Chronique des temps moralisés : dans le tissu des pouvoirs, papa pique et maman coud

Un article récent de la Gazette[1] relate la mésaventure du mari de la ministre de la santé : il ne sera pas reconduit dans ses fonctions à la direction de l’INSERM, institut public de recherche médicale lié au ministère de la santé. Quoi de plus normal et de plus moral (quoique ? la carrière de monsieur est brisée, c’est vraiment trop injuste !). L’article tout à son objectivité ne conclut pas sur le malaise perceptible de la Cinquième république sexagénaire en voie de bananisation. En effet, pour un arbre qui vient d’être coupé, on en oublierait presque la forêt. Et chacun sait que la forêt est souvent un espace sombre et opaque. Une des caractéristiques de la modernité est l’émancipation des femmes. On s’en félicite. Enfin elles accèdent aux plus hautes fonctions. Il est très difficile d’arriver, et les révélations de pratiques sordides dans le milieu cinématographique montrent le coût à payer parfois pour se faire une place au soleil. Là, on est dans l’art et chacun sait que l’art absorbe toutes les dimensions de l’humanité, même les moins recommandables. Le milieu des pouvoirs politiques et économiques serait plus policé… c’est à voir, c’est à voir qu’il nous faut. Mais là n’est pas le propos du jour.

Un œil simplement averti constatera seulement l’ancienneté des pratiques endogamiques au sein du pouvoir et la nouveauté de la distribution des rôles. Auparavant, les conjointes des gens de pouvoir étaient consignées dans la sphère privée, à leur gynécée, leurs bonnes œuvres, leur salon de thé ou leur cuisine. Pratique qui reflétait les mœurs d’alors : monsieur travaillait hors de la maison et pourvoyait aux besoins du ménage que madame gouvernait (une séparation des pouvoirs, à la sauce Montesquieu). Même au plus haut sommet de l’Etat, les premières dames se faisaient discrètes ; on sait le peu d’appétence de Tante Yvonne (Madame De Gaulle, pour les adeptes du nouveau monde) pour les falbalas du pouvoir. Feue Madame Bush disait de son président de mari : « Je ne me mêle pas de ce qu’il fait dans le Bureau ovale, il ne se mêle pas de la façon dont je gère mon foyer ». Le monde nouveau, tout se conjugue et se confond, main dans la main.

La société de papa est dernière nous : les femmes ont aussi envie de faire carrière, comme leur mari, conjoint ou compagnon. Monsieur et madame, monsieur et monsieur, madame et madame ont chacun des ambitions et le sacrifice de l’un pour l’autre a été banni. La plupart du temps, les tourtereaux se sont rencontrés, au temps de leur jeunesse, dans le même nid, sur les bancs d’institutions de formation prestigieuses. Le sociologue constatera la banalité du mariage endogamique : on s’épouse dans l’entre-soi. Déjà jadis, l’ouvrier mariait la vendeuse, l’ouvrière, la fille du peuple et la fille de bonne famille fréquentait la fac de droit ou de médecine pour un trouver un mari plein de promesses. Dans nos temps modernes, les amours élitaires se forment à l’ENA, à HEC, à l’ENM, à Sciences-po… Puis chacun entre dans sa carrière. Nous connaissons tous le compagnonnage de François Hollande et de Ségolène Royal. Ils étaient parallèles en effet, « parallélébipèdes », aurait chanté Juliette Gréco[2]. Même séparés, ils ont respecté les obligations de solidarité du mariage (qu’il n’avait d’ailleurs pas conclu). Un candidat malheureux à la présidence de la république a montré que la politique était aussi une affaire de famille (mais qui n’a pas fait travailler sa femme ou son gosse dans sa boutique ?). Et il n’y a pas assez de place pour raconter les turpitudes politico-affairisto-conjugales de couples infernaux de la politique et des mairies des bords de Seine (Par ailleurs, aux marigots maritaux s’ajoutent les filiaux : en famille et cent familles).

Les liens se forment à vingt ans puis souvent, la quarantaine passée, ils se déforment, se transforment et se reforment : la vie personnelle comme la carrière a besoin de renouvellement, d’innovation, de performance, d’efficacité, de mobilité (les Valeurs de la Modernité et du Nouveau monde). Dernièrement, un ancien Premier ministre redevenu député a quitté sa femme musicienne pour l’amour d’une camarade de banc d’Assemblée. Comme quoi, la France d’En-Haut est aussi (et surtout) une comédie des mœurs ou une tragédie : amour, ambition, sexe, puissance, carrière, argent…. Passions ô combien humaines.

Comme les pouvoirs politiques, économiques, médiatiques sont proches (un small world pour citer David Lodge et parler la macronlangue[3]), il n’est pas rare de voir l’un des conjoints dans l’entreprise et l’autre dans l’administration, la politique ou dans la presse. L’affaire de la direction de l’INSERM vient nous le rappeler. De l’ancien monde, on se souvient de M. Gaymard et de madame, chacun menant une carrière dans les milieux du pouvoir économico-politique. Le tandem monsieur ministre et madame journaliste est une figure imposée de la vie politique et de la drague : on bavarde sur un plateau puis on conclut au lit ! Voilà pour les plus saillants et les plus voyants, car ces couples de pouvoir ne sont pas toujours faciles à percevoir pour le citoyen lambda. On n’est pas obligé de se marier pour vivre à deux et de porter le même nom (ce qui n’est qu’un usage). Alors chacun ambitionne sous son nom, quel que soit l’âge : monsieur sous son nom de jeune garçon et madame sous son nom de jeune fille. Et hop, ni vu ni connu. Rien de répréhensible tant que la vie de famille n’interfère pas avec la vie professionnelle.

Dans un monde idéal et moral, il ne faudrait jamais mêler l’ordre des sentiments à l’ordre des intérêts, mais les voies de l’amour sont impénétrables et les voies de l’amour se chuchotent discrètement à l’oreille. Que ne ferait-on pas par amour, même lorsqu’il est terminé ? Une nomination peut être un douaire ou une prestation compensatoire. Une enquête approfondie révèlerait bien des choses sur l’effet de la conjugalité dans les carrières des uns et des unes : des petits arrangements insignifiants aux troubles influences. Mais quoi de plus humain et de plus moral que de soutenir ceux qui nous sont proches d’ailleurs ? C’est le côté humaniste de la Cinquième république, réputée pour sa froideur technocratique : quoiqu’on en dise, la famille et la solidarité familiale restent des valeurs fortes dans le Nouveau monde.

Au-delà de nos frontières, à l’Est ou au Nord, les sociétés démocratiques protestantes sont un peu plus vigilantes, jusqu’à la paranoïa parfois. La morale est partout. On ne mélange pas les torchons et les serviettes. Les activités professionnelles conjugales se font sous le régime de la séparation des ordres. Mais l’éthique doit-elle se faire au détriment de l’épanouissement d’un des conjoints ? Elle aboutirait à reléguer, une fois de plus, madame à sa cuisine (impensable recul de l’émancipation féminine), sauf à ce que monsieur se sacrifiât pour la bonne cause ! Conflits d’intérêts versus conflits familiaux. Paix de la conscience ou paix des familles. Tout est question de valeur… et la démocratie paritaire ne saurait discriminer.

La France est ce pays médian, entre le Sud et le Nord. Bien que le monde du pouvoir s’américanise (com’, fric, vulgarité, etc.…), il conserve des traditions méditerranéennes et familiales. Montesquieu aurait alors invoqué la théorie des climats. Toute société est faite de liens divers qui sa raccordent entre eux, pas seulement sur internet ou sur Facebook. Papa pique et maman coud. Le monde des pouvoirs, politique, économique, médiatique est un tissu cousu de fils conjugaux, blancs ou noirs. Monsieur est dans la haute administration ou ministre, madame est à la télé ou dans la grande entreprise, ou l’inverse, et plein d’autres combinaisons (des combinaisons dissimulées sous la robe). Après avoir détruit l’ancienne, la république a enfin accouché de sa noblesse : les marques des grandes écoles (« ancien élève de ») ayant remplacé les titres de ducs, comte, marquis. Tout a changé pour que rien ne change. Le néo-pouvoir a sa verticale (ses enfants) et son horizontale (ses conjoints). Avec l’âge, notre vieille Cinquième technocratique endiablée prend des allures de république bananière, bien comme il faut, bon chic bon genre, maquillées aux idées modernes et de la mondialisation heureuse. C’est son côté multi-culti, métissée, exotique, si tendance ! Battants et performants, les modernes ont la banane ! Le politologue conclura : la séparation des pouvoirs, de tous les pouvoirs, chère aux libéraux, est bien un leurre ou une utopie.

Antoine de Nesle

[1]  http://www.gazetteassurance.fr/yves-levy-mari-dagnes-buzyn-ne-sera-pas-reconduit-a-la-tete-de-linserm/

[2]  « Nous sommes parallèles en effet, nous sommes deux bipèdes en effet, Parallèles et bipèdes, Couchés tous seuls, nus dans un lit, Faisant l’amour, poussant des cris, Je te l’accorde, c’est très gentil, Très agréable, et puis, et puis. » Chanson écrite par Mac Orlan, pour Juliette Gréco, en 1964. Cette chanteuse de l’ancien monde, égérie de Saint-Germain-des-Prés après-guerre, fut une magnifique servante de la langue française ; https://www.youtube.com/watch?v=t35wEv9hpls

[3] Pour refranciser les Alsaciens germanisés par Hitler entre 1940 et 1945, l’administration avait son slogan : il est chic de parler français. Dans l’univers entrepreneurial des followers en marche, il est tellement chic de parler globish, même dans les réunions en France.

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