Gilets jaunes, 4ème acte : le mépris, c’est fini

Les oubliés de la France périphérique se sont habillés de leur gilet jaune et, en quatre manifestations, sont parvenus à déshabiller le pouvoir macronien. Le roi est nu… et le pouvoir capitule en rase campagne. Il ne pouvait pas faire autrement.

Le pouvoir pensait maîtriser la révolte, comme il l’a fait avec l’opposition aux ordonnances travail et à la réforme de la SNCF. Il est vrai que ces réformes visaient des segments de la population, le secteur privé, les cheminots, et qu’elles étaient acceptées majoritairement par les Français.

Après avoir bombé le torse, insulté le mouvement, avec des mots durs, la peste brune, la lèpre fasciste, les ministres se sont radoucis, surpris de la violence des manifestations et par la détermination des gilets jaunes. Qui agite le chiffon rouge, reçoit les cornes du taureau dans les côtes.

Le pouvoir macronien a été surpris, paralysé : il n’a pas pris la mesure du mouvement, de l’exaspération, de son inorganisation, et des violences qu’il pouvait entraîner. La police a été moment tétanisée, puis s’est ressaisie une fois qu’on lui a donné les moyens.

Politiquement, le pouvoir capitule. Ce que les Indignés, les Nuits debout n’avaient pas obtenu, parce qu’ils représentaient une fraction du pays, les gilets jaunes l’ont gagné, en quatre actes. Face un mouvement largement et constamment soutenu par les Français, un peu comme les grèves par procuration des années Chirac, il a retiré la hausse du carburant. Mais il n’est pas certain que les gilets jaunes se contenteront d’un moratoire, provisoire par définition. Affaire à suivre donc.

Quel changement de cap ? On n’en saura plus lundi soir. Mais déjà, le pouvoir macronien doit changer sa méthode de gouvernement.

Première leçon : le mépris, c’est fini. L’attitude hautaine, les petites phrases et les mots humiliants envers les petits, les selfies démagogiques, c’est terminé. Le pouvoir est conduit à résipiscence. L’affaire de la piscine, puis l’affaire Benalla avaient été un premier signal, non entendu, qui avait mis à mal la présidence jupitérienne et qui a brisé la confiance. Le temps du triomphe est terminé, les Français demandent à leur président, du respect, de la sobriété, de la modestie, de l’écoute, de la sincérité et moins de spectacle et de com’. Jupiter doit descendre de son orgueil et de son Olympe.

Deuxième leçon : le pouvoir, sûr de lui et dominateur, sort fragilisé. Il a remballé de sa superbe. Pour appeler au calme, il a dû appeler au secours les partis politiques, l’opposition même, les syndicats, les corps intermédiaires qu’il avait snobés depuis 2017. On ne gouverne pas durablement contre le peuple et ses représentants. Touché par une grâce tardive, Le président s’aperçoit qu’il a besoin des corps intermédiaires, dont les collectivités locales, qui vont revenir dans le jeu politique. La majorité parlementaire sort également affaiblie : elle ne représente plus rien, elle n’existe plus. Le dialogue se fera entre le gouvernement et les corps intermédiaires, comme dans l’ancien monde.

Plus profondément, la crise des gilets jaunes illustre l’obsolescence du modèle présidentialiste de la cinquième république. Le quinquennat a rendu le président tout puissant (bien plus que Trump aux USA) et seul, sans contrepoids. Ce déséquilibre n’est pas bon pour la démocratie.

Le modèle bonapartiste de la Cinquième n’est plus adapté à notre époque. La verticale du pouvoir hystérise le débat politique. Chaque critique risque de glisser en crise de régime. Le bonapartisme, ne fonctionne qu’avec des succès et des victoires. Napoléon a pacifié la France, lui a donné des institutions stables et des victoires. Napoléon III a continué la construction de l’État et accéléré le développement industriel. De Gaulle a résolu la crise algérienne et donné au pays l’expansion. Quand l’échec arrive, la défaite, la récession, la crise de confiance, l’empereur tombe. L’échec depuis quarante ans, c’est le chômage de masse, et cette dépression économique et morale du pays. Aucun président n’est parvenu à sortir le pays de ce marasme.

Le nouveau monde ressemble de plus en plus à l’ancien. Le changement de cap pourrait n’être qu’une nouvelle manœuvre. Il y aurait un sens, dans la logique de la cinquième république, à consulter le peuple, ce que De Gaulle fait en 1968, quand il a dissous l’assemblée. Le président sort très éprouvé et affaibli de la crise, il doit retrouver sa légitimité et son autorité. Et le seul moyen, c’est l’appel au peuple, l’onction du suffrage universel. Sinon, il portera la crise des gilets jaunes comme Hercule sa tunique de Nessus, qui le brûlait, l’empoisonnait et l’affaiblissait. Mais, la crise de confiance est telle qu’un appel au peuple, dissolution ou référendum, serait très risqué. L’aventure des marcheurs pourrait se terminer dans une cohabitation ou un désaveu cinglant.

Antoine de Nesle

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