Chronique des temps moralisés : la grande famille des marcheurs réunis

A la fin de l’été, les esprits malins se réjouissaient de l’adoption de la loi organique n°2017-1338 du 15 septembre 2017 pour la confiance de la vie politique (pas moins que ça !)… Il y aurait du grain à moudre. Plus belle est la vie politique, et plus croquignolets sont ses épisodes sans fin. Il n’aura pas fallu beaucoup de temps pour que la croisade moralisatrice du président Macron tourne à la mascarade. On avait commencé par le Tous pourris ou presque, sauf les porteurs de chaussures de randonnée. Plus vertueux que la godasse tu meurs. On finit dans un carnaval d’hypocrisie et d’affaires rapidement mise de côté. Le monde nouveau en marche a très vite adopté les pratiques et les tournures d’esprit de l’ancien. C’est le résultat de la faculté d’adaptation des start-upeurs, des followers, des manageurs de la chose publique. Le pouvoir reste le pouvoir, et les hommes de pouvoir seront toujours soumis à la tentation. C’est la grande leçon de Montesquieu, auteur oublié du monde ancien.

La liberté politique ne se trouve que dans les gouvernements modérés. Mais n’est pas toujours dans les Etats modérés. Elle n’y est que lorsqu’on n’abuse pas du pouvoir : mais c’est une expérience éternelle que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser ; il va jusqu’à ce qu’il trouve des limites. Qui le dirait ! la vertu même a besoin de limites. Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir.

La formule, à méditer est aussi à conserver au frais. Elle pourra resservir, encore et toujours. Il est à craindre que la marche du pouvoir macronien soit sans limite.

La loi de moralisation apparaît de plus en plus comme une vaste fumisterie. Cet été, échauffés par les rayons de la vertu, les députés ont combattu le mal absolu en interdisant les emplois familiaux. La modernité ne nous dit-elle pas : Famille, je te hais ! Un parlementaire ne pourra plus embaucher son conjoint et son enfant… Mais, dans la vie sur terre comme au ciel, on peut toujours s’arranger. Les accommodements sont raisonnables et même légaux. Grâce aux embauches croisées, il est possible de faire engager son conjoint et son enfant par un autre député. Un petit tour et la morale s’en va ! Je te donne ma femme, je te prends ton fils. Quant à ma maîtresse, je la garde, c’est pas dans la loi ! Au cours des débats, des taquins et des sceptiques avaient flairé l’astuce. Mais l’esprit moral ayant touché la classe politique en général et les députés du nouveau monde en particulier, ces suppositions ne pouvaient être que malveillantes. Par un coup de baguette législative, la Fée Vertu faisait disparaître l’ancien monde corrompu, et le nouveau monde sera honnête et transparent, pur et moral. Ainsi l’avait promis l’Emmanuel, dans ses prêches de la semaine sainte.

On pensait que les marcheurs ne tomberaient pas dans le piège du vice et que Jupiter veillerait à ne pas ternir sa réputation de manitou de la Vertu. C’est raté. Chassez le naturel, il revient au galop. La perfection n’est pas de ce monde, et la pratique de la marche, au grand air ou dans les rouages du pouvoir, n’est pas une preuve de vertu. L’homme est si humain (et c’est ainsi qu’on l’aime), sujet à la tentation et au péché. Même Satan habite l’Emmanuel. Alors qu’il l’interdisait pour les députés, le président a tenté, en vain, d’instaurer un emploi familial pour son épouse. Et depuis, on découvre que quelques troupiers ne sont pas très droits dans leurs bottes. Une paire de godillots, membres du mouvement de la Vertu randonneuse, vient d’être pris la main dans le rouk-sac. Les deux députés ont fait embaucher leurs enfants par les copains. Chez les marcheurs aussi, on pratique l’économie solidaire. La fille de Nicole T., député de Moselle, travaille pour Christophe A., autre député du département. De plus, le député-patron est également impliqué dans une enquête pour harcèlement sexuel sur une ancienne assistante parlementaire (autre thème très tendance et très vertueux). Dans un moment d’extase ou d’égarement, Nicole T. a voté la loi de moralisation. Et dans un art consommé de la communication ou plutôt dans un consommé de communication un peu brouillé, elle tente de noyer le poisson, dénonçant « l’amalgame entre emplois fictifs et emplois familiaux ». Or, ce n’est pas l’emploi fictif qui lui est reproché, mais bien l’emploi familial détourné. La langue de bois d’oïl se parle aussi en pays d’oc. En effet, la fille du député de l’Hérault Patrick V. travaillait pour son père. La nouvelle loi l’a mise au chômage. Elle a donc une nouvelle place, par une mutation, en devenant attachée parlementaire du député de la Manche, Bertrand S. Ces petits arrangements entre amis ne sont pas illégaux, puisque la loi les autorise, à condition d’en faire la déclaration. Péché déclaré, péché pardonné. Voilà du grand art ! Dans la moralisation macronienne, Dame Vertu Légale dissimulait des enfants cachés et naturels, nés d’une conjonction immorale avec le Vice. L’Emmanuel a été élevé chez les Jésuites. Il en a retenu un art très dialectique et paradoxal de la politique : la moralisation de la vie politique ou comment une loi peut autoriser des pratiques qui en violent l’esprit. Une fois de plus se confirme l’adage : le légal n’est pas toujours moral.

Bien sûr, consultés, les éthologues, vertuologues, moralologues de tout poil n’y trouveront rien à redire. Il ne faut pas stigmatiser ou discriminer. Les enfants ne sont pas responsables des faits de leur parents. Le travail est un droit. La solidarité est une valeur républicaine. La lutte contre le chômage est un objectif du gouvernement. L’intégration de la jeunesse passe par le travail effectif et rémunéré. La compétence est au service de tous. La réalité de l’emploi dépasse l’affliction. L’habit ne fait pas le costume. Quelques éléments de langage feront l’affaire : et hop, zim boum tralala pouët pouët ! Turlututu, chapeau pointu ! Il n’y a donc rien de répréhensible. La suite à la prochaine affaire….

Antoine de Nesle

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