Intermède poétique : les chemins de fer et de l’amour

Après quelques billets sérieux relatifs à l’air du temps et à aux nuages de la vie du rail et de la vie duraille, il est bon de changer d’air et de cheminer ailleurs que sur le fer. On ne peut pas toujours parler d’économie, même si l’économie obsède notre époque. Economy first, avait dit Bill Clinton à Georges Bush père qui s’exaltait du nouvel ordre mondial d’après la chute du mur. L’homo sapiens, qu’il soit hétéro, bi ou autre, ne pense plus qu’à son porte-monnaie et à ses intérêts. Il se métamorphose en homo économicus mondialus. Moi, j’ai toujours été un peu fâché avec les chiffres… et l’économie, ça rend triste : chômage, impôts, déficit, taxes, diète salariale, grèves, burn out, licenciements, mondialisation malheureuse : pas de quoi sourire ou rêver.

Alors bien sûr, la grève ferroviaire n’est pas bonne pour l’économie. La grève, ça coûte ! ben oui, quand on ne travaille pas, ça ne rapporte pas… aux cheminots, à qui la direction cherche des tracas pour ne pas leur payer les jours de repos (un moyen de rembourser la dette avec les salaires des jours de grève !). Quand on ne travaille pas, il n’y a pas de repos compensateur. La justice tranchera. La grève, ça coûte aux travailleurs qui utilisent d’autres moyens de transports et n’amortissent pas leur abonnement ou bien qui doivent prendre des Retete. La grève, ça coûte aux entreprises qui sont livrées par le fer et au transport de marchandises. Les céréaliers ont du mal à écouler leur stock. Les trains de marchandises ne partent pas et n’arrivent pas aux clients, ou alors en retard : la gestion de flux tendus en sort fragilisée. Les entreprises de fret perdent leur créneau de circulation. Bref, le non-travail coûte. Mais si vous êtes de la France d’en haut, la grève n’a que peu d’importance, sauf sur le chiffre d’affaires et la présence des salariés. On peut voyager sans la SNCF. Bah, au café du commerce, on sait que ce sont toujours les petits qui trinquent, quoiqu’il advienne. Mais ils ne sont pas les seuls à boire. Les élites s’oublient aussi dans l’alcool mondain. Enfin la réconciliation des classes autour de la bouteille, l’égalité et la fraternité dans la boisson ! tant qu’on nous en laisse la liberté ! et c’est de moins de moins gagné, avec tous les redresseurs de torts, de morale et de vertu qui pullulent dans les sphères du pouvoir marcheur. Cela tient aux contraintes de la randonnée : il est conseillé de boire beaucoup d’eau quand on fait de la marche. Il faut hydrater le corps qui travaille. Et tous les gourous du bien vivre, du new age et du développement personnel vous conseilleront la marche et la marche à suivre, à penser, à exister. Etre en marche ou ne pas être, là est le dilemme cornélien[1] de l’homme et de la femme novimundistes.

Tout le monde pense aux perturbations économiques et personne n’évoque les conséquences des grèves ferroviaires sur la vie sentimentale des Français. Il est vrai que depuis que Marlène Schiappa a ouvert la chasse à l’homme, il devient difficile et périlleux de parler d’amour, de folâtrer[2] galamment et de baguenauder[3] avec le beau sexe. Le nouveau monde est rabat-joie inculte et vulgaire, comme son culte (et sa culture) de l’efficacité, de la performance et de l’argent.

On a oublié qu’un train raté, c’est un amant qui attend et qui désespère. Elle ne viendra pas ! tout est fini ! Un train aux heures de pointe, et c’est un mari fourbu, coléreux et irritable qui arrive au foyer. Un train qui n’arrive pas, et c’est une mère inquiète qui craint pour ses enfants. Un seul train vous manque et tout est dépeuplé. Oui, le chemin de fer est nécessaire à l’amour. Des amours sont nés dans les compartiments. On a pris le train pour son voyage de noce. On a mené des doubles vies grâce au train. Le train postal cheminait les lettres d’amour. Rien de plus beau qu’un baiser langoureux, des frissons et des émois amoureux sur un quai de gare ! Et s’il n’y avait pas eu de chemin de fer, le sort d’Anna Karénine[4] en eut été transformé : c’est dans le train qu’elle rencontra Vronski et c’est sous un train qu’elle choisit d’en finir. On imagine mal la rencontre amoureuse sur internet et la destruction du profil sur Facebook. C’est pour cette raison qu’un service minimum qui fonctionne est nécessaire, comme en amour. Il paraît même que d’aucuns utilisent le rail… de poudre blanche, pour stimuler leurs ardeurs amoureuses. Mais chut ! tchou, tchou ! tchoute !

Nos esprits formatés, « économistés » et « novimundistés » sont trop rationnels et utilitaristes pour avoir pensé au croisement des chemins de fer et de l’amour. Ceux de l’ancien monde avaient plus de poésie dans la tête et des vapeurs… de locomotive. Les cinéphiles n’ont pas oublié cette scène inoubliable, clôturant la Mort aux Trousse d’Alfred Hitchcock. Les amants, le beau Cary Grant et la superbe Eva-Maria Saint, sont dans un compartiment de wagon-lit… et le train entre dans le tunnel. Le clin d’œil aura échappé à la censure, mais pas aux esprits avertis. L’amour est dans le train. Le train mène à l’amour. Et l’amour, c’est aussi entrer dans un tunnel… dont on ne connaît ni la longueur ni la sortie… comme la vie.

Remontant plus loin, à l’époque d’avant le cinéma et du train à vapeur, j’ai retrouvé dans mon placard vers-moulus des vers de Charles Cros (1842-1888), un curieux personnage, professeur de chimie, qui découvrit le principe de l’enregistrement phonographique (le paléophone 1877) et inventa un prototype de télégraphe automatique (1867) et procédé de photographie couleur (1869). Le poète avait compris qu’il faut prendre le chemin de fer quand l’amour est chaud… et qu’un train qui ne roule plus, c’est un amour qui s’étiole. À toi, merci ! le chemin de fer.

Antoine de Nesle

 

Nous nous sommes assis au bois

Dans les clairières endormantes.

Mon esprit naguère aux abois

Se rassure à l’odeur des menthes.

Le vent, qui gémissait hier,

Aujourd’hui rit et me caresse.

Les oiseaux chantent. Je suis fier,

Car j’ai retrouvé ma maîtresse.

 

Le rue a de joyeuses voix,

Les ouvrières sous leurs mantes

Frissonnent, en courant. Je vois

Les amants joindre les amantes.

Aux cafés, voilà le gaz clair,

Lumière vive et charmeresse.

Il y a du bonheur dans l’air.

Car j’ai retrouvé ma maîtresse.

 

Et dans tes bras, sur tes seins froids,

J’ai des lassitudes charmantes.

Qu’as-tu fait au loin ? Je te crois.

Que tu sois vraie ou que tu mentes.

Tes seins berceurs comme la mer,

Comme la mer calme et traîtresse,

M’endorment… Plus de doutes amers !

Car j’ai retrouvé ma maîtresse.

 

À toi, merci ! chemin de fer,

J’étais seul ; mais un soir d’ivresse,

Tu m’as tiré de cet enfer,

Car j’ai retrouvé ma maîtresse.

 

Charles Cros, Drame en trois ballades, 1879.

[1] Chez nous, un dilemme est toujours cornélien (cocorico !), bien que celui-ci soit de Shakespeare (Hamlet, 1603, Acte I, scène III).

[2] Folâtrer : jouer ou s’agiter de façon folâtre. Badiner, batifoler, folichonner, ginguer. Folâtre : qui aime à faire le petit fou, à plaisanter, à jouer.

[3] Baguenauder : s’amuser à des choses vaines et frivoles.

[4] Anna Karénine n’est pas une bimbo milliardaire russe ou une opposante à Poutine, mais l’héroïne du roman éponyme de Léon Tolstoï (1877), l’histoire croisée d’un amour passionné (Levine et Kitty) et d’un amour coupable et adultère (Anna et Vronski), dans la bonne société russe de l’époque. Roman classique de l’ancien monde à lire à seize ans, pour s’emporter dans la passion (c’est l’âge), et à relire à cinquante, quand on a compris la vie. Les amoureux du train peuvent aussi (re)lire la Bête humaine d’Émile Zola (1890), un classique de la vie du rail.

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