Chronique ordinaire des temps moralisés : un galet dans la chaussure de Radio-France

Depuis le printemps novimundiste[1], la randonnée pédestre marchante a remis la morale au goût du jour. On ignore encore et toujours sa consistance et son étendue, qui est à géométrie variable, mais on voit que, de temps à autre, un prurit moralisateur vient gratter la tranquillité de la France d’En Haut. Le nouveau monde a la morale qui le démange. Et comme dirait Katia à Zézette[2], la morale, ça dépend, ça dépasse. En tout cas, à chacun ses soucis. En bas, c’est la fin du mois, les impôts, les grèves de transports, les enfants à l’école, les ados casse-pieds, et d’autres réalités prosaïques… aussi la morale n’est pas la priorité… quoique : les gens simples ont souvent une morale ordinaire, simple et pleine de bon sens (le common sense – le sens commun).

Depuis le XVIème siècle, les théoriciens de la modernité politique ont distingué la morale de la politique et du droit. À chacun son domaine. Les ordres sont séparés. Pour Machiavel, la morale n’avait pas sa place en politique. Il était bon de séparer le droit de la morale, déterminée à l’époque par des canons religieux. César récupérait son bien et Dieu conservait le sien. Chacun chez soi, et le troupeau humain serait bien gardé. Et pourtant…quoique séparés, les différents ordres ne s’ignorent pas. Il y a toujours un peu de morale dans le droit (qui est une norme de comportement). Et le droit résulte aussi de choix politiques, qui eux-mêmes peuvent être fondés sur une vision morale de la société. Bref, une séparation, mais une séparation souple. Ce qui rend la question bien compliquée. Morale, droit, politique sont sur un même bateau. Quand l’un tombe à l’eau, que reste-t-il ? Tout se mêle, tout s’emmêle et on nous emmêle aussi. Mais il est de bonne rationalité de conserver l’idée de séparation des ordres. Ça aide à comprendre et à mettre un peu d’ordre (au singulier).

À la trinité morale, droit et politique, s’ajoute aujourd’hui l’économie, autre forme de puissance. La liberté ne fait pas bon ménage avec la collusion des pouvoirs (et des élites d’ailleurs). Il est bon – et moral – que le pouvoir arrête le pouvoir. Belle leçon de libéralisme… politique ! Mais la morale a bien du mal avec le pouvoir, ou plutôt l’inverse. Quand on a du pouvoir, on le garde ! Car le pouvoir, ma foi, c’est si bon. Machiavel en donne quelques recettes d’ailleurs. Quitter le pouvoir est douloureux, et quitter le pouvoir pour des raisons morales peut sembler ridicule et enfantin, dans l’univers cynique et impitoyable des pouvoirs et de la modernité utilitariste. On le voit tous les jours, surtout à notre époque de « revival » moralisateur, abondamment prêché par l’envoyé du seigneur au temps du muguet et des cerises.

La question juridico-politico morale du jour est la suivante : peut-on rester le patron d’une entreprise publique, lorsqu’on a été condamné par la justice pour délit de favoritisme ? Pas pour dépassement de vitesse ou d’alcoolémie abusive au volant… mais bien pour favoritisme, délit ô combien moral, puisque punissant les manquements à l’honnêteté. L’honnête homme, souvent issu de la France d’en bas et doté de sens commun, pense que non. Certaines fonctions, surtout publiques, nécessitent un minimum de morale. La femme de César doit être au-dessus de tout soupçon, les serviteurs de l’Etat aussi. Par conséquent, le PDG de la radio publique Radio-France se doit d’être insoupçonnable et, dans sa fonction, ne favoriser personne, ni un parti, ni un courant d’opinion, ni un salarié, ni un fournisseur. La ministre de tutelle, chargée des affaires culturelles, partage avec l’honnête homme cette opinion du sens commun. « Les dirigeants d’entreprises publiques ont un devoir d’exemplarité. Un dirigeant d’entreprise publique condamné pour favoritisme, ce n‘est pas une situation acceptable[3]. Il appartient à l’intéressé d’en tirer les conséquences, ainsi qu’au Conseil Supérieur de l’Audiovisuel légalement compétent ».  Elle appelle donc M. Gallet à la démission, sans dire le mot qui fâche. On est bien élevé là-haut. On pratique l’art de l’euphémisme ou de la litote, pour ne froisser personne. C’est une forme reconnue de langue de bois, mais de bois tendre, souple, sans aspérité. On a le dégagisme soft.

Après sa condamnation, alors que le scandale arrive, Le PDG de la radio publique convoque son Conseil d’administration. Les représentants de l’Etat sont absents. Curieux. Mais bon. Les administrateurs soutiennent le patron. Un syndicat FO (Force Ouvrière) apporte un bémol, au nom d’une certaine vision de la morale. Il n’est pas normal que « des patrons puissent faire des erreurs professionnelles graves et s’acquitter ». Le syndicat est dans son rôle et met en avant le respect de la morale. C’est de bonne guerre. Les patrons sont souvent plus vigilants avec la morale de leurs subordonnés (qui finissent licenciés pour manquement à la morale) qu’avec la leur. En pan, l’arroseur est arrosé ! Le PDG peut arguer de la présomption d’innocence. C’est légal. Il fait appel, donc sa condamnation n’est pas définitive. Au rythme de la justice, ça lui donne encore deux ou trois ans de répit, voire plus s’il trouve un motif de cassation. Curieusement un syndicat, SUD (Solidaires, Unitaires et Démocratiques), connu pour ses engagements intransigeants valide l’argument et soutient son patron : « Les salariés s’étonnent que la ministre ne respecte pas la présomption d’innocence ». Comme quoi, les syndicats ne sont pas toujours contre les patrons ! On pourrait aussi ajouter que les faits concernent une responsabilité antérieure, lorsqu’il présiderait l’INA et n’a donc rien à voir avec Radio-France. Bref, il a le droit et les droits de l’homme pour lui.

L’homme commun pensera qu’il n’y a pas de fumée sans feu, a fortiori lorsque la justice vient de constater le début d’incendie. Mais dans l’État de droit, il faut respecter le droit et les procédures. La ministre ne peut obliger le PDG à démissionner. Elle refile le bébé au CSA (Conseil Supérieur de l’Audiovisuel), l’autorité qui a nommé M. Gallet et peut le destituer. Mercredi, le CSA, qui n’a pas encore reçu le jugement, a décidé d’ouvrir la procédure de décision, qui comprend bien évidemment l’audition du PDG, afin de respecter le principe du contradictoire et donner la parole à l’accusé, et de toutes les parties intéressées. Le PDG a des soutiens dans sa maison. La plupart de syndicats et des responsables d’antenne ne demandent pas son départ. Le CSA devra entendre les avis des uns et des autres avant de se prononcer. Le temps du droit n’est pas celui de la morale.

En France, tout finit par des chansons, des arguties et les imbroglios de la procédure. La modernité démocratique a façonné l’Etat de droit. Le droit avant tout. Lorsque la morale est bafouée, on a quand le même le droit pour soi.  Le droit est devenue la mesure de toute chose même dans les affaires publiques. Mais, la vie de la cité contemporaine rappelle parfois la tragédie antique. Antigone avait le droit contre elle, mais la morale était de son côté. Plus près de nous, on se souvient que M. Solère[4], élu à la questure, avait le droit pour lui, mais pas la morale démocratique consacrée par l’usage qui veut qu’un des trois postes de questeur soit laissé à l’opposition. Contraint par l’Emmanuel, il a fini par démissionner. Il faut bien un peu de morale en politique !

L’affaire du PDG de Radio-France illustre une fois de plus les conceptions des élites. Certes, elles n’ont pas plus ou pas moins de droits que le simple citoyen, mais leur position, en haut, les soumet à des devoirs, notamment des devoirs moraux. La nouvelle noblesse d’État a plus de morgue que de panache (une forme de morale aristocratique). Démissionner, prouver son innocence et être blanchi, voilà qui aurait de la gueule (sur un blason) ! Mais nous sommes dans la réalité prosaïque de élites gâtées de la république, pas dans le roman chevaleresque. La nuit du 4 août 1789 a mis fin à l’ère aristocratique. Tocqueville l’avait constaté : la modernité est irrémédiablement démocratique.

Antoine de Nesle

[1] Mundinoviste : du nouveau monde.

[2] Réplique de Katia à Zézette, personnages inoubliables interprété par Christian Clavier et Marie-Anne Chazel, dans le Père Noël est une ordure, film culte de 1982 : https://www.youtube.com/watch?v=IKQGaEFSwyw

[3] Les puristes de la langue française auront remarqué que la construction de la phrase laisse à désirer et qu’il y a une répétition (dirigeant)… Tout fout le camp, même au ministère de la culture.

[4] Au moment de son élection, le député Solère, appartenait au groupe des Constructifs, qui ne se situait pas dans l’opposition et se revendiquait proche de la majorité. Il profita de ce positionnement flou, ni de droite, ni de gauche, ni dedans, ni dehors, ni avec, ni contre. Son adhésion ultérieure au groupe majoritaire En Marche mit fin à l’illusion. Comme quoi, on ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment.

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