Chronique des temps moralisés : un compte de Noël aéronautique

La politique est faite de mythes, de contes et de fables. On raconte des salades afin de récolter des votes. Le ministre de l’Education a distribué à tous les élèves de France les fables de La Fontaine, heureuse initiative, et appel aux vocations. En cette fin d’année, le pouvoir exécutif jubile d’une popularité retrouvée. Enfin ! La com’, exercice de fables, finit par payer. Et voici qu’à la veille des fêtes, arrive le compte de Noël… ou plutôt le mécompte du Premier ministre, au frais des contribuables (donc, ce n’est pas si grave).

L’avion est un formidable moyen de locomotion et une invention française. En 1890, Clément Ader avait, lors du dépôt du brevet, nommé son appareil ailé de navigation aérienne Avion. Le mot vient du latin, avis, oiseau… et non pas une des dynasties portugaises, les Avis. Rien à voir aussi avec un loueur de voitures qui s’est pris pour un oiseau. Et le fait que le pouvoir macronien impose aux classes moyennes déplumées de se serrer la vis, est pure coïncidence et simple homophonie. En 1911, l’armée française décide que ses aéroplanes seront appelés avions. Si c’est l’armée qui le dit !

L’avion a rétréci la terre et rendu la mondialisation heureuse. Mode de transport de luxe autrefois, il s’est démocratisé. On peut enfin aller à Bakou à bas coût. Jadis, le chemin de fer avait déjà réduit la taille des continents. Les têtes couronnées avaient leur train royal, le président son wagon présidentiel. On accueillait les grands à la gare, en grande pompe. Le voyage outre-mer était plus rare et plus risqué. Les grands prenaient le bateau, maintenant ils animent la croisière communicationnelle et nous mènent en bateau. Comme l’aéronef aujourd’hui, la nef navale conduisait au loin pour la guerre, la croisade, et quelques visites diplomatiques. Le président Poincaré était sur un bateau en mer baltique, lorsqu’on lui annonça la crise de Sarajevo. La vague des transatlantiques à vapeur réduisit la distance entre le vieux et le nouveau continents. Le président Wilson pu se rendre à Paris pour signer le traité de paix en 1919. Depuis l’avion a grandement facilité la tâche la mobilité et les échanges, des grands et des petits. La propriété c’est le vol, pensait Proudhon, la mondialisation aussi : des vols, des avions, et des aéroports.

O temps suspend ton vol, clamait le poète. De nos jours, c’est le vol qui suspend le temps. Même le train s’est mis à concurrencer l’avion, avec ses réservations obligatoires, ses portiques, et ses horribles gares aussi chaleureuses que des aéroports. La vitesse fascine, la laideur aussi. Le train imite l’avion dans les retards et les suppressions (une spécialité de la SNCF). Il s’adonne également au low-cost. Et on installe les gares TGV loin des centres-villes, avec parking payant. Finalement on passe plus de temps à aller prendre le train qu’à être dans le train ! Comme l’avion, avec ses temps d’embarquement.

Les grands de ce monde sont importants, et les gens importants sont toujours pressés. Le temps c’est de l’argent, qu’ils soient gagnés et perdus. La République met à la disposition de ses dirigeants une flotte d’avions, l’Escadron Transport qui a remplacé le GLAM (Groupe de liaisons aériennes ministérielles) en 1995. La flotte de l’État comprend un Airbus A 330-200, deux Airbus A 310-200, deux Falcon 7X (les Carla One), deux Falcon 2000, deux Falcon 900 et trois hélicoptères Super Puma. La République est bien appareillée. Rien de plus normal. L’Etat ne doit pas dépendre du secteur privé, mais il doit cependant ne pas se priver de faire des économies.

Avec son vol, notre premier ministre est pris la main dans le sac. Le contribuable a payé 350 000 euros (le prix d’un appartement en province) un avion privé pour transporter le cortège ministériel : 60 personnes, à 6000 euros le voyage. Rentrant de Nouvelle-Calédonie, la fine équipe abandonna à Tokyo l’aéronef gouvernemental pour l’avion privé. Il fallait rentrer au plus vite et de l’aveu du Premier ministre, les avions de l’Etat ne sont pas très confortables. L’A-340 national est trop ancien et sans siège business. Et puis, après tout, c’était professionnel. Les ingrats oublient la lourdeur de la tâche, les escales, le décalage horaire. Pauvre chou ! Monsieur Philippe assume. Son boulot, c’est compliqué et c’est cher (dit-il). Le patron Macron a couvert le vol de son aile protectrice. Ironie de l’histoire, l’aviation d’Etat est gérée à Matignon, et les services sont très exigeants avec les voyages des ministres… mais comme on sait, le premier n’est jamais le dernier.

L’opposition ne s’est pas laissée voler l’affaire, qui tombe à pic. D’un couac, elle fait un crash ! La gauche dénonce l’arrogance d’un pouvoir qui dépense et met les Français à diète. On baisse de 5 euros les aides au logement et on lâche 350 000€ pour le confort d’un voyage. La droite aussi défend la cause de la France d’en bas qui va partir en vacances, subir inconvénients, retards et inconfort. Un député se plaint que le gouvernement rabote ses dépenses parlementaires alors que lui dépense sans compter. Il n’a pas compris que le populisme macronien est de sacrifier les élus du peuple au profit des ministres et de la technostructure. Les marcheurs et apparentés se contorsionnent pour défendre les turpitudes aériennes du pouvoir. C’est le rôle de la majorité que de vendre la soupe. Et de mettre en avant le service de la France ! La France, cette maîtresse capricieuse, exigeante, pour qui on dépense sans compter puisqu’in fine, elle payera le compte.

Le scandale aéronautique n’est pas nouveau. Premier ministre, François Fillon prenait l’avion pour aller dans la Sarthe (à se demander à quoi servent le TGV et la gare du Mans ?). En 2008, Christian Estrosi voulait rentrer plus tôt de New-York pour assister au pot de l’Élysée, mondanité indispensable comme on le sait. En 2010, Alain Joyandet avait loué un avion pour une conférence aux Antilles. En 2011, Nicolas Sarkozy utilisa l’avion présidentiel pour aller à New York, exprimer son amour paternel. En 2015, Emmanuel Valls confondit la cassette publique et privée en emmenant ses enfants à Berlin voir un match de foot au frais de la princesse. Comme toute les passions, celle du sport est aussi aveugle. Pour les autres, il y a prescription !

En ces temps de régime ceinture imposé aux citoyens, qui n’en peuvent mais, le pouvoir – cette machine qui dépense l’argent des autres : le nôtre – se doit à la vigilance comptable. Il est vrai qu’en Haut, en voit les choses avec distance. Et la distance, ça compte ! Ce n’est pas tant le coût qui indigne l’opinion publique que la posture de départ de ce gouvernement, placé par l’Emmanuel sous les auspices de la Vertu, la fin des passe-droits, de la gabegie, de la morgue et de la suffisance. Les électeurs y ont cru. L’essentiel c’est la foi. Mais, depuis l’avènement du Nouveau monde, s’égrène la chronique de la morale macronienne tourmentée. La moralisation est un piège. On a beau faire des circulaires, pour mettre les collègues à la diète, on ne change pas les hommes. Et il est toujours facile d’imposer aux autres ce qu’on n’applique pas à soi-même. C’est la nature humaine, qui aime son petit confort. Avoir prêché la vertu exige un comportement irréprochable. Après la phase de léchage, la presse est à l’affût. Le Premier ministre aurait été fin politique de ne pas succomber à la tentation. Après tout, nul n’est indispensable. Arriver un jour plus tard à Paris n’aurait pas changé la face de la France, ni du monde. M. Philippe aurait évité, à bon compte, une polémique inutile. Comme chaque personnalité politique a ses casseroles et sa tunique de Nessus, l’avenir dira si l’avion a détourné le vol du Premier ministre.

Antoine de Nesle

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