En marche pour le bonheur : l’Histoire du Soldat au Poche Montparnasse

Le temps passe et le temps politique passe très vite. On en aurait presque oublié l’épopée de la Courte Marche et l’arrivée du Jeune Timonier à l’Elysée. L’an 1 de l’Ere nouvelle a commencé. Les écouteurs dans les oreilles, la main caressant le petit écran, les macro-randonneurs investissent toutes les sphères institutionnelles. Le partage, c’est bon pour l’économie éponyme, pas pour le pouvoir ! On verra en septembre si la forteresse sénatoriale résiste ou capitule. C’est marche ou crève ! … et beaucoup ont déjà quitté la politique ou annoncent leur prochain départ. Ils marchent vers la sortie. L’hydre macronienne s’apprête à dominer pour longtemps le pays. On attend le héros, Hercule, celui qui coupa les têtes de l’Hydre de Lerne.

Cet été aussi les Français randonneurs se mettront en marche. Eux ne se soumettent pas à la mode, cela fait longtemps qu’ils sculptent leurs mollets. Ils aiment, en liberté, crapahuter sur les hauteurs, le sentier des douaniers, les chemins de Compostelle. Ces godillots-là sont solides et peu enclin à se soumettre. La marche revient à la mode, pas seulement en politique. Marcher est un art de vivre très new age. C’est surtout troisième âge. Et comme les cheveux gris et blancs poussent plus vite que les boucles blondes du primage, les marcheurs du dimanche, de la semaine et de l’été sont de plus en plus nombreux. La marche, c’est écolo. On branche son appareil et on découvre le CO2 économisé, les palpitations cardiaques, et autres informations narcissiques qui en disent long sur notre corps. En marchant, le citadin bobo redécouvre la nature et la lenteur. Et puis la marche, ça permet de méditer, de philosopher. Notre époque ubérisée aime la méditation bobo et bio. Quand on se perd dans la modernité, la mondialisation et l’univers virtuel, on a besoin de remettre les pieds sur terre. Car, la terre, c’est du solide et du vrai (elle ne ment pas).

La pente est raide, la marche est longue, mais quel bonheur… En 2017 la marche fut politique. Jadis, on, marchait beaucoup, et pas toujours pour le plaisir. On marchait pour aller bosser. Les ouvriers descendaient de leur ferme pour aller à l’usine dans la vallée. La marche était le destin du vagabond. Elle était aussi une pénitence : on pèlerine pour sauver son âme. La marche était le loisir du pauvre. Les ouvriers alsaciens quittaient leur vallée pour déguster un verre de lait ou des produits de la ferme sur les ballons des Vosges. Au XIXème, les riches se mettent à marcher, sac au dos, à la découverte de la nature romantique et bohème. La marche est saine : elle forge les mollets et le caractère. On marchait aussi dans les colos de grand-papa et chez les scouts, par encore accrocs aux loisirs technologiques. Dans notre civilisation automobile, on ne marche plus guère pour l’utilité : il y a des transports en commun, des bagnoles, des tapis et des escaliers roulants, des ascenseurs. A quoi bon marcher…

On oublie aussi que la marche d’autrefois était surtout militaire. Le trouffion marchait, le barda sur le dos. Ce n’était pas une partie de plaisir. Les grognards de Napoléon ont marché de Paris jusqu’à Rome, Lisbonne, Moscou. On ne faisait pas le Saint-Bernard ou la traversée des Alpes pour frimer en rentrant au bureau, mais pour prendre de vitesse l’adversaire. Le soldat est d’abord un marcheur, ensuite un combattant. Il marche pour le roi, la nation, la patrie, la France. Marchons, marchons, qu’un « sanguimpure » abreuve nos sillons dit la chanson.

Au Poche Montparnasse, on peut encore voir un marcheur qui marche, le soldat et son histoire. Ici, pas de politique, mais un conte philosophique écrit par le suisse Charles-Ferdinand Ramuz, mis en musique par le russe Stravinsky. Les deux artistes ont réuni leur talent. Les mots et les notes chantent.  En 1918, le musicien a quitté son pays pour la Suisse, terre de chocolat et d’exil. On le connaît pour sa musique audacieuse qu’il composa pour les ballets russes de Diaghilev, l’Oiseau de feu (1910), Petrouchka (1911), et le Sacre du Printemps (1913). En Suisse, il rencontre Ramuz, le grand écrivain de langue française d’outre-Jura qu’on ne connaît guère chez nous (tant pis pour nous). Ramuz est un écrivain taiseux, au réalisme austère. Ces romans ne sont pas très marrants parce qu’au fond la vie est tragique, et que seules ces vies-là méritent la réflexion, parce qu’elles nous renvoient à notre infinie solitude et étrange humanité. Et la première guerre mondiale n’a pas été une partie rigolade. Elle en dit long sur l’homme et l’in-humanité. Les deux artistes ont déjà travaillé ensemble. Au début de l’année, Ramuz propose à Stravinsky de monter un spectacle itinérant et populaire : ce sera l’Histoire du Soldat. Un conteur, deux acteurs, une danseuse, et quelques musiciens feront l’affaire, pour un conte philosophique et musical, créé à Lausanne le 29 septembre 1919, mais qui n’eut le succès escompté : l’épidémie de grippe espagnole interdit les déplacements. L’Histoire reprendra vie après-guerre, à Paris, et aujourd’hui au Poche. Ce petit théâtre est à la mesure de l’œuvre : un grand spectacle dans un petit espace, une petite scène qui accueille tous les acteurs et les sept jeunes musiciens de l’Orchestre-Atelier-Ostinato (des talents en herbe que l’on retrouvera dans les grands orchestres), dirigés par Olivier Dejours et Loïc Olivier (en alternance). L’histoire est racontée par le Lecteur, Claude Aufaure, assis à la table, remarquable conteur, vieux et sage : il dit et chante les mots. La musique scande les saynètes et chante les émotions. Le soldat est jeune, comme tous les soldats. Il a les yeux bleus et la silhouette bien fluette dans ses vêtements militaires trop grands pour lui, comme la vie qui s’annonce à son âge. Fabian Wolfrom est beau comme Alain Delon à ses débuts. Mais il ne lui suffit pas d’être beau. Il fascine par son talent et sa maîtrise du rôle. En marchant, on fait toujours des rencontres imprévues. Les Français ont rencontré Macron, le Soldat a rencontré le Diable. Il lui échange son violon contre un livre. Ah les livres ! Le livre de la vie, contient la fortune et la réussite. C’est tentant pour un soldat. Parce qu’un soldat ça vit pour mourir. Ça l’est encore plus pour un diable, diaboliquement interprété par Licinio Da Silva, saltimbanque agile et manipulateur. Bien sûr, le soldat va se frotter au diable, accepter son hospitalité et son livre. Car avec le livre diabolique dit le Lecteur :

« On a tout ce qu’on veut, on n’a qu’à avoir une envie, on tire à soi toutes les choses de la vie, parce qu’on doit mourir un jour. Tout… Tout ? Rien. Tout et puis rien. Tout comme rien. Tant qu’on en veut, des choses tout le temps, et comme si elles n’étaient pas, parce qu’il n’y a rien dedans. Des choses fausses, des choses mortes, des choses vides : rien qu’une écorce… Ces choses bonnes à entendre, bonnes à toucher qui sont à tout le monde, qui ne coûtent rien, qu’on pas besoin de payer. Alors on va, des fois, le soir se promener. Ainsi, ce soir, c’est un beau soir de mai. Un beau soir de mai, il fait bon : il ne fait pas trop chaud, comme plus tard dans la saison. On voit le merle faire pencher la branche, puis la quittant, la branche reprend sa place d’avant. On est assis dans l’herbe, la servant vient, remplit votre verre, les choses du dedans, les seules qui fassent besoin. J’ai tout, les gens arrosent les jardins. « Combien d’arrosoirs ? ». Fins de semaine, samedis soirs, il se sent un peu fatigué, les petites filles jouent à Capitaine russe partez ».

L’aventure d’une vie nouvelle grise le Soldat (qui ne le serait pas s’il rencontrait le diable)… mais richesses et succès ne font pas le bonheur : « J’ai tout, j’ai tout ce qu’ils n’ont pas, alors comment est-ce qu’il se fait que ces autres choses ne soient pas à moi ? Quand tout  l’air sent bon comme ça, seulement l’odeur n’entre pas ; tout le monde, et pas moi, qui est train de s’amuser ; des amoureux partout pour m’aimer ; les seules qui font besoin, et tout mon argent ne me sert à rien, parce qu’elles ne coûtent rien, elle ne peuvent pas s’acheter ; ce n’est pas la nourriture qui compte, c’est l’appétit ; alors, je n’ai rien, ils ont tout ; je n’ai plus rien, ils m’ont tout pris ».

Alors, le soldat va se révolter contre son maître et reconquérir sa liberté… On n’insistera pas sur l’actualité du conte, à notre époque de l’argent roi qui a épousé la réussite reine. Etre battant, performant, efficace, riche et célèbre avec ou sans Rolex, ou n’être pas. Avoir avant d’être. Engagez-vous dans les troupes et devenez les soldats de la mondialisation et du matérialisme spirituel et technologique. Alors, tous en marche pour les grandeurs et les servitudes de la Macronie triomphante. Le diable est tentateur et tentant. Mais, comme disait l’autre, ne nous soumettons pas à la tentation, laissons le livre au diable, et récupérons notre violon et notre vie.  Stephan Druet a réussi la mise en scène. Il fallait oser mettre sur le plateau du Poche tout ce beau monde. Et ça marche ! Le spectacle est total, textes, musique, danse. Le conte philosophique et musical de Ramuz et Stravinsky est un enchantement. La marche du soldat est du vrai théâtre populaire, comme l’imagina aussi Brecht. Pourvu qu’il dure… et revienne la saison prochaine.

Antoine de Nesle.

L’Histoire du Soldat, de Ramuz et Stravinsky, au Poche Montparnasse (Paris) : http://www.theatredepoche-montparnasse.com/project/histoire-du-soldat/

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