Chronique ordinaire des temps moralisés : jet de galet à Radio France

Ça y est, ce qui devait arriver arriva : le PDG de Radio-France est éjecté. La Morale a gagné, à moins que ce ne soit la Politique, ou alors les deux en même temps. Le CSA a tranché et décidé la révocation de M. Gallet. Révoquer c’est rappeler l’âme des morts, ces morts – conscience éternelle d’un groupe social –  qui frappent de leur implacable jugement. La révocation est la destitution d’un magistrat, d’un officier ministériel, d’un fonctionnaire. La destitution est une révocation disciplinaire ou pénale : on renvoie pour faute. Le conseil des tutelles a le pouvoir de destituer le tuteur de ses fonctions si ce dernier commets des fautes. L’État a confié la tutelle de l’audiovisuel au CSA qui agit comme un conseil des tutelles de l’Audiovisuel.

Le CSA a justifié sa décision par une entourloupe. En effet, notre juridisme politique, l’Etat de droit, ou l’invasion du juridique dans la politique obligeait à respecter la présomption d’innocence, le jugement condamnant M. Gallet n’étant pas définitif, à cause de l’appel interjeté. M. Gallet a reçu le soutien de ses salariés et des syndicats. Donc, le CSA a trouvé un autre argument : l’effritement du lien de confiance entre l’actionnaire et son PDG qui ne lui permettrait plus de continuer sa direction.

Gallet appartient à ces jeunes élites à qui tout sourit, grâce à la proximité des pouvoirs. Rastignac de Sciences po, venu du privé, mais un secteur privé très proche du pouvoir (Canal+), son passage dans les coulisses ministérielles, les cabinets, lui valent sa nomination à des postes importants des organismes de service public : Institut National de l’Audiovisuel (les archives nationales des images et du son), puis Radio-France. Jeune, beau gosse, fringant, un tantinet bling bling, il se fait connaître par ses dépenses de prestige : réfection de bureau, appel à des conseils pour valoriser sa personne et sa fonction… En ses temps d’austérité, ça fait tache ! … et les taches ternissent les auréoles. N’empêche que l’État lui doit le redressement de Radio-France. La brillante trajectoire du Gallet a connu son premier obstacle : une condamnation judiciaire pour délit de favoritisme. Son maintien à la tête de la radio publique était donc mis en question.

Parfois, il vaut mieux prendre la décision de partir avec son honneur et sa fierté (le panache !), plutôt que de subir une humiliante révocation. Gallet subit les embruns puritains des mauvais temps de la moralisation macronienne. C’est de la faute à pas de chance. On l’a vu ces derniers temps, la pratique assidue de la marche immunise et le port de chaussures protège. Pour lui, le combat continuera dans la chaîne des tribunaux qui décideront si la sanction est méritée ou non. On ne s’inquiétera pas de la reconversion de l’intéressé qui dispose de suffisamment d’atouts pour une reconversion réussie. Francis Blanche, grand philosophe du siècle précédent, avait tout résumé dans une formule devenue célèbre : mieux vaut être riche et bien portant que pauvre et malade… On dirait du La Fontaine.

Il y a le droit. Il y a la politique. Il y a le droit et la politique ou l’inverse et surtout en même temps. M. Gallet serait-il la victime des jeux politiciens ? Il doit sa carrière à Sarkozy et aux nébuleuses de droite. Le pouvoir politique a toujours entretenu des relations incestueuses et de coupables passions avec l’audiovisuel public, de la voix de la France au temps du général de Gaulle au pouvoir d’influence des années suivantes. On a tout essayé pour couper le cordon entre télé, radio et politique. Mais, on cherche vain la martingale de l’indépendance : nomination directe, nomination par une instance indépendante (elle-même nommée par le pouvoir) ? Le serpent se mord la queue. La structure de l’audiovisuel est un monstre et son indépendance un serpent de mer. La messe du nouveau monde a commencé : on prête à M. Macron un avis assassin sur l’audiovisuel public, avant une « encore et en même temps » nouvelle réforme.

Chaque majorité invente un nouveau « machin » pour contrôler l’audiovisuel. C’est de bonne guerre dans notre République caudilliste. Déjà en son temps Napoléon Ier avait interdit tous les journaux, sauf ceux qu’il autorisait. Il instaura la censure de la littérature et des théâtres, l’audiovisuel de l’époque. L’Église, autre vecteur d’influence, était sous la tutelle de l’Etat, enfermée dans le Concordat. Ainsi, le pouvoir dominait les esprits. A sa chute, la monarchie libérale abolit la censure dans la charte constitutionnelle et la rétablit dans la loi. Après un court épisode de liberté républicaine (1848), Napoléon III, inventa un judicieux système de censure (1852), avant d’accorder un peu plus liberté en 1868. La république n°3 adopta la loi du 29 juillet 1881, le code de la liberté de la presse et de la liberté d’expression. Mais, pas folle, quelques années plus tard, elle étendit son contrôle sur les nouveaux médias, cinéma, radiodiffusion, et télévision. La lettre imprimée, c’est la raison. L’image et le son, c’est la passion. Donc, il faut verrouiller !

Depuis la fin de l’ORTF, l’audiovisuel public est le sparadrap de toutes les majorités, de Giscard à Macron. Il colle aux doigts et le politique ne peut s’en détacher. Les vieux singes, qui connaissent toutes les grimaces ou presque, pensent que l’enjeu est devenu dérisoire à notre époque d’ondes, de réseaux privés, de paraboles, d’internet sans frontières. Contrôler l’audiovisuel, c’est comme vouloir saisir une savonnette mouillée. Les politiques oublient qu’il n’y a plus de monopole public. Et si l’audiovisuel public a un sens, c’est de jouer une autre carte que celle du privé. En cela, M. Macron a raison. On lui prête un avis assassin sur l’audiovisuel public. Dans sa course à l’Audimat, la télé publique singe le privé. La qualité des programmes est à pleurer. La publicité interdite le soir, n’a jamais été autant déguisée. La culture à la Chancel ou Pivot a quasiment disparu ou est renvoyée à Arte, etc… La radio n’est pas exempte de critiques, on ne peut pas dire que Radio-France soit un exemple de pluralisme d’opinions.

Alors, comment assurer la qualité et surtout l’indépendance politique de l’audiovisuel ? On pourrait laisser la désignation du PDG au conseil d’administration, comme cela se fait dans le privé. Mais le public n’est pas le privé, et il n’est pas certain que les membres du conseil d’administration, nommés par l’actionnaire-État, soient en mesure de faire preuve d’indépendance vis-à-vis de l’Etat actionnaire. Qui tient la bourse, porte la culotte ! Puisque la télé publique appartient à tous, on pourrait faire nommer le PDG par tous, c’est-à-dire les représentants de tous, une commission parlementaire (avec égalité entre opposition et majorité), avec audition publique des candidats. Après tout, c’est le parlement qui vote le budget et c’est lui qui représente les Français. Et la publicité démocratique est plus saine que les comités secrets. L’Exécutif serait ainsi dispensé d’intervenir. Le nommé ne serait plus l’élu de l’Élysée-Matignon, de ses couloirs et de ses réseaux d’influence, mais celui de la représentation du peuple. Mais dans la Vème république et la conception macronienne de la démocratie verticale, le pouvoir législatif est laissé à un parlement croupion et godillot. Un régime libéral moderne, qui défend les libertés et assure la séparation et l’équilibre des pouvoirs, suppose que le parlement assure un contrôle vigilant et critique d’un Exécutif trop fort. Le pouvoir doit arrêter le pouvoir disait Montesquieu, à tout le moins, il doit le freiner. Le Législatif n’a de sens que s’il est l’indispensable contrepoids à l’alliance omnipotente de l’Exécutif et de la technocratie et non pas la chambre d’enregistrement d’un pouvoir présidentiel hégémonique. Il y a belle lurette que la France, obsédée d’Égalité et d’Efficacité, n’aime plus la Liberté.

En Allemagne, les Alliés ont imposé la division et la dilution des pouvoirs dans le fédéralisme, même sur les ondes. Comme dans la choucroute, tout est mêlé pour qu’aucune saveur unique ne domine. Seuls trois radios sont nationales, consacrées à la science, la culture et à la voix de l’Allemagne. Les télés sont des fédérations régionales. En gros, radios et télévisions dépendent des Länder (États fédérés) et de la société civile. Le Rundfunkrat, composé des représentant les groupes « important pour la société » décident des programmes et nomment l’intendant. Un conseil d’administration conseille l’intendant pour la gestion et les finances. Tout ça fait un peu usine à gaz, mais l’organisation rappelle les grands principes du libéralisme : pour garantir la liberté et le pluralisme, il faut que pouvoir arrête le pouvoir. La BBC est une immense machinerie au sein de laquelle le pouvoir se dilue, garantissant ainsi l’indépendance. Son directeur général est choisi par le conseil des gouverneurs, nommés par la reine, sur proposition du gouvernement. Le politique conserve cependant un pouvoir d’influence, ayant la main de la caisse. Mais la tradition de la veille maison BBC (née en 1927) est forte, et le peuple anglais est attaché au libéralisme politique et au pluralisme.

La France est trop jacobine et bonapartiste pour adopter un système à l’allemande ou à l’anglaise. En 1881, les républicains de la IIIème n’avaient pas peur des opinions dissidentes et les combattaient avec vigueur. Plus tard ceux de la Vème furent atteints du syndrome hégémonique bonapartiste. Notre président montre des tendances « poutiniennes » à la verticalité de l’État et de l’autorité, un tempérament peu propice à la diversité des opinions, d’autant plus qu’il bénéficie du soutien – à peine voilé – des grands intérêts. S’érigeant en monde nouveau, la majorité est dominatrice et sûre d’elle-même. Chez nous, Montesquieu est bien un auteur de l’ancien monde, un sujet de dissertation théorique qu’on se garde de mettre en pratique. La culture monarchique et absolutiste a encore de beaux restes ! Le libéralisme à la Montesquieu demeure une belle utopie quasi révolutionnaire.

Donc, après avoir jeté le Gallet, il y aura Ernotte et les autres, ceux de l’ancien monde. Une réforme de l’audiovisuel public se prépare. Le nouveau monde est en marche et rien ne l’arrêtera, faute de contre-pouvoir. Après la conquête de l’Élysée et du Palais Bourbon, avant celle des mairies et des collectivités locales, la bataille des ondes est engagée. La victoire est au bout de l’antenne.

Antoine de Nesle

Pour en savoir plus

Premier épisode de l’affaire Gallet : Chronique ordinaire des temps moralisés : un galet dans la chaussure de Radio-France, Gazette de l’Assurance du 20 janvier 2018 : http://www.gazetteassurance.fr/chronique-ordinaire-des-temps-moralises-un-galet-dans-la-chaussure-de-radio-france/

Partager l'article

Commenter