Garder le cap ?

Déficit « excessif », chômage stagnant, montant des prélèvements ne baissant pas, PIB en décélération, sondages plongeants, … Faut-il garder ce cap ?

Les indicateurs virent à l’orange

Du fait du calendrier (quasi suppression de l’ISF avant les allègements pour les plus modestes), le pouvoir d’achat s’est surtout significativement amélioré pour les Français du premier centile (le 1% des Français les plus riches). Le mouvement des gilets jaunes est une impatience face à des résultats qui ne viennent pas.

Les récentes mesures annoncées en réponse aux gilets jaunes, vont en sens contraire du programme du candidat Macron (dégradation du déficit public, aggravation des prélèvements pour financer tôt ou tard ces nouvelles dépenses, etc). Ces mesures aggravent des problèmes déjà symptomatiques du pays. Avec des prélèvements obligatoires de 46,2% du PIB, la France est championne de l’OCDE (33% en moyenne). Dans ce contexte, ces mesures non financées ont l’apparence de Bonneteau, ou du sapeur Camember, creusant un trou pour en reboucher un autre.

Le déficit 2019 peut être estimé à 3,45%. Il faut réécrire la feuille de route 2019 (PLF et PLFSS) alors qu’il ne reste que quinze jours pour le faire. En cas d’absence d’accord sur le Brexit, il manquera 40Md à l’UE, soit près de 8Md supplémentaires pour la part de la France dans l’UE (hors RU).

Dans le programme d’E. Macron, la croissance du PIB était prévue à 2% sur le quinquennat. Elle était estimée à 1,7% dans le PLF pour 2019, et sera probablement de 1,5% eu mieux. La croissance naturelle de la France se situe vers 1,3 à 1,4%. Il ne faut plus espérer se faire tirer par la croissance de la zone euro, car il est prévu que celle-ci décline de 2% à 1,5% en 4 ans. Jusqu’à la fin du quinquennat, il manquera, en cumulé, entre 2% et 2,5% de PIB, soit entre 45Md€ et 60Md€.

Cela pèsera sur le manque à gagner en prélèvements, mais surtout en insuffisance de créations d’emplois. Entre 1 et 1,5% de croissance du PIB, ces créations compensent à peine les arrivées nettes sur le marché du travail. A part la décrue en 2017 -quand les réformes d’E. Macron n’étaient pas encore en vigueur-, le chômage ne baissera donc pas vraiment (et certainement pas au taux de 7% promis).

Incidences européennes

Pour faire passer la sortie de route budgétaire de la France, P. Moscovici invente une règle toute personnelle, à savoir considérer que la limite de 3% vaudrait jusqu’à 3,5%. Or, comme on dit en Allemagne, 3% c’est « Drei Komma Null ». A 2,8% de déficit dans la mouture précédente du PLF, la Commission Européenne était conciliante, du fait du chevauchement exceptionnel du CICE et des baisses de charges. Mais maintenant, les Italiens expliquent qu’ils réduisent leur prévision de déficit de 2,4% à 2,04%, quand la France dérape de 2,8% à près de 3,5%.

La BCE va arrêter d’inonder les marchés de liquidités au 1er janvier 2019. Ses décisions sont procycliques. La BCE avait tardé à baisser ses taux quand l’économie ralentissait, puis décide de normaliser sa politique monétaire alors que l’économie faiblit. La BCE garde une politique relativement accommodante (taux directeurs nuls, option de TLTRO*, réinvestissement de ses obligations à maturité), mais il faudra bien dégonfler un jour le bilan de la BCE, ce qui retirera des liquidités au marché.

Les investisseurs et agences de notation (dont les logiciels sont en rétroviseurs) croiront-ils toujours au mirage libéral Macron, ou finiront ils par admettre qu’il s’agit d’un étatisme centralisé (donc coûteux) ? L’Etat français emprunte aujourd’hui à 0,7% à 10 ans au lieu de 3% pour l’Italie, qui souffre de son stock de dettes (132% du PIB), mais qui est en excédent primaire. Les taux d’Etat français pourraient quadrupler si les marchés réalisent ce qui se passe.

Le gouvernement sera obligé de diminuer les dépenses (militaires par exemple) ou d’augmenter discrètement les impôts (différer les allègements de charge ou la baisse de l’IS par exemple).

Quel cap ?

Les transformations ne sont pas achevées (Unedic, formation professionnelle, etc) et ne donneront de résultats que dans plusieurs années. D’autres chantiers sont retardés (parfois 2 fois, comme la réforme constitutionnelle désormais pour le printemps 2019, et les retraites pour l’automne 2019, parfois sur plusieurs années comme les projets européens, …). Enfin, divers chantiers ne sont pas clairement à l’agenda : réduction des coûts administratifs (CAP2022), EDF (monter au capital alors qu’il faudrait s’en alléger, sort du nucléaire,…).

Certains soi-disant économistes proches du pouvoir appellent cela de la relance keynésienne. Où a-t-on vu que J.M. Keynes préconisait des dépenses publiques à 56% du PIB ?

Le Président souhaite garder le cap, mais lequel ? les réformes ne sont pas un but en soi, et les objectifs de campagne sont hors d’atteinte. Attention, « cap », promontoire marin, vient du latin caput, et Kaputt (abîmé en allemand) laisse entrevoir les abîmes. Les indicateurs indiquent d’ores et déjà que ce quinquennat sera aussi décevant que les promesses étaient enthousiasmantes.

Gardons espoir, le pays est plein de ressources et la solution est connue faute d’être mise en œuvre. La fermeture de Ford à Blanquefort montre qu’il faut plus de compétitivité, donc moins de prélèvements obligatoires, ce qui suppose une dépense publique plus efficace. Cela fait partie du programme d’E. Macron pour lequel les citoyens ont voté. Pourquoi ne pas le mettre en œuvre ?

En attendant, la présente situation rappelle « Brise marine » de Stéphane Mallarmé, avec le littéraire E. Macron (j’ai lu tous les livres…sur le vide papier que la blancheur défend), le ressenti des Français (un Ennui, désolé par les cruels espoirs), et le grand E. Philippe (les mâts, invitant les orages sont-ils de ceux qu’un vent penche sur les naufrages) ?

* TLTRO : Targeted Long Term Refinancing Operations.

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