Chronique des temps moralisés : l’art de vivre sa retraite dans la haute fonction publique

En matière de bizarreries morales, le nouveau monde n’a rien à envier à l’ancien. On sait qu’en politique et dans les sphères des pouvoirs, la morale est à géométrie variable, et qu’elle n’est en réalité qu’un argument de communication, un attrape-gogo électoral.

La publication des comptes de la campagne présidentielle de 2017 a donné lieu à des controverses et des scandales. La commission officielle de vérification a semblé plus sévère pour les perdants que pour le gagnant. Il est vrai qu’on peine à imaginer qu’une élection présidentielle soit annulée pour une histoire de gros et petits sous, voire de ristournes. La raison d’être de cette commission peut alors être interrogée. Punir les perdants a un goût de lâcheté et de morale à deux balles. La pusillanimité envers le gagnant a le goût de la servilité. Mais de tout temps, on ne prête qu’aux riches et on ne se soumet qu’aux puissants. Sarkozy perdant en a fait les frais en 2012.

Les mauvaises langues font le lien entre la gentillesse voire la complaisance de la commission envers le gagnant et les augmentations de salaire de son président. L’association Anticorps, Diane chasseresse de la lutte contre la corruption en fait son nouveau cheval de bataille. Il y aurait un loup, à défaut d’un doute.

La Commission nationale des comptes de campagne et des financements politique est présidée par un honorable conseiller à la Cour des comptes à la retraite, un octogénaire qui s’ennuie à la maison et qui a trouvé là de quoi s’occuper. On peut s’étonner qu’un retraité de la fonction publique puisse encore travailler pour la puissance publique en étant rémunéré. En principe, c’est très règlementé et limité. Mais ça, c’est pour le fonctionnaire de base. Les règles draconiennes ne concernent pas la fonction publique d’En Haut (la même qui fabrique les règles). La nouvelle noblesse de robe a ses privilèges.

On pourrait imaginer qu’arrivé au niveau de pension de haut fonctionnaire (indice lettre), un ancien magistrat de la Cour des comptes serve bénévolement l’État qui l’a si longtemps nourri, en étant simplement défrayé de ses frais professionnels. Que nenni ! Faut pas pousser mémé dans les orties. Toute peine mérite salaire. Travailler plus pour gagner plus, disait Nicolas, même à la retraite.

On eut l’exemple jadis d’un ancien énarque, inspecteur des finances, directeur de cabinet de Laurent Fabius, ministre de l’industrie du gouvernement Mauroy, puis au service du même devenu Premier ministre, et ainsi mêlé à des affaires d’écoutes téléphoniques de l’Élysée et de sang contaminé. La gauche battue en 1986, il entra chez Renault, comme directeur de contrôle de gestion, puis devint président de la régie en 1992, qui sera privatisée en 1996. Il en resta alors le PDG, illustrant une fois de plus la collusion entre les élites du public et du privé. En 2005, il se retira pour une retraite bien méritée. Pour ne pas le laisser sur la paille, il resta cependant président du conseil d’administration (230 000 €). L’intensité de cette activité lui permit quand même d’être nommé à la présidence de la HALDE (un machin alors à la mode politiquement correcte, la Haute Autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité), avec une rémunération annuelle de 77 000 €. En 2010, on lui trouva une nouvelle prébende à Initiative France, association chargée d’aider les entrepreneurs débutants. Voilà notre retraité de la fonction publique, grand serviteur de l’État, cumulant des rémunérations diverses et variées. On le retrouve dans plusieurs conseils d’administration publics et privés, et d’autres entités et réseaux proches du pouvoir, notamment au Siècle, club des gens très importants. Une carrière, ça se gère aussi par des relations. Ainsi est la carrière d’un grand serviteur de la chose publique au tournant des XXème et XXIème siècles, au temps de la Crise, cette mutation économique, qui appauvrit les pauvres et les classes moyennes, et enrichit les riches.

En comparaison, le président de la Commission des comptes de campagne est un petit joueur, un honorable énarque qui fit toute sa carrière à la cour des comptes, jusqu’à sa retraite en 2004. Mais ce n’est pas une raison pour lui refuser un supplément de retraite. Il est vrai que le président a la loi pour lui et que nous sommes dans l’État de droit (le droit est distinct de la morale, mais c’est la politique qui fait le droit, donc…). La loi du 20 janvier 2007 fait de la présidence une fonction à plein temps. Et on ne peut reprocher au président son intense investissement au boulot. A 82 ans, il bosse ! Il est vrai que la vie est chère à Paris, et qu’un petit coup de pouce, ça ne se refuse pas.

Son nouveau régime indemnitaire (hors échelle E2, indice majoré 1324), décidé le 30 mai 2018, par décret du premier ministre, peut faire pâlir d’envie ou de rage les agents publics soumis à la diète salariale et au gel du point d’indice. Il recevait auparavant 4574 € brut. Depuis, on lui a accordé une augmentation de 1630 €. Donc chaque mois, le président reçoit en plus de sa retraite, une indemnité de 6204 €, plus une autre indemnité annuelle de fonction de 9 500 euros. Le tout cumulé, avec effet rétroactif au 1er janvier 2018, aboutit à une augmentation de 53 % ! Qui dit mieux ? Selon que vous serez puissant ou misérable, les suppléments de retraite seront blancs ou noirs, disait le poète…

L’État est plein de machins lucratifs, Hautes autorités, commissions supérieures et autres comités Théodule, qui offrent quelques compensations « vanitaires » et financières aux amis ou aux retraités qui s’ennuient. Pendant ce temps, le pouvoir, confronté aux difficultés de financement de la retraite fait tout pour diminuer les pensions, et limite le cumul emploi-retraite des agents publics au nom de la lutte contre le chômage. Buts louables et ô combien moraux. Mais la morale des uns, En Haut, n’est pas celle des autres, En Bas. On peut toujours rêver d’une morale à la romaine, faite d’abnégation, de grandeur et de sacrifices.

Le nouveau monde n’a rien changé de Tout ça, bien au contraire. Arrive au pouvoir une nouvelle génération d’émules et de followers qu’il faudra bien caser et récompenser lorsque les orages de l’alternance s’annonceront. On ne cesse de fustiger les élus et leurs « avantages », mais on ne nous dit pas tout : silence radio sur la technostructure, qui sait servir, se servir et se protéger. Après tout, la France est le pays des fromages. Et la protection des appellations diverses et variées est d’intérêt public. N’est-ce pas ?

Antoine de Nesle

Décret n° 2018-412 du 30 mai 2018 relatif à l’organisation des travaux de la Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques ainsi qu’au traitement du président et aux indemnités susceptibles d’être allouées au vice-président, aux membres, aux collaborateurs et aux rapporteurs de cette commission :

https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000036963887&categorieLien=cid

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