Darmanin des bois, coucouche panier ! Des niches et de la prédation fiscales

L’actualité est amusante, parce que les nouvelles ne le sont pas toujours. Certes, il y a les gilets jaunes, mais les médias se lassent de la série qui risque de finir comme les Feux de l’amour, un accompagnement de la sieste après le journal télévisé de 13 heures… Mais pour notre plus grande joie-triste (Schadenfreude en allemand), il y a toujours la fiscalité. L’État désargenté ne sait plus quoi inventer pour nous piquer nos sous, pique sous ! On eut la fiscalité à la sauce hollandaise, on goûte maintenant la macronienne. La base reste la même, on change seulement les épices ! Le macronisme fiscal est bien le fils naturel et caché du hollandisme, une entreprise technocratique de prédation fiscale. C’est toujours plus d’impôts afin de maintenir le Système. Le Picsou de la Macronie, renégat de la Sarkozie (le changement dans la continuité), vient d’annoncer une chasse aux niches fiscales. En principe, la niche abrite le chien. Elle est nécessaire à sa survie. Il s’y protège des intempéries. La niche fiscale a la même fonction pour le contribuable. Elle le protège de la ruine.

Certes, beaucoup de niches ont été créées pour des raisons électoralistes et des jeux d’intérêts inavouables. Certaines auraient une utilité économique, aidant l’investissement ou la charité. On peut bien sûr en contester le principe puisque la niche fiscale est réservée aux riches, ceux qui payent l’impôt sur le revenu… (les pauvres ont leur niche sociale), mais il y a aussi des niches fiscales dans les impôts économiques, comme le crédit recherche qui profite à ceux qui de toute façon feront quand même de la recherche. Le ministre veut supprimer les niches au nom de la rationalité fiscale et de la justice sociale, en les soumettant à un plafond de revenu. En dessous, la niche est ouverte, au-dessus, elle est fermée.

Celui qui fait travailler autrui n’est pas un bon citoyen. C’est un riche qui peut payer. Car il paye : un salaire, des cotisations. Il retire donc de son patrimoine de l’argent remis dans le cycle social des revenus d’autrui et de la consommation. En ces temps de chômage, il est presque un bienfaiteur de l’humanité. L’Etat lui concède aimablement une ristourne fiscale. Le contribuable en est quand même pour sa poche pour l’autre moitié, payant un impôt sur une somme qui a une utilité sociale et qui profitera à une autre. Dans l’opération Picsou ne perd rien. Il fait des économies d’allocation avec un chômeur de moins, et de frais sociaux de soins que la collectivité n’a pas à prendre en charge. Il profite aussi des revenus versés au travailleur qui sont consommés, taxés à la TVA (20%) et soumis à l’impôt. In fine, l’Etat n’est pas perdant et peut bien faire un geste pour celui qui créée de l’emploi et salarie une personne.

Mais à notre époque populiste, mondaine et macronienne, que ne ferait-on pas pour amadouer le gilet jaune ? Le but est louable. Darmanin des bois veut prendre au riche pour donner au pauvre. Mais dans sa critique des riches et des niches, le grand argentier ne dit pas que ces niches honnies ont été inventées parce que l’impôt est trop pesant pour contribuable, aux épaules de plus en plus frêles. En effet, pas besoin de niche quand l’impôt est raisonnable et supportable. Et l’impôt, impopulo car impopulaire, est bien le problème politique de notre temps. Hélas, le taux de bonheur d’une société ne se mesure pas à son taux de prélèvement obligatoires. Au taux atteint, l’âme française devrait exalter et jubiler. Il est vrai que pendant qu’on ergote sur la niche – niche ou pas niche : chiche ! – on ne parle pas de ce qui fâche : la pression devenu oppression fiscale, de cette prédation indispensable à la domination des puissants et à la soumission des peuples. On n’en retracera pas l’histoire, ce serait trop long et fastidieux, mais une petite réflexion de fond est toujours utile à la compréhension des choses de la vie.

Depuis la nuit des temps, le pouvoir est une entreprise de prédation et de soumission : « je prends pour asseoir mon autorité et je te soumets ». Jadis, guerres et razzias suffisaient à remplir les chariots du chef. De retour de campagne, le butin était redistribué aux guerriers, qui acclamaient leur chef, leur guide, celui qui les avaient conduits à la victoire et à la fortune.

Les anthropologues l’ont montré : ça se passe comme ça chez les civilisations d’ailleurs, mais aussi chez nous, aux temps chevelus du roman national. Parmi les images d’Épinal de l’école de l’ancien monde, les anciens se souviennent de l’épisode du vase de Soissons. Dans son Histoire des Francs, Grégoire de Tours raconte la victoire de Clovis contre le royaume gallo-romain de Syagrius. Les guerriers francs avaient pris Soissons et pillé des églises, emportant les trésors dont un fameux vase. L’évêque de Reims réclama au roi sa restitution. Lors du partage du butin, Clovis demanda que lui soit remis le vase. Les guerriers, trop contents de produit de leur victoire, dirent à leur chef : « Tout ce que nous voyons ici est à toi glorieux roi, et nous sommes nous-mêmes soumis à ton autorité. Agis maintenant comme il te plaira, personne ne peut te résister ». L’un d’eux refusa, frappant le vase avec la hache et, avec une fière insolence, osa dire au roi : « tu ne recevras que ce que le sort t’attribuera ». Clovis céda. L’évêque récupéra les miettes de son vase. Plus tard, au Champ de Mars, revue des troupes franques, le roi reconnut le guerrier qui lui avait tenu tête. Sa tenue était négligée. Clovis lui pris ses armes et les jeta à terre. Quelle humiliation pour le guerrier, qui se baissa pour les ramasser. Clovis lui brisa alors le crâne avec sa francisque (une arme de jet en forme de hache, avant de devenir le symbole du régime de Vichy et une décoration donnée aux fidèles) : « Ainsi as-tu fais au vase de Soissons ! », devenu dans nos manuels à papa : « Souviens-toi du vase de Soissons. »

On retiendra de l’histoire que la distribution du butin est réglée par les usages, et que le roi ne peut prendre ce qu’il veut, sans l’accord de ses sujets, mais aussi que les choses sacrées échappent au partage. Clovis respecta la coutume… mais se vengea par la suite. Grégoire de Tours nous a donc raconté une histoire de prédation, de redistribution et de soumission au chef, l’éternelle leçon de politique.

Les hommes inventèrent ensuite bien des systèmes de prédation ou de prélèvement et de domination et de soumission, selon les rapports de force de l’époque et l’imagination du moment. On versa des redevances à son seigneur féodal, la taille au roi, et bien d’autres contributions pour payer notre protection et la bonne gestion du royaume puis de la république, non sans maugréer ou se coiffer de bonnets rouges jusqu’à s’habiller de jaunes, la mode et les goûts évoluant. Tout contribuable finit en fashion victim !

Donc, nihil nove sub sole, sauf que notre système de prédation a été revêtu des habits de la démocratie et de la rationalité technicienne. La démocratie est supérieure aux autres régimes parce que chez elle toute servitude est volontaire… et l’impôt l’est tout autant en théorie bien sûr, puisque dans les parlements godillots, le sceptique peut mettre en doute le principe du consentement à l’impôt ! La démocratie n’empêche donc pas la servitude, légitimée par le vote et justifiée par les discours, les théories, les gloses des juristes et politistes au service du pouvoir. A cet égard, la critique savante du pouvoir a presque disparu des écrans, des médias et des publications. Chut : il est vrai que la soumission est la clef de la carrière de celui qui veut être quelqu’un dans le Système : encore la servitude volontaire. Houellebecq, cet oracle des lettres, avait donc raison : le XXIème siècle sera soumission ou ne sera pas ! Soumis à l’air du temps, au grand chambardement de la mondialisation des hommes et des richesses, au marché unique et universel du paradis libéral. Soumis au Père fouettard sécuritaire et aux prélèvements confiscatoires.

Obéissons et payons ! ou l’inverse ! C’est comme j’aime ! Evitons surtout de réussir dans la vie et de bien la gagner : la faute punie par le Picsou de Bercy ! Et on n’y échappe pas, nous les inclus, les terriens, les enracinés, les domiciliés, épiés, contrôlés, surtaxés. Le pouvoir ne sait plus quoi inventer pour nous faire les poches, pas mal vidées, comme bien des caisses et réserves d’institutions qui ont été siphonnées depuis Hollande. Bah, les chats ne font pas des chiens… et Macron demeure, en matière fiscale, le fils spirituel de son maître, lui aussi ancien élève d’une célèbre école d’administrateurs.

Comme l’oppression fiscale suscite la révolte antifiscale depuis l’automne, le patron vient de rappeler son ministre à la raison… L’initiative est inopportune. Il n’est pas utile d’agiter des chiffons rouges contre les classes moyennes supérieures, on a déjà du mal avec les gilets jaunes. Des coûts et des couleurs on ne discute plus ! Le temps serait-il venu de ménager le contribuable, cochon ou mouton ? Grrr… bêh… La cause animalière est à la mode : des espèces sont en voie de disparition, il faut les préserver un moment, le temps que les derniers des contribuables se reproduisent ou se refassent un peu de gras ou de laine. Le ministre a donc été renvoyé à la niche. Coucouche Bercy ! Pour combien de temps ? Car, chacun sait, que ce nouveau monde prometteur, enfant de 1968, a installé l’imagination au pouvoir. Et l’imagination fiscale, comme le progrès sont sans limite. Ainsi le veut le sens de l’histoire !

Antoine de Nesle

Partager l'article

Commenter