Éloge de la lenteur : le Poirier sauvage, le conte philosophique et cinématographique de Nuri Bilge Ceylan

La vie est absurde. On a beau chercher, sonder, creuser, fouiller la vie est irrémédiablement dénuée de sens. Ceux qui prétendent le contraire sont des charlatans, des bonimenteurs, des philosophes ou des religieux. On naît pour mourir. L’homme est de passage, il n’a pour finalité première que de se reproduire à l’infini. Pour le reste, il passe son temps à détruire. Jadis, sa passion était la guerre, il se détruisait ainsi. Aujourd’hui, sa passion, c’est l’économie, qui le détruit et détruit la Terre, cette boule extraordinaire qui l’accueille généreusement et dont il prend conscience de la fragilité, sans vouloir changer pour éviter la perte ultime. Alors, pour vivre, l’homme a donné un sens à la vie : l’amour, le travail, la famille, la patrie, la vocation, l’art, l’ambition, la réussite, le pouvoir, la domination, l’au-delà, le bien-être, le développement personnel, le plaisir, l’égoïsme, les bonnes causes. Rien n’y fait, ces sens sont iniques. Une tromperie, un voile d’aveuglement, un pis-aller. Mais, comme il faut bien une raison de vivre, il sera pardonné de s’abandonner aux illusions terrestres et aux sens multiples qu’elles offrent à foison.

D’ailleurs, l’homme n’est pas dupe du non-sens de la vie. Des philosophies l’ont compris. Des artistes le revendiquent. Mais inutile de le crier sur tous les toits ou de militer pour cette cause perdue d’avance. Elle n’a pas besoin de thuriféraires, tant elle transparaît dans nos actions, nos réalisations et nos créations. L’art est une fugue, car la vie est une fuite. Les sceptiques pourront s’en convaincre une fois de plus en allant voir au cinéma, le Poirier Sauvage, un très long film du réalisateur turc Nuri Bilge Ceylan, récompensé de la Palme d’or à Cannes, en 2014, pour Winter Sleep.

Il est déjà absurde de faire un film de plus de trois heures, à l’heure du clip, du spot, du tweet, du speed-dating, des thèses universitaires en 180 secondes, d’une attention qui ne dure pas plus de trois minutes. Le message du XXIème siècle se doit d’être court comme sa pensée étriquée. Même l’avenir est de courte-vue. Et l’économisme utilitariste, moderniste, progressiste est un sens bien mesquin de la vie. Il est encore plus absurde de rester assis un si long temps et de se laisser capter patiemment par l’œuvre. Le film est long : il est un éloge de la lenteur et rien que ça le rend absurde à notre époque. « J’aime forcer les limites du langage », dit le cinéaste qui a franchi les limites de l’impatience de notre nouveau monde fluide et rapide. Moi, la longueur ne me fait pas peur. D’ailleurs mes billets sont souvent trop longs au dire de certains lecteurs. La longueur nourrit la langueur de notre existence. On s’y égare, on y rêve, on s’oublie. On y trouve même du plaisir. Plus c’est long, plus c’est bon ! Un long plaisir langoureux.

Le sens de la vie est comme un puits sans fond, ce puits que le père du héros creuse en vain dans sa thébaïde rustique, une cabane à moutons, pauvre et sale, à peine habitable. Le Poirier sauvage est une odyssée de la quête de sens. Sinan a terminé ses études de lettres. Encore une chose insensée à notre époque qui préfère nettement les écoles de commerce, les instituts de management et autres business schools aux humanités classiques. Il retourne dans sa province et sa famille, donc aux sources de son existence et de son inspiration. Dans cette famille, il y a le père, la mère et la sœur. Le père est une figure de belle facture : Murat Cemcir a le charme (et la moustache orientale) d’Omar Sharif et l’ironie de Marcello Mastroianni. On s’attendrait justement à une figure du père, sûr de lui et dominateur, patriarche oriental et macho. Ben non, la figure du père ne fait pas rêver. C’est un raté ! Instituteur, fantasque, joueur invétéré, il ruine sa famille au tiercé. À chacun sa fuite et ses rêves. Un instituteur joueur, ça ne se fait pas en province. Ce n’est pas une figure recommandable. Il fréquente les cafés à paris et néglige le cercle des professeurs de la ville. Il aime son chien, car c’est le seul qui ne le juge pas. Un père joueur est encore moins une figure paternelle. Comme un adolescent attardé, pris en faute, il se cache, et vole de l’argent à sa femme, à son fils. Au fond, tout le monde le méprise, les notables, son père à lui, son fils, sa femme. Un mépris qui dissimule une admiration. Car ce père joueur a trouvé dans le rire et l’absurdité la force de sa vie. Il se rit de tout, et son sourire est beau comme un charme de fée. Il est libre et a choisi sa vie. La mère au foyer, en cheveux, regarde des mélos d’autrefois à la télé, et se plaint de faire des heures de baby-sitting pour assurer un ordinaire dilapidé par le mari. Lui aussi fait du gardiennage, en bande, dans les classes de l’école primaire ! Son mari l’a entrainée dans sa chute. Mais si c’était à refaire, elle l’épouserait quand même. Il ne l’a pas voilée, ni battue. Il l’a laissée libre dans la prison du mariage. Elle a aimé sa légèreté et son insouciance.

Le plus sérieux de la bande familiale est le fils. Sortant de la fac de lettres, Sinan veut être écrivain. Quoi de plus normal : on étudie la médecine pour être médecin, le droit pour être juriste, les lettres pour être écrivain… ou professeur, car les lettres on les écrit ou on les professe. Alors, il prépare le concours. Mais en Turquie, contrairement à la France, il y a pénurie de postes et pléthore de candidats. Si en France, la carrière de l’instit commence en banlieue, la Turquie envoie ses néophytes dans les provinces de l’Est, chez les Kurdes, où le climat naturel est froid et le climat politique chaud. À chaque pays son enfer scolaire. C’est pourquoi un des cothurnes de Sinan est devenu policier. Le concours d’instit est trop difficile, celui de la police l’est moins. À défaut de remplir la tête des enfants, on peut toujours tabasser celle des gauchistes à coups de bâton ou de bouclier… sans haine particulière, car ces manifestants, qu’est-ce qu’ils sont cons après tout, à défier l’ordre et la société… Et la police de la république islamique d’Erdogan n’a rien à envier à celle de la république des généraux. Dans la vie, chacun se défoule sur l’autre.

Dans sa ville de province, Sinan s’attarde dans une longue aventure. Il est celui qui erre et que personne n’attend. Il n’a de cesse de trouver de l’argent afin de publier son roman le Poirier sauvage. L’histoire est une rêverie sur l’art de vivre local. Le maire pourrait donc le subventionner, bien que le roman ne soit pas touristique… mais il n’y a plus d’argent, légalement s’entend. L’écrivain devra donc financer par lui-même son ouvrage. Sans argent, il n’y a pas de vie. L’argent, la famille n’en a pas puisqu’elle ne possède que des dettes, un peu comme nos États qui ont toutefois la ressources de l’impôt et de la vente du patrimoine. Mais que vendre ? Un vieil ouvrage découvert dans la cabane de famille, la voiture, le chien… La vie de Sinan balance entre la quête et l’enquête : il observe son pays, sa famille, les tribulations du père, le désarroi de la mère, ses amis ; il retrouve l’amie aimée que l’on va marier, ses copains désœuvrés, la rudesse du grand père, de la vie rurale et des caractères campagnards. Les paysages d’Anatolie sont beaux, baignés de lumière automnale. Sinan scrute son monde sans affect, il dit n’aimer personne : le baiser d’adieu de sa petite amie ne l’enivre même pas. Il traîne sa jeunesse dans l’ennui et l’insignifiance. À chaque fois, il retrouve son père qui, tel un lutin ironique et souriant, le ramène à l’absurdité de ce qu’il vient de vivre. Rien ne dure, car « tout ce qui est beau est en proie à la rupture ».

Le cinéaste aime la littérature, moi-aussi. Son film est façonné comme roman russe du XIXème, une sorte d’Anna Karénine, avec ses histoires d’amour, de famille, et ses dissertations annexes sur les sujets philosophiques, économiques, politiques. Ici, le héros, écrivain en herbe, rencontre par hasard, dans une librairie, un auteur à succès et les deux cherchent un sens à la littérature. L’exercice est difficile, surtout quand on mêle les lettres à l’aventure humaine. Écrire n’a pas de sens. Et le livre n’a de sens que lui donne le lecteur. Que dit le livre sur l’auteur ? D’où vient le génie ? Mais l’écrivain est un prosateur et un prosaïque : il faut bien gagner sa vie et écourter cette conversation qui n’a pas de sens et pas de fin, puisqu’une douleur au pied le fait terriblement souffrir et qu’il n’a qu’une envie : prendre un bain salvateur. Tout aussi absurde cet autre exercice péripatéticien sur la religion. Il commence sur un pommier, quand deux imams cueillent la pomme. Rejoint par le héros, ils cheminent vers le village, en parlant de la vérité de dieu et de l’hypocrisie des hommes, des secours de la religion et des passions humaines, de la fidélité au texte ou de l’interprétation, de la foi et de la raison, de la tradition figée ou de la modernité humaniste (n’a-t-on pas vu à La Mecque, un croyant lancer son portable lors d’une séance de lapidation ?). Le spectateur occidental ayant renié Dieu, et cherchant le bonheur dans l’en-deçà, peine à comprendre cet épisode théologique, qui retrouve son sens dans le revival islamique en Turquie. Là-bas, Dieu et ses serviteurs sont de retour ! Le problème de Dieu restera toujours le clergé qui le sert, répand sa parole et l’interprète. L’imam a beau être homme de dieu, il n’est pas très au clair avec les choses terrestres, l’or qu’il emprunte et l’argent qu’il reçoit des cérémonies. Certains spectateurs ont craqué et sont partis. Si Dieu est amour et patience, l’homme est colère et impatient. On comprend les fuyards : le film est en VO et la traduction écrite des sous-titres est une déperdition de l’œil et de sens. Une version française eut été plus supportable dans ce cas. Mais nul n’est parfait et la pénétration d’une œuvre a aussi besoin d’effort. Tout ne peut être facile.

Si la vie est absurde, l’existence reste un mystère. On la passe à chercher l’impossible comme un divertissement pascalien. On s’acharne contre les évidences. On s’engage dans des causes perdues. On creuse des puits sans fond. A la fin, certains retournent cultiver leur jardin. Le père de Sinan lui revient dans sa cabane élever des moutons. Toute une vie de folie, parce qu’un jour, laissé dans le berceau, les fourmis se sont promenées sur son visage. Il y en avait tant, qui entraient et sortaient de sa tête. Elles ont tout détraqué. Voltaire avait son Candide. Pendant trois heures, Nuri Bilge Ceylan a osé ce long conte philosophique en images, un pied de nez à la modernité battante, performante et rentable du nouveau monde, un éloge de la lenteur qui rappelle les délices inutiles de l’ancien.

Antoine de Nesle

Partager l'article

Commenter