Commentaire de l’actua-lettré : mission d’observation

La raison moderne nous a habitué à douter. On n’est sûr de rien. Pour connaître, il faut savoir… et pour savoir, il faut étudier les faits. Et l’étude suppose l’observation. L’observation est cette « action de considérer avec une attention suivie la nature, l’homme, la société, afin de les mieux connaître » (Dict. Robert). Les savants ont commencé à observer la nature pour la comprendre et la corriger. Avec le télescope, ils observent l’infiniment grand. Avec le microscope, ils observent l’infiniment petit. Les politologues observent la transformation de la France avec le macronscope.

Pour bien gouverner, on a besoin de savoir et les dirigeants politiques ont créé des observatoires afin de mieux connaître la société. Charlemagne envoyait ses missi dominici en mission d’observation ; les rois demandaient aux intendants des enquêtes sur l’état du pays ; le docteur Villermé fit le tour de France pour observer la condition ouvrière (et publia son Tableau en 1840). Puis après 1830, furent créés les premiers services de statistiques. Aujourd’hui, les institutions publiques sont pleines de comités d’études et d’observation. Nous sommes constamment observés. L’observation sert aussi à dénouer les situations difficiles : faut-il un vraiment aéroport à Nantes, malgré les oppositions à un projet quelque peu démesuré et très coûteux. On missionne donc des observateurs. Idem lorsqu’un conflit social dégénère.

Les instances internationales se sont aussi mises à l’observation. Elles observent ainsi les droits de l’homme, même si leur vue n’est pas toujours très bonne. On voit court, on voit flou, parfois on ne voit rien. Afin de surveiller les processus électoraux des pays malades de leur démocratie, elles mandatent des missions d’observation. Les pays observés acceptent l’ingérence des observateurs. Ça peut servir, et il ne faut pas froisser les pays riches… Ces missions sont confiées à des ONG ou des personnalités désignées par des institutions internationales (ONU, UE, UA, etc…). Les experts sont envoyés non pas à Miami mais en Afrique, en Asie, en Amérique du Sud, là où ça ne va pas. Les missions observent, elles voient, enregistrent, puis elles rendent comptent de ce qu’elles ont vu. Et l’homme a souvent des problèmes de vues et de bévue, surtout dans la sphère diplomatique.

Le 1er septembre, la Cour suprême du Kenya a annulé l’élection présidentielle du 8 août, à cause des multiples irrégularités et illégalités qu’elle a constatées, mais que les missions d’observation n’ont pas vues. La Cour a estimé que la commission électorale « a échoué négligé ou refusé », de conduire les élections en accord avec la constitution. Les observateurs missionnés n’ont pas été si regardant. John Kerry, ancien secrétaire d’Etat américain, reconverti dans l’ONG Carter Center, a jugé que le processus électoral permettait « à chacun de prouver l’intégrité du vote ». La mission de l’Union européenne n’a remarqué « aucune manipulation centralisée ou locale ». Soit en dit en passant, c’est quand même avec nos sous que les missionnaires européens partent observer en Afrique. Comme quoi, la volonté de maintenir la paix civile dans des pays où la démocratie est un leurre ou une utopique illusion l’emporte sur la réalité des faits. La Cour suprême du Kenya a une vue meilleure, plus perçante, et a vu ce que les experts n’ont pas vu ou voulu voir. On se demande alors à quoi servent ses missions d’observation et tous ces experts. Ils répondent à la commande des pays qui les financent. En effet, les USA, l’Union européenne craignent plus la déstabilisation des pays observés que les malversations électorales (on s’y fait facilement) : désavouer une élection, c’est attiser la guerre civile et porter atteinte à la sécurité internationale, à la stabilité d’une région, aux intérêts et au business. Alors, au diable l’avarice… et les missions sont là en mission diplomatique plus qu’en mission d’observation.

La réponse se trouve peut-être dans le dictionnaire qui indique un sens premier à observer : « se conformer, de façon régulière, à une prescription ». L’observation devient un ordre, une loi, une tradition, une obligation. Pour guérir, on observe les prescriptions du médecin. Et à l’école, on observait jadis les remarques du professeur. On peut aussi observer les ordres de son supérieur, du commanditaire de la mission, ou bien les a priori de sa conscience. Au Kenya, pour les experts, la prescription de paix civile et le sens politique l’ont donc emporté sur le sens de l’observation. Ont-ils mal vu ? N’ont-ils pas voulu voir ? Leur a-t-on caché la réalité ?

Ne regardons pas l’affaire avec hauteur, ironie ou mépris : nous avons aussi chez nous des missions d’observation. C’est d’ailleurs une mode. Elles ont des noms divers et variés, commission d’enquête, mission d’expertise et d’audit. Et l’on sait bien que ce que voit l’auditeur dépend souvent de ce qu’il entend : ce peut être une recommandation in petto de l’audité, ou bien la voix de sa conscience, de ses convictions, de ses intérêts, comme l’envie de ne pas contrarier l’audité afin d’obtenir un satisfecit et un nouveau contrat d’audit. C’est là que les observations du médecin constatent une confusion des sens, lorsque la vue est soumise à l’ouïe.

Antoine de Nesle

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