Intermède musical et mondain : hommage au clavecin de Scarlatti et de Scott Ross au Festival de Radio-France-Montpellier-Occitanie

Pendant que les sportifs s’éclatent avec la saga des bleus et la coupe du monde de football, les mélomanes amateurs de clavecin réécoutent l’intégrale des sonates de Scarlatti au château d’Assas et d’autres lieux autour de Montpellier. Je ne sais lequel des deux genres est le plus utile à l’humanité. Il serait certainement plus sage de promouvoir Scarlatti et les musiciens de l’avant ancien monde. Le sport excite les passions et la violence, mais la musique adoucit les mœurs : on n’a jamais vu de voitures brûlées à la sortie d’un concert de clavecin, ou de hooligans fracasser leurs voisins dans une salle de musique.

Depuis 1985, le Festival de Montpellier est le grand rendez-vous estival et musical de Radio-France. Aujourd’hui, comme il se doit, il porte le nom à rallonge de ses mécènes : Festival Radio-France Occitanie Montpellier. Cette année, les afficionados de clavecin s’éclatent en écoutant l’intégrale des sonates de Scarlatti, jouée par une cohorte d’une trentaine de musiciens. Pas moins. Il est vrai que le génial italien en a composé 555 !

L’année 1685 fut un bon cru musical qui donna aux arts et à l’humanité trois génies : Bach, Haendel et Domenico Scarlatti sont conscrits, choyés par Thalie, la muse de la musique (NB pour les novimundistes : ne pas confondre avec Thalys, le TGV de la gare du Nord). Né à Naples, Domenico Scarlatti est bien le fils de son père, le musicien Alessandro Scarlatti, alors maître de la vie musicale napolitaine (de la musique d’église à l’opéra). Tel père, tel fils : Domenico embrassera donc une carrière musicale, plus cosmopolite toutefois, puisqu’il ira à Rome, Lisbonne et à Madrid.

En 1701, il est compositeur et organiste à la chapelle royale de Naples. Pour se libérer du père, en 1702, il quitte Naples. Il crée à Rome son premier opéra, l’Ottavia ristuita al trono. En 1705, il est à Venise et perfectionne son art auprès de Francesco Gasparini. Il rencontre Vivaldi et Haendel. Son père le recommande à la cour des Médicis de Florence. En 1709, il entre au service de la reine de Pologne, Marie-Casimire.

Parce que les vacances d’été arrivent et qu’il faut un peu de rêve et de légèreté pour oublier les scandales de cour et les turpitudes jupitérienne de la monarchie macronienne, je ne résiste pas à la parenthèse mondaine et bernienne, par nostalgie gaullienne de l’influence de la France dans la monde. Cocorico : la reine de Pologne, Marie-Casimire Louise de la Grange d’Arquien, est française. Issue de la petite noblesse du Nivernais, très jeune, elle accompagna Marie-Louise de Gonzague-Nevers, autre reine de Pologne et femme de Jean II Casimir Vasa. Là-bas, elle découvrit l’amour et devint la maîtresse de Jean Sobiewski, alors grand hetman, commandant en chef de l’armée polonaise, qu’elle épousa lorsqu’il devient veuf en 1665. Élu roi de Pologne, en 1673, à la mort de Michael Korybut Wisniowiecki, Jean III Sobiewski est le sauveur de la chrétienté contre la dernière grande invasion ottomane. Le 12 septembre 1683, les 27 000 hommes du roi de Pologne rejoignent l’archiduc Charles de Lorraine (30 000 hommes) pour libérer Vienne assiégée depuis le 9 mai par les Turcs et leurs alliés (240 000 hommes) à la bataille du Kahlenberg[1]. Les vaincus lui attribuèrent alors le surnom de Lion de Lechistan. Jean III Sobiewski est un grand roi de Pologne et un héros. La reine a du charme, de la personnalité du tempérament et des amants. Elle aime tout autant l’art de vivre que l’argent, n’hésitant pas à faire du business de tout, avec des commerçants français, accumulant une immense fortune. À la mort du roi, elle se fâche avec la famille… pour des questions d’héritage et de joyaux de la couronne ! On la chasse alors du pays, et elle s’exile à Rome (avec un passeport français). Durant quinze ans, elle y tient sa cour. Elle dépense sans compter. Elle aime les arts, le théâtre et la musique. Ruinée, elle revient en France et Louis XIV la loge au château de Blois où elle meurt en 1715. Elle repose dans l’église des capucins de Varsovie. À Rome, Domenico Scarlatti lui compose plusieurs opéras (Toloméo, 1711 ; Tetide in Sciro, 1712), qui sont représentés dans son palais romain. L’architecte Juvara fabrique les décors[2].

En 1714, la reine ayant quitté Rome, il est maître de chapelle du marquis de Fontes, ambassadeur du Portugal, mais aussi à la basilique Saint-Pierre (1714-19). Il est le premier à mettre en musique Hamlet de Shakespeare. En 1720, il est à Londres où il dirige son opéra Narcisso. On le retrouve ensuite à la cour des Bragance à Lisbonne où il est maître de la Chapelle royale et compose de la musique sacrée. Il est aussi le professeur de clavecin de l’Infant Antonio, frère du roi, et de l’infante Maria-Barbara, fille du roi Jean V du Portugal. Contrairement aux princesses des contes de fées, la destinée amoureuse des princesses royales est soumise aux arrangements politiques et diplomatique, décidé par papa. Le roi du Portugal voulant se rapprocher de son voisin d’Espagne, elle sera donc l’épouse de l’héritier de la couronne d’Espagne, Ferdinand de Bourbon, en 1729. À Lisbonne, Scarlatti aura formé la princesse, mais aussi des élèves, comme Carlos de Seixas (1704-1742). Il donna à ce jeune musicien virtuose, les conseils techniques pour devenir le grand claveciniste et organiste portugais, très marqué par le style italien de son maître (ces sonates ont la même forme), sans renier toutefois d’autres influence, notamment l’ornementation française.

En 1725, Domenico Scarlatti retourne à Naples, puis séjourne à Séville, où il se forme au flamenco. Il se marie en Italie et aura cinq enfants. En 1729, son ancienne élève le rappelle à son service, à la cour de Séville, puis à Madrid en 1733, où il suit la princesse, laide, pauvre et portugaise. Ferdinand VI est roi d’Espagne en 1749. Très amoureux, le roi et la reine partagèrent la même passion de la musique. Marie-Barbara trouva probablement dans la musique de quoi calmer sa nature maladive et mélancolique, et oublier qu’elle n’avait pu donner d’héritier à l’Espagne. En 1758, elle meurt à 47 ans, léguant ses partitions et ses instruments au castrat Farinelli (Ferdinand ne supporte pas la mort de sa femme, sombre dans la prostration et s’éteint l’année suivante). C’est à Madrid que Scarlatti compose ses 555 sonates qui étonnèrent toute l’Europe et marquent toujours l’histoire de la musique et du clavecin. Ces pièces, exercices d’apprentissage et de virtuosité, sont pleines d’invention, de technicité, de rythme, d’harmonie et de surprises. Un recueil de trente essercizi est publié à Londres en 1738. Ils font connaître à l’Europe musicale le génie de Scarlatti. Deux autres recueils manuscrits, dit de Parme et de Venise, sont emmenés par Farinelli à Bologne. Domenico Scarlatti reste en Espagne meurt à Madrid le 23 juillet 1757

Les concerts du Festival de Montpellier étant complets, il ne vous reste plus qu’à écouter l’intégrale des 34 CD enregistrés par l’inégalé Scott Ross et à guetter sur France Musique la retransmission puis la gravure sur disque. Né américain, en 1951, il fut ce génial claveciniste, le meilleur interprète des sonates de Scarlatti, mort trop tôt du sida en 1989, à Assas (Hérault), près du château où est jouée une partie de l’intégrale cette année. Formé au piano et à l’orgue dès ses six ans, il suivit sa mère en France, qui l’inscrit au conservatoire de Nice, où il sera l’élève de Pierre Cochereau. Il choisit le clavecin comme second instrument. Il s’intéresse aussi à la musicologie et à la facture des clavecins. En 1967, il fréquente l’Académie d’orgue de Michel Chapuis. En 1971, il obtient le premier prix du concours de Bruges en 1971. Puis il retraversa l’Atlantique et pour enseigner son art à Laval, au Québec. Il reviendra en France et s’installe alors à Assas, près du château où se trouve un clavecin du 18ème siècle à deux claviers et quatre registres. Il enregistre d’abord l’intégrale des sonates de Rameau (1975), puis celle de François Couperin (1977-78), et enfin les 555 sonates de Scarlatti (1984-85) pour France Musique. Il fit même connaître aux mélomanes, la 556ème, écrite de sa main ! Le claveciniste était une star de l’ancien monde. Il fut un grand illustrateur et défenseur du clavier baroque (les Français Couperin et Rameau, les Italiens Clémenti et Scarlatti), mais aussi du répertoire de clavecin mozartien. Le jeune étudiant que je fus un jour, frais et pas encore moulu, eut la chance et le bonheur de l’écouter à Dijon. Scott Ross était un original, fou de musique, au caractère entier et au talent perfectionniste. Il venait au concert en blouson de cuir et santiag. Ce soir-là, alors qu’il commençait à jouer, un auditeur le photographia. Gêné et déconcentré par le flash et bruit de l’appareil, il fit la leçon à l’importun. La musique classique, c’est encore un moment sacré et de sacralité ! On peut crier, siffler, s’agiter au stade, au concert classique on communie dans le silence, le respect de l’artiste et l’élévation de l’âme… Autre temps, autres mœurs !

Antoine de Nesle

Scott Ross et Scarlatti :

https://www.youtube.com/watch?v=1uNU0b9A-mo

La marathon Scarlatti au Festival de Radio-France (jusqu’au 23 juillet 2018) : http://lefestival.eu/evenements/306-276-Scarlatti555-Perpignan-Muséed%27artHyacintheRigaud-FrédérickHaas

Et pour donner un peu de spiritualité à votre vie :

Stabat Mater d’Alessandro Scarlatti, le père :

Stabat Mater de Domenico Scarlatti, le fils :

https://www.youtube.com/watch?v=bZrYxbOTUq4

[1]  http://www.institut-strategie.fr/RIHM_83_14.htm

[2]  Filippo Juvarra (1678-1738), abbé et architecte, est un des grands maîtres du baroque italien. Originaire de Sicile, il devient l’architecte de Victor-Amédée II, duc de Savoie, devenu roi de l’île (1713-20). Il construisit la basilique de la Superga et la façade du Palais-Madame, les églises San Filippo Neri et Santa Christina à Turin, l’agrandissement du château de Veneria Reale, le pavillon de chasse de Stupinigi, le château de Rivoli. Il contribua aux plans du Palais de l’Oriente (Madrid) et du château de la Granja de San Ildefonse (façade côté jardin), près de Ségovie, pour Philippe V. Au service de Jean V du Portugal en 1719-20, il dessina un plan pour le palais de Mafra. Il devait construire le palais du siège patriarcal de Lisbonne, mais il refusa de modifier son projet qui ne vit pas le jour :

https://estudogeral.sib.uc.pt/bitstream/10316/48259/1/Filippo%20Juvarra%20in%20Portogallo_documenti%20inediti%20per%20i%20progetti%20di%20Lisbona%20e%20Mafra.pdf

Partager l'article

Commenter