loin : ni putes, ni soumises fut le slogan de colère d’un mouvement de femmes de banlieues contre le domination et l’oppression des mâles issus de culture méditerranéenne.

[2]  Dictionnaire Le Robert.

[3] Extrait d’une chanson de Renaud, barde de l’ancien monde qui rajoute « et que j’aime la Kanterbrau…oh ! oh ! ».

[4] Réplique de Zézette, épouse X, à Katia, lorsqu’elle remplit son formulaire de Sécu, cf Le Père Noël est une ordure, film culte de Jean-Marie Poiré (1982).

[5] Tirade célèbre de l’animateur d’un jeu télévisé.

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