Chronique des temps moralisés : la Macronie glissera-t-elle dans la piscine ?

L’été est arrivé, avec ses belles journées ; et bientôt les vacances. Alors : juilletistes ou aoûtiens ? à la montagne ou à la mer ? En tout cas, chez les Macron, ce sera piscine. D’aucuns dénonceront un nouveau caprice du prince, d’autres le mic-mac de la polémique. Il n’y a pas de grandeur et de monument à visiter plus tard, ni de Loto du Patrimoine, sans caprice. Si Louis XIV avait Versailles pour le boulot, il fit bâtir Marly, pour les week-ends et les vacances. Louis XV eut Trianon, Charles X Saint-Cloud, Louis Philippe Neuilly et Napoléon III Compiègne. Nos présidents héritèrent des rois et de l’immobilier national quelques résidences connues ou non, Fontainebleau et Chambord pour la saison de la chasse, le pavillon de la Lanterne, cher à Sarkozy. Pour ses moments intimes, Pompidou se réfugiait à Orvilliers. Économe et militaire De Gaulle préférait le confort lorrain de sa Boisserie. C’est là que Tante Yvonne était la plus heureuse. Vous savez, cette discrète épouse du président qui laissait le destin national à son mari et qui détestait se mettre en avant. Après tout, c’est Charles qu’ils avaient élu, pas elle !

Si Emmanuel Ier a décidé de restaurer la république monarchique, avec son tralala et ses falbalas, il ne faut pas faire de lui un passéiste. Lui ouvre l’Élysée au peuple pour une teuf disco, le 21 juin. Boum ! Boum ! Boum ! On ne discutera pas des goûts novimundistes, puisque les députés marcheurs, épuisés par le taf, font la teuf à l’Assemblée[1]. Mais, notre majesté présidentielle aime aussi les belles choses, la vaisselle made in France. Au moins ça, c’est de bon goût ! Alors, on achètera du Sèvres, puisque le souverain doit faire travailler les manufactures de son pays. N’sait-on jamais, si des nuages venaient troubler l’idylle émmanuello-brigitienne, la vaisselle a toute son utilité : casser la porcelaine est souvent la meilleures des recettes pour ressouder le couple. Bris de kaolin… câlins. A 50 000 ou 500 000 €, on ne mégotera pas sur le prix, puisqu’il payera les salaires de nos artisans d’art. Il serait mesquin de refuser la commande d’un service de Sèvres à celui qui commande aux destinées du pays. Toute honte est vite bue et il y a loin de la coupe aux Sèvres, même à Babylone. Trop c’est trop, mais trop…

Après l’affaire de la vaisselle, vient celle de la piscine. Un proverbe chinois dit : on ne lave pas la vaisselle dans la piscine. Ah ! La piscine, un inoubliable film de Jacques Deray, avec Alain Delon, Romy Schneider, Maurice Ronet (1969), un lieu secret aussi, de services éponymes, que tout État doit avoir et savoir dissimuler. Mais il ne s’agit pas de ces piscines-là, mais d’une piscine à Brégançon, la résidence d’été de la République. Il est vrai que le fort de Provence n’a pas été bâti pour les loisirs mais la défense du territoire, contre les Barbaresques et autres envahisseurs et migrants armés. Sa vocation était militaire, pas vacancière. D’ailleurs, passer des vacances dans un fort, c’est fort ! Mirabeau fut enfermé au fort de Joux (Doubs), Fouquet passa la moitié de sa vie au fort de Pignerol (Piémont-Italie), Pompidou chassa les forts des halles. Des vacances fortifiées et forcées décidées par lettres de cachet du prince. Pour avoir la paix, yaka foutre Marine, Mélenchon et Wauquiez à Brégançon !

Pompidou appréciait fort le fort. C’était l’époque : Saint-Tropez, Brigitte Bardot, la Côte d’Azur pas encore défigurée, l’art contemporain et l’École de Nice. Son successeur aimait y passer l’été et l’on vit pour la première le président en tenue de bain. Chirac aimait boire un coup chez Sénéquier. Sarkozy faisait son footing dans la lavande. Hollande en garde un « souvenir amer ». Les Macron ont bien la maison de Madame au Touquet … mais faire la Manche chaque été, c’est un peu frisquet, il y a du vent, des nuages, de la pluie. Les Macron préfèrent le soleil de la Méditerranée… et on les comprend : ça entretient le teint bronzé de chacun et chacune. Et le bronzage, c’est toujours djeun’s ! En plus, après avoir offert une élection à prix réduit, la République offre une résidence d’été à l’œil. Le sens des affaires : ça marche !

L’inconvénient du fort, c’est sa plage, séparée du public par un grillage : pour l’intimité on fait mieux. Et nos puissants ont le droit à la vie intime, au respect de la vie privée et familiale, garantie par l’article 8 de la Convention européenne des droits de l’homme (ce truc casse-pied avec lequel des juges hors-sols font valider tout et n’importe quoi[2]). Ils ont droit aux sorties en scooter, au slibard de bain, au poitrail à l’air, aux nénés au vent et au relâchement de l’étiquette que permettent enfin les vacances. Mais, la presse pipeule veille. Le peuple a besoin d’images et raffole de l’intimité de ses idôôôles, ses princes d’un jour et de toujours. Aux repas de famille, les ragots sur les Grands épicent les petits ragouts de mamie cuisinés avec amour. Et le peuple est bien cruel. Après l’apéro, le pastis et les crudités, arrivent les nudités célèbres : tiens, t’as vu la cellulite de Ségolène, la bouée de François, les poignées d’amour de Jacquot, les vergetures, les rides, les plis, les silicones, la liposuccion, les cicatrices, mais aussi les aventures cachées et les gestes tendres, main dans la main ou ailleurs… Ils ont beau être des dieux, ils n’en restent pas moins hommes et femmes, toutes et tous qu’ils sont.

De toute façon, ce n’est pas l’été qu’on va lire Le Monde : il n’y a rien dedans, et le monde est tellement ennuyeux l’été qu’on préféra la vie des stars et des tsars, des rois et des princesses, des couples improbables et imprévus, et les titres chocs : « Brigitte trouve un galet sur la plage de Brégançon ! » On plaindra volontiers les grands de ce monde, mais le pipeulisme est la rançon de la gloire. Moi, personne ne vient me prendre subrepticement en photo sur la plage… et je n’ai pas les moyens de construire une piscine, n’ayant ni fort ni villa à Brégançon… même pas une Rolex : ce qui montre l’échec de ma vie et le désespoir de mon âme… Il est vrai que la plume et l’intellect, ces trucs de l’ancien monde, si ça plait encore, ça ne paie plus ! 1968 : Pompidou des sous ! 2018 : Macron, du pognon !

La construction d’une piscine hors-sol (c’est si tendance) ou pas, est une bonne cause pour l’emploi et l’économie. Au gonflable, vulgaire, on optera pour le dur et le durable, même si à 34 000 €, il dépasse les Bormes[3]. Le soutien de l’activité par les grands travaux, la commande publique, les TGV sur petites lignes, la vaisselle de Sèvres, a quelque chose de keynésien. C’est une façon de contribuer au redressement national, en faisant travailler l’artisanat local, à condition que ce soit une piscine française, bâtie par des ouvriers français (pas des détachés ou des illégaux), par une entreprise bien de chez nous. Il faudra veiller au suivi des travaux, aux horaires des ouvriers, à la bouteille d’eau (art. R. 4225-2 du code du travail[4]), aux pauses, aux primes… un référendum du patron y pourvoira. Attention à l’origine des matériaux, si la piscine est en dur : du Comblanchien, pas du Carrare (italien donc populiste). À moins que l’architecte n’opte pour les petits carreaux. La mosaïque donne un petit air antique et toc charmant. J’imagine quelques scènes érotiques mais chics comme au fond d’un verre de saké. Et n’oublions pas le respect des mesures de sécurité : il serait dommage qu’un baigneur glisse dans la piscine ou que chez les ouvriers on se blesse sous le gant. Ça polluerait l’ambiance ! Les communicants de l’Élysée y veilleront. Le pipeulisme n’exclut pas le populisme version bécebège et glamour. Le président nous a habitué à ses paroles et moments « peuple ». Voyez-vous, ma piscine, c’est vous! Brigitte et moi sommes très heureux de ces moments de bonheur familial à barboter en toute simplicité : nous en rêvions depuis si longtemps. En notre absence, le Secours Populaire pourra venir avec ses gosses de pauvres. Par ailleurs, savez-vous que la Méditerranée est polluée et, avec Nicolas Hulot, je prépare un plan de sauvetage de la faune et de la flore, d’interdiction du versement des boues rouges et des égouts. Et puis, l’eau salée, ce n’est pas bon pour la peau, n’est-ce pas Brigitte ? J’ai demandé à la ministre de la Santé que les mutuelles remboursent les bains de piscine, prescrits pour raison médicale. Le ministre des « contes » publics travaillera sur un plan pour taxer les piscines… euh, défiscaliser les piscines, puisque c’est bon pour la santé[5]. Ne fumez plus, nagez ! Ça marche ! Né sous un signe d’eau et adorant nager, je ne peux qu’être d’accord !

Une piscine ne peut que faire du bien à la République. Dans l’Antiquité, la piscine est un bassin où l’on nourrissait les poissons. Aujourd’hui, ce pourrait être ce lieu propice aux nourritures intellectuelles afin de macérer de nouvelles réformes. Jérusalem avait sa piscine probatique qui servait à purifier les animaux du sacrifice et qui avait la vertu de guérir des maladies. Et quand on voit l’Emmanuel se sacrifier pour nous, on se dit que l’abnégation présidentielle vaut bien une piscine. La Macronie trouverait dans le bassin de Brégançon un nouveau lieu de baptême : « la religion nous montre le fils des rois, renonçant aux grandeurs du Satan, à la même piscine où l’enfant du pauvre vient abjurer des pompes… »[6]. Pour les marcheurs rebelles et frondeurs, le bain dans la « piscine du repentir » convertirait au droit chemin. À l’Église, on jette dans la piscine, l’eau des ablutions et les cendres des ustensiles de culte détruits. Au dernier jour du quinquennat tout finira donc dans la piscine. Après tout le président fait ce qu’il veut chez lui sauf à respecter le droit d’autrui, comme dit la coutume : « personne ne peut faire gouttières, issues d’eau, piscine tombant ou courant dans l’héritage de son voisin » (et merci à mon Littré).

Entre les Français et les piscines, c’est l’eau et le feu, la société de consumation d’une ardente histoire d’amours contrariés. I,8 millions de nos concitoyens barbotent à domicile. Le secteur est en pleine expansion, avec plus de 60 000 nouveaux bassins construits chaque année. Avec sa piscine, le président se met à notre portée. La piscine, c’est le goût français, le signe extérieur de réussite sociale, un lieu de convivialité qui fait bisquer les collègues et la famille qu’on invite au barbecue. Tiens, Brigitte, puisque je n’ai pas d’amis, on pourrait inviter les collègues, en commençant par les Philippe ? Ils n’ont pas de piscine à Matignon et les plages du Havre, ça caille, comme au Touquet. Y aura-t-il un « barbeuque » intégré à la piscine de Brégançon, avec grilles en métal précieux et piques ornées de perles ? A ce jour, on n’en sait rien…

Il y aura certainement des mauvaises langues et des pisse-froids dans la piscine pour médire, dénoncer les coups, les coûts et les goûts du prince, la dérive monarchique et ploutocratique, la provocation anti populaire, le président qui mène grand train (alors qu’on ferme les petites lignes), etc…. L’Insoumis Ruffin fera une intervention pathétique à l’Assemblée nationale. En ces temps de pénurie, de sacrifices, de hausse de CSG, d’écrémage des aides sociales, alors que souffrent de plus en plus les plus en plus démunis, les pauvres et les futurs pauvres, construire une piscine est indécent : c’est assouvir une morbide passion du luxe et du lucre ; c’est mépriser le peuple, nourrir son ressentiment. Ô prince, sans conscience ni remords, qu’as-tu fais des promesses de ton élection ? Une piscine, est-ce là ta morale ? Tu nages en hauts troubles, au milieu de l’apparat chic énarchique. Ta soif insatiable n’aura donc jamais de faim. Président des riches, aux goûts de riche et, en même temps, de nouveau riche (une piscine quoi ! pourquoi pas une Ferrari rouge ou une Rolex), méfie-toi de la colère populaire ! Le ministre lui répondra : une piscine, ce n’est pas moral ! Mais que vient faire la morale dans la piscine ? On ne remplit pas sa piscine avec de la morale ! Et j’oserai même dire que la piscine régénérera la république. C’est dans la piscine que nous la laverons de ses maux et de ses inerties, que nous nettoierons le pays des grincheux et des fainéants. Allez vous baigner et on en reparlera !

La piscine sera-t-elle à Macron ce que les diamants et les chasses africaines furent à Giscard ? D’ici peu, on aura oublié. Donc, la piscine, il faut la faire maintenant, au plus vite, l’inaugurer au mois d’août… il aura bien quelques vagues, mais après, le déluge peut bien arriver… il pleut rarement sur la Côte d’Azur au mois d’août. Nicolas Hulot pourra même installer une citerne avec récupération d’eau de pluie pour alimenter la piscine : c’est très développement durable.

Mon royaume pour une piscine… certainement pas[7]. Ce sera mon royaume et la piscine. C’est en cela qu’on voit la réhabilitation de la fonction présidentielle. Bravo ! Du punch, de l’autorité, de la fermeté… et une piscine. Les jaloux ! Les envieux ! ils n’ont qu’à bosser pour en avoir une ! On commence par le tiercé au bistrot, le costume de marque à 300 €, un iPhone multifonctions, un « kat kat » de kéké, un home cinéma, des vacances au Crotoy, puis la villa sur la Côte avec sa piscine et son écran géant, pour regarder les séries en nageant.

Macron passera – il ne peut faire que deux mandats, sauf réforme constitutionnelle, coup d’État et proclamation de l’Empire – et la piscine sera bien amortie… elle restera. On la visitera aux Journées du patrimoine. Là-bas Jean le baptisa, ici l’Emmanuel se baigna ! La piscine de Brégançon sera notre Jourdain à nous. Le nouveau monde est une nouvelle vague qui renverse tout. Elle mena l’Emmanuel à l’Élysée, elle remplit la piscine à Brégançon. Et après tout, un bon bain vaut mieux que deux tu l’auras ! Vive Brégançon, et vive la piscine… libre !

Antoine de Nesles

PS : N’étant pas très féru de réseaux sociaux, je suggère cependant à un lecteur numérisé de lancer une pétition sur internet. En un clic, on dira « oui à Macron, oui à la piscine de Brégançon » ou bien « la piscine, c’est en marche », ou alors « la piscine, c’est in ». Homme très seul, le président a besoin d’amis et de followers. On ne peut pas passer son temps à dénigrer et contester la Grande Marche de la Transformation et la pensée Macron-sait-toung.

Re PS : une chanson douce que chantait Isabelle Adjani (1983) :

https://www.dailymotion.com/video/xja4y

[1] https://www.marianne.net/politique/de-jeunes-deputes-macronistes-improvisent-une-boum-la-buvette-de-l-assemblee

[2] « Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d’une autorité publique dans l’exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est une prévue par la loi et qu’elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique est nécessaire à la sécurité nationale. » C’est à partir de cet article que les juges valident des changements sociétaux, sans que les peuples souverains ne soient consultés : filiation, conséquences de PMA et de GPA faites en fraude à la loi, mariage pour tous, etc… Les peuples ne sont pas conscients de ce que sont les abandons de souverainetés aux autorités supranationales voulus par leurs élites. A Strasbourg, quelques juges transforment les modes de vie, sans débat démocratique. C’est aussi cela les droits de l’homme ! L’État de droit contre l’État démocratique. Donc, le droit à la piscine peut aussi être un droit à mener une vie privée et familiale normale !

[3] Le fort de Brégançon se situe en la commune de Bormes-les-Mimosas.

[4] R. 4225-2 : « L’employeur met à la disposition des travailleurs de l’eau potable et fraîche pour la boisson. » ; art. R 4225-3 : « Lorsque les conditions particulières du travail conduisent les travailleurs à se désaltérer fréquemment, l’employeur met gratuitement à leur disposition au moins une boisson non alcoolisée… Les boissons et aromatisants sont choisis en tenant compte des souhaits des travailleurs et après avis du médecin du travail. »

[5] Et c’est comme ça qu’on fabrique des fake news.

[6] Les deux citations sont de Chateaubriand, Génie du christianisme, 1802.

[7] « Un cheval ! Un cheval ! Mon royaume pour un cheval ! », Richard III, Shakespeare, acte V, scène 4.

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