Chronique des temps moralisés : la ministre de la culture privée de lecture !

Jour après jour, le triomphe de la moralisation macronienne s’écroule. Les petites affaires et les couacs s’égrènent dans la presse, et pourtant rien n’y fait : la morale ne fait pas bon ménage avec la monarchie jupitérienne. On attend la grande affaire d’immoralité qui ne saurait tarder et qui devrait à jamais détruire le mythe fondateur macronien. La marche, c’est bon pour la santé, mais la morale peut provoquer des problèmes de Santé .

Dernièrement, la ministre de la culture vient d’être prise en flagrant péché «d’omission et d’immoralité », que l’on pourrait qualifier de manquement au code de la moralisation politique, qui veut que les comportements de nos dirigeants soient exemplaires. Pauvre Madame Nyssen : ce n’est pas parce qu’on est issu du milieu qu’on est une bonne ministre de la culture. On s’en rend compte tous les jours. Le ministère Nyssen est laborieux et sans envergure. D’ailleurs, il semble bien qu’appartenir au milieu n’est pas toujours compatible avec la fonction publique de ministre. Beaucoup de nominations ministérielles, lorsqu’elles incluent dans le gouvernement des personnes dites de la société civile, tiennent de la gageure voire du gadget. Le marcheur en chef avait d’ailleurs trouvé dans sa profession d’éditrice l’argument clef pour justifier l’attribution d’un ministère. Travaillant dans la culture, la nouvelle ministre était donc faite pour le poste. Mais l’habit ne fait pas le moine. Certes, on peut aimer les livres et ne pas connaître grand-chose de la culture, domaine si vaste, et encore moins de ce qu’est une politique culturelle, qui ne se réduit pas à vendre des livres. C’est d’ailleurs pourquoi la ministre fut cornaqué, par des conseillers (elle en déjà usé quatre). On a surtout beau venir du privé, il est difficile de s’intégrer dans la grande machine bureaucratique. Il faut avoir de la poigne, du talent, de la personnalité pour approcher, amadouer et dresser le mammouth de la rue de Valois. Et dans toute promotion, il ne faut jamais oublier le principe de Peter : on peut être une bonne éditrice, cela ne fait pas de vous une bonne ministre de la culture ! Elle-même reconnaît que le théâtre de la politique est d’une rare violence (avril 2018). La scène est dure pour les amateurs : pour jouer la pièce, mieux vaut être un bon acteur, avec l’art chevillé à l’âme et au corps.

Au bout d’un an, la Macronie vient d’être frappée d’une révélation, à défaut d’une apparition. Touché par une grâce tardive, le Nouveau monde s’aperçoit subitement que le ministère de la culture est responsable de la politique de l’édition ! Or, avant de servir la Macronie, l’actuelle ministre était directrice d’une maison d’édition. Le ministère chapeaute la politique de l’édition. Donc, il y a conflit d’intérêts. Heureusement que depuis un an personne n’avait encore soulevé le lapin (la culture n’intéresse que les happy-few). Il faut donc rapidement le mettre en cage. Aussitôt constaté, aussitôt fait. Le Premier ministre décide de limiter les attributions de sa ministre de la culture. Le décret du 9 juillet 2018 annonce que : « La ministre de la culture ne connaît pas des actes de toute nature relatifs : 1. A la société Actes Sud ; 2. A l’exercice de la tutelle du Centre national du livre ; 3. A la régulation économique du secteur de l’édition littéraire. »

Retirer à un ministre des attributions qui relève de son champ de compétences ressemble fort à du rafistolage. Un limogeage ou une démission serait plus honorable. Déjà quatre ministres ont vu leurs attributions réduites pour éviter les conflits d’intérêt (Hulot, Gény-Stephann, Buzyn). La ministre de la culture s’occupera de la politique du livre sauf les conséquences sur sa maison d’édition. Voilà qui est discriminatoire et croquignolesque, lorsque des liens intimes lient la ministre avec sa maison d’édition. Le décret lui impose un trou de mémoire comme un clic « erase » qui efface tout de l’appareil du cerveau. C’est l’oukase de l’oubli ! Elle n’aura plus la tutelle du Centre national du livre et devra donc passer par les services du Premier ministre : vive la simplification des processus de décision. Lui ôter la régulation du secteur de l’édition fait sourire, quand on sait que toute décision de politique donc d’administration des affaires publiques a des implications économiques. Il va falloir saucissonner les décisions en deux : aspect culturel pour la ministre et aspect économique pour le Premier ministre. Pour le sens commun, ce montage alambiqué est des plus grotesques !

Le monde administratif est absurde. C’est pourquoi, il sied si bien à notre modernité. Des mots pour résoudre les maux. Et hop, une question éthique se résout donc par un décret et un nouvel agencement d’attributions : la ministre est privée de dessert pour rester à table. Si la ministre de la culture ne s’occupe que partiellement du livre, à quoi sert-elle ? Si je n’avais pas les moyens de remplir totalement ma mission, je me retirerais et refuserais cette tuyauterie d’usine à gaz. Ma morale a de la fierté ou l’inverse. Mais tout vient du péché originel : l’erreur de casting… et pas seulement de l’éventualité de conflits d’intérêt.

Dans un coup de bec du mois de juin, le Canard enchaîné avait révélé un « couac moral » de la ministre. Personne d’une grande moralité mais un peu distraite, la ministre, lorsqu’elle était encore directrice de sa maison d’édition, avait réalisé des travaux d’agrandissement de sa librairie sans demander d’autorisation en 2011. Quand on connaît les contraintes pesant sur les lieux accueillant du public, on peut s’étonner de cette facilité. En 2013, elle avait procédé à une surélévation sans respecter les délais et le projet avalisé par l’architecte des bâtiments de France. Le 6 mai, elle s’est subitement rappelée de cet oubli en faisant la demande de régularisation. Il n’y aucun rapport entre cette demande et sa nomination au gouvernement. Le moraliste de base retiendra que nul n’est censé ignorer la loi, et que l’exemple vient d’en haut.

Cette petite affaire n’a guère d’importance. Elle ne fait que révéler le péché de la Macronie : le mélange des genres. Le nouveau monde n’aime pas les frontières et se réjouit de les transgresser. Son populisme jet set ne refuse pas de décrier le secteur public et d’aduler le privé. Il oublie cependant que les deux secteurs obéissent à des règles et des éthiques différentes. Les affaires publiques ne sont pas les affaires privées. Et tout n’est pas interchangeable, même ces élites qui naviguent de l’un à l’autre. Ce n’est pas parce qu’on vient du privé qu’on sera un bon gestionnaire des affaires publiques. Et le passage de l’un, le privé, vers l’autre, le public, exige une éthique inoxydable : l’argent et les intérêts privés ne font pas toujours bon ménage avec l’intérêt public. L’Etat ne peut être une entreprise, à cause d’une certaine idée du sacrifice et du dépassement incompatible avec l’idéal marchand. Mais peut-on reprocher au nouveau monde les travers de notre époque ? À force d’avoir décrié le bien commun, le service public, l’intérêt général, notre société erre dans la confusion, confusion des intérêts mais aussi confusion des principes, quand tout ne dégénère pas dans la collusion. Dans une saine démocratie, la séparation des pouvoirs – de tous les pouvoirs – est plus que jamais nécessaire pour assurer leur équilibre. C’est un des commandements du libéralisme politique qui, hélas, ne fait pas toujours bon ménage avec le libéralisme économique.

Antoine de Nesle

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