Il était une foi une leçon d’histoire de l’art français : le baroque des Lumières et les chefs d’œuvres des églises parisiennes au Petit-Palais

Lorsqu’il visite Paris, le touriste peut admirer deux splendides édifices religieux, la cathédrale et la Sainte-Chapelle. L’amateur de patrimoine religieux qui continuerait son exploration et le fidèle qui les fréquente habituellement serait par contre très déçu des églises parisiennes. Elles ne sont pas en bon état. Il est vrai que la Ville de Paris doit entretenir 96 lieux de culte. A la Révolution, on a beaucoup détruit, mais au XIXème on a beaucoup construit d’églises pour le Paris qui s’agrandissait et annexait les communes périphériques. On fit alors appel à des architectes qui laissèrent leur nom dans l’histoire, comme Baltard, et les peintres académiques obtinrent des commandes pour les décors. Delacroix a laissé une belle fresque de Tobie et l’Ange à Saint-Sulpice. La politique et la religion n’ont pas toujours fait bon ménage. Sous le régime concordataire, la République entretenait les cultes. Depuis 1905, elle n’a conservé la charge que des églises d’avant la Séparation. Les plus récentes sont entretenues par les fidèles. Depuis bien des années, la Ville de Paris semble laisser à l’abandon son patrimoine religieux. Il est vrai que le Dieu des cathos n’est pas en odeur de sainteté à l’Hôtel de Ville depuis Delanoë et la conquête de Paris par les bobos. De ce côté-là, on aurait plutôt un penchant pour la religion des réprouvés et des immigrés. Allah plutôt que Dieu. Dans les salons de l’hôtel de ville, on fête la rupture du ramadan et on oublie de faire ses pâques. Autres temps, autres mœurs, ô tempora, ô mauresque dirait la vigie du navire des pirates d’Astérix. A chacun ses marottes, ses lubies et ses illusions.

Si l’entretien du patrimoine immobilier religieux laisse à désirer, et il suffit de voir les moisissures, les craquelures, les rustines dans la plupart des églises de Paris, la Ville a cependant fait un petit effort pour sauver quelques toiles de grands maîtres de l’art religieux d’autrefois. Rendons grâce à sainte Anne Hidalgo pour cet élan de foi… qu’elle peut nous prodiguer grâce à la grâce sonnante et trébuchante des mécènes et fondations privées, qui aident grandement à restaurer le patrimoine religieux parisien. Le salut ne vient plus de la puissance publique mais de l’initiative privée, souvent d’origine étrangère. Rappelons-nous que le château Versailles fut sauvé par les Américains.

Outre le bâti, le patrimoine religieux comprend également des peintures, des fresques et des grandes toiles qui ornaient les édifices Beaucoup datent du XIXème siècle, époque de la reconquête et de la commande publique, mais il reste encore quelques belles œuvres des temps plus anciens, notamment du XVIIIème. On pensait que ce siècle était celui des Lumières. Certes, la philosophie a dardé de ses rayons et piqué les consciences et le pouvoir politique. Mais on oublie que les lumières de la foi ont aussi puissamment brillée à ce moment de l’histoire. La reconquête catholique s’était affirmée au Grand siècle. Louis XIV put même révoquer l’édit de Nantes et assurer ainsi l’unité de la foi autour du roi, fils aîné de l’Eglise. Le siècle suivant n’en fut pas moins religieux et fervent. Si une partie des élites s’éloignèrent de Dieu, le peuple d’en bas resta fidèle à la religion de ses pères. L’histoire a laissé dans nos mémoires les querelles du jansénisme, mais il faut toujours de méfier de la partie émergée de l’iceberg et de l’actualité. Il y eut certes une crise religieuse dans la France des notables, qui eut son influence, mais au quotidien, le catholicisme officiel conservait la confiance des petites gens, toujours très fervents. Pour eux, il fallait décorer les églises. Le Baroque des Lumières est éblouissant dans les pays germaniques, parfois presque érotique dans sa splendeur. En France, pays du classicisme, il s’exprime dans la mesure et même dans une certaine joliesse qui n’est pas sans faire penser à Boucher. Pour vous en convaincre, il suffit d’aller voir l’exposition au Petit Palais, Le Baroque des Lumières, chefs d’œuvres des églises parisiennes du XVIIIème siècle. Cette peinture est méconnue. Pourtant de grands maîtres français ont servi le grand genre qu’était la peinture religieuse : Largillière, Oudry, Jean Jouvenet, Jean Restout, François Lemoine, Jean-François de Troy, Carle Van Loo, Jean-Marie Vien, et même Jacques-Louis David. D’autres moins connus sont à découvrir : Nicolas-Guy Brenet, Noël Hallé, Nicolas-Bernard Lépicié, Joseph-Benoit Suvée, les frères Lagrenée, Jean-Baptiste Marie Pierre, le frère André, Jean-Baptiste Ferret. Le chantier de Versailles et la commande royale ne pouvaient satisfaire les peintres de l’Académie. Aussi, la décoration des églises parisiennes fut un moyen de les faire travailler et de montrer leur talent.

Pour apprécier la visite, iI faut aimer la grande peinture et avoir quelques souvenirs de caté. Logique ! Dans les églises, on raconte l’histoire sainte pour édifier les fidèles. On y montre l’Annonciation, l’Assomption de la Vierge, les Apôtres, les épisodes de la vie de Jésus, de sa naissance à sa crucifixion, les nouveaux saints de l’Eglise comme Vincent de Paul ou les saint martyrs et protecteurs, les miracles divers et variés. Beaucoup d’églises de l’époque ont été détruites. Beaucoup d’œuvres n’ont pas résisté au pillage et à l’éparpillement de la Révolution et ont été dispersées dans les musées, ici et là dans le pays. L’exposition les rassemble. Si l’art religieux vous effraie, sachez que tout n’est pas grandiloquent et pontifiant dans la peinture religieuse : certaines œuvres sont charmantes, au gout rococo et champêtre. Et les épisodes de la vie du Christ sont d’une grande et banale humanité. Les pèlerins d’Emmaüs de Charles Coypel seront un épisode du Nouveau Testament ou une scène de genre, le repas dans une auberge, peinte d’une manière très gracieuse : tout serait banal si le brillant des yeux des personnages ne montrait la ferveur de la foi. On peut oublier la religion et admirer la mise en scène, les décors, les architectures, les costumes, la représentation de l’Antiquité que l’on avait au XVIIIème, la vie champêtre de bergers ou de Saint Jean Baptiste prêchant dans le désert, la sensualité érotique de Saint Sébastien (l’icône gay qui devrait plaire au Marais), la classe à la campagne quand Jésus enseigne aux enfants, etc… à chacun son regard. Si dieu est avec vous, vous serez en communion grâce à l’intercession des images (parpaillots s’abstenir), si dieu vous échappe, restent des hommes et des femmes, sujets de la toile. L’œil de l’amateur d’histoire de l’art constatera l’évolution du style, du charme bucolique rococo à la rigueur austère et antiquisante du classicisme à la fin du siècle.

Les Lumières ne sont pas si raisonnables qu’on le dit. On avait le goût du théâtral, comme en Italie ou dans les pays germaniques. On joue des perspectives et du trompe l’œil, comme le rappelle Lépicié qui nous montre le décor de la Chapelle du Calvaire de l’église Saint-Roch, ou Charles Coypel et son autel en forme de sarcophage. La chapelle des enfants trouvés, aujourd’hui disparue, était un décor de théâtre. Les frères Brunetti ont peint le plafond en trompe l’œil, une voûte antique à caissons, ruinée, ouverte sur le ciel et envahie par les plantes. Charles Natoire décora les niches des murs latéraux, avec les bergers et les rois mages. La Chapelle est reproduite en fac-similé grandeur nature. Etonnant. La Transfiguration de Jean Restout n’est finalement qu’une scène maternelle, où la simplicité côtoie la ferveur. Le décor made in France des fresques des coupoles n’a rien à envier à Tiepolo.

Les raisons pour aller voir l’exposition sont multiples. D’abord, il faut contrer ses préventions laïcardes et anti-chrétiennes et faire preuve d’un peu d’ouverture et de curiosité envers le passé de la France, Fille aînée de l’Eglise. L’art religieux n’est pas couru, tant mieux, on pourra voir les œuvres sans se bousculer. Dans les églises, il n’est pas toujours facile de voir les tableaux : c’est sombre et il faut se tordre le coup. Dans les grandes salles du musée, les toiles sont à portée de regard et on peut s’approcher pour savourer les détails. La peinture religieuse raconte l’histoire sainte et des histoires magiques, donc on peut toujours rêver et se laisser aller à la mythologie chrétienne. L’exposition est pédagogique, c’est une grande leçon d’histoire de l’art et des artistes français. De plus, rares sont ceux qui les connaissent. Et chacun pouvant trouver midi à sa porte, ou Dieu derrière un pilier ou sur une toile, on peut toujours tirer un profit culturel, spirituel ou émotionnel en voyant de belles peintures : ça ne fait pas de mal dans les temps qui courent. En sortant, le contribuable, électeur et amateur d’art parisien pourra toujours dire à la mairesse de Paris qu’il faut absolument faire un effort et valoriser ce patrimoine religieux que le monde pourrait nous envier s’il le connaissait. Il faut savoir sortir du présentisme et de l’air du temps, qui passe très vite. Dans la vie culturelle, il n’y a pas que la gay pride, les arts comptant pour rien, les performances branchouilles, Paris- plage et le loisir bobo pour tous, les Jeux Olympiques et le fric-spectacle. En vérité, je vous le dis, investir dans la rénovation du patrimoine religieux, c’est provoc et transgressif, donc du plus grand chic !!! Allez Madame la mairesse, encore un effort. Secouez-vous et laissez tomber les pièces d’or.

Antoine de Nesle

Le baroque des Lumières et les chefs d’œuvres des églises parisiennes au Petit-Palais (Paris) :

http://www.petitpalais.paris.fr/expositions/le-baroque-des-lumieres

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