La chute de l’Angie Merkel

Angela Merkel, Angie pour les intimes et les fans – du temps de sa puissance bien aimée – vivait heureuse sur les nuages des succès économiques et au pinacle de la popularité. Puis un jour, l’orage est arrivé. La foudre électorale frappa, une fois, deux fois, trois fois, encore et toujours, inexorablement, impitoyablement. La malédiction s’abattait sur l’Angie et l’emportait dans la Chute. Le Démon se rappelait à l’ange déchu. D’élection nationale en élections locales, les partis traditionnels s’effondrent. Le « dégagisme » a enfin sa version germanique. Dimanche dernier, en Hesse, la CDU (Union Chrétienne-Démocrate) a perdu un quart de ses électeurs, le SPD (Parti Social-Démocrate) un tiers. Les grands gagnants sont les Vert, le parti refuge des élites bobos, et l’AFD, l’Alternative für Deutschland (Alternative pour l’Allemagne), le parti du cri du peuple en colère… qui entre au parlement régional (12% des voix). C’est à n’y rien comprendre. Outre-Rhin, la situation économique est florissante. Le chômage atteint des bas niveaux qui nous font envie. Les électeurs auraient dû donc plébisciter la coalition. Que nenni ? C’est un désaveu, un de plus depuis la pénible réélection de la chancelière et le pénible rafistolage de la grande coalition unissant la CDU au SPD. Que se passe-t-il donc ? Les Allemands seraient-ils devenus fous ?

En France nous avons le chômage, la massification de la pauvreté et l’immigration : funeste mélange générant colère et frustrations. Les Allemands ont la richesse éclatante et apparente des gagnants de la mondialisation, mais aussi la pauvreté cachée, la misère des working poors de l’économie des services et le choc migratoire. Les mini-jobs à cinq euros et la burqa au village ne font pas rêver l’Allemagne périphérique. Le peuple en souffrance économique et culturelle veut bien être pauvre, mais il veut au moins garder sa culture et son identité, c’est tout ce qui lui reste. Même l’Allemagne intégrée du plein emploi doute de la pérennité de son statut et renâcle aux injonctions multiculturalistes. Curieusement, le Bavarois préfère son Lederhose au niqab et ne supporte pas qu’on le lui reproche. Est-il raciste ? Après tout, son déguisement folklorique vaut bien la bâche islamique, et il a au moins la légitimité de l’ancienneté. Alors, de dépit ou de peur, l’électeur vote pour les populistes de l’AFD. C’est un tremblement de terre : jamais l’ « extrême droite »[1] n’avait eu des scores aussi élevés que depuis trois ans ! Depuis l’ouverture des frontières.

Comme de bien entendu, et avec bravoure, l’inamovible chancelière Angela Merkel assume. Elle abandonne le pouvoir… sur son parti (elle ne briguera pas la présidence de la CDU au prochain congrès de décembre). L’expression est facile, puisqu’elle n’assume rien du tout de sa politique. Chez nous, le premier ministre dit assumer l’augmentation des taxes sur les carburants mais il roule en voiture de fonction. « Les parents boivent, les enfants trinquent » dit le proverbe. En toute chose, c’est le peuple qui doit assumer les choix de ses dirigeants, car c’est bien lui qui vit avec les migrants au quotidien, qui assume la rencontre pas toujours facile de la différence, la transformation du paysage d’un quartier, de ses mœurs, de ses habitants, de ses magasins, de son école. Les élites et les dirigeant assument mais se réfugient au-delà des frontières invisibles, où elles se protègent, les beaux quartiers, les grandes écoles, les locaux sécurisés, les vacances mondialisées.

Le grand problème de l’Histoire est que les dirigeants européens se sont mis au service de l’économie européenne ou de l’économisme européen, et non plus de leurs peuples. Exit la politique, la vie de la Cité, vive le marché ! L’Allemagne a besoin de main d’œuvre à cause de sa situation démographique. Selon les lois du marché, la rareté des travailleurs renchérit le coût du travail, car ce qui est rare est cher. Donc, il faut décourager la rareté des travailleurs. On pourrait encourager la natalité. Le résultat est dans vingt ans. On préfère alors faire venir des immigrés. Le problème n’est pas tant l’immigration que l’origine des immigrés. Il y a des millions de chômeurs en Europe, dans les pays du Sud massacrés par les politiques européennes d’austérité, des Portugais, des Espagnols, des Grecs, des Italiens, des pauvres ensoleillés, mais aussi en France, tous prêts à l’emploi, d’après la logique du marché européen qui voudrait que les chômeurs d’ici aillent chercher du travail là-bas. C’est d’ailleurs ce que font facilement les Portugais. Il est vrai que chez eux, l’exil du travail une tradition depuis Salazar. Les Français renâclent à aller en Allemagne pour trouver du travail. Le voyage à Berlin leur rappelle de mauvais souvenirs. Ils n’en ont pas voulu en 1942-43[2], pourquoi le voudraient-ils en 2018 ? Pour les autres, on cherche encore une explication. Peut-être est-ce une question de climat ?

La mobilité des travailleurs en Europe serait donc la solution aux crises de la main d’œuvre. Elle serait d’ailleurs plus simple à gérer. L’histoire a montré que les Européens sont solubles entre eux et finissent rapidement par s’intégrer au pays d’accueil. Serait-ce le résultat d’un fond culturel et chrétien commun ? Chut, l’hypothèse est essentialiste et politiquement incorrecte. L’immigration intereuropéenne n’a pas été la solution choisie par les dirigeants allemands et européens qui persistent à importer des immigrés d’autres continents. On n’en ignore toujours la raison avouée ou inavouée. Est-ce la fascination de l’Orient, comme au XIXème siècle ? Ou alors la garantie de trouver une main d’œuvre docile et pas chère ? Ou plus machiavéliquement la volonté de diviser les peuples pour asseoir la domination des intérêts économiques ? Comme dans le roman policier, à qui profite le crime ? Là est la question… Tant qu’on parlera d’immigration, on ne parlera pas d’autres choses, du partage de la richesse, du retour de la pauvreté, de l’accroissement inégalités, du laminage des classes moyennes (celles qui payent pour tous et qui vont bientôt rejoindre le camp des pauvres), une réalité depuis la fin des Trente glorieuses. Ce serait donc cela le progrès et l’avenir dont la doxa nous bassine les oreilles. Le pacte social de l’après-guerre et de l’État-Providence se fissure et il n’est pas certain que les peuples aient été en mesure de choisir en connaissance de cause.

Mais, dans la version officielle la mondialisation et l’immigration sont une chance pour les pays. Hélas, le discours ne passe plus tellement il se heurte aux réalités. Quel coût pour les sociétés et la démocratie ? Aux mêmes causes, les mêmes effets. En France l’immigration lancinante depuis cinquante ans a nourri le vote Le Pen (qui a de plus en plus d’appétit) : les élites assument l’immigration ! Pas le peuple… En Italie, le choc migratoire provoque la victoire de Salvini. Là, les élites n’assument plus et dénoncent le vote du peuple « mal-votant » ! Dans les pays de l’Est, le soutien des peuples à Orban et alii s’explique par la crainte migratoire, cette peur de l’insécurité culturelle et physique, des voitures qui brûlent à Nouvel an, des territoires perdus, des tensions interethniques, des attentats islamistes et autres maux que l’Occident a fini par intégrer et à normaliser, sans plus se poser de questions. Dominateur et sûr de lui, cet Occident ne veut pas comprendre et fait la morale. En Allemagne, l’arrivée de plus d’un million de migrants en quelques mois a donné naissance à l’AFD : 14 % actuellement, combien demain ? Madame Merkel assume ! Partout en Europe, même chez les si tolérants Suédois, l’immigration non maitrisée et la peur de l’invasion font le lit de ce que les partis « respectables » ont appelé, pour se dédouaner, l’extrême droite, parce qu’ils n’ont jamais voulu aborder de front et assumer pour eux-mêmes la question migratoire. L’arroseur est arrosé, mais il ne veut pas se mouiller. Alors, il accuse le tuyau ! La faute est-elle aux populistes ou à ceux qui l’ont engendré ? Comme dans les mythologies, les dieux se livrent à des copulations aux effets tragiques pour les mortels.

La mondialisation et son lot de précarisation économique et sociale, ainsi que les vagues d’immigration suscitent les peurs, excitent le vote populiste et fragilisent les démocraties. Mais c’est, bien évidemment, la faute des peuples, qui n’ont rien compris et pensent mal : encore un effet de la bête immonde qui sommeille en eux et se réveille. Repliés sur eux-mêmes, ils ne veulent pas se laisser envahir (alors que l’invasion, c’est si bon). Pire encore, ils sont attachés à leur culture (preuve de leur passéisme), à leur travail (un refus égoïste de s’adapter et de se délocaliser), à leur civilisation (à cause de leur essentialisme raciste et xénophobe). Ils aiment leur pays, leur histoire, leur identité, leur art de vivre, bien plus que leurs élites… Une fracture que ne cessent de montrer bien des sociologues, dont Christophe Guilluy. La périphérie ne veut pas mourir… et on lui demande de souffrir en silence ; on lui assène des leçons de morale ; on l’agonit d’injures, on la soumet aux programmes de rééducation politique du vivre-ensemble… Les élites ont trouvé la martingale : culpabiliser les peuples qui assument, en bas et tous les jours, les décisions que leurs dirigeants ont prises, en haut, sans les consulter. L’Europe libérale a aussi sa version de la démocrature. La dictature des intérêts et des élites manipulant la démocratie. Donc, Poutine n’a pas à rougir ! Son style est simplement plus brutal.

Un jour, le 1er juin 1980, Jean-Paul II, visitant notre cher pays en voie déchristianisation et déplorant sa crise morale, s’écria : France qu’as-tu fait des promesses de ton baptême ?[3] Avec la même amertume, les peuples européens sont en droit d’interpeller leurs dirigeants : qu’avez-vous fait de nos pays ? Quelle société avez-vous bâtie depuis quarante ans ? La chute d’Angela Merkel est pour bientôt. Qui entrainera-t-elle avec elle ? L’ouverture des frontières fut un geste humainement généreux certes, mais politiquement irresponsable. Elle a traumatisé l’Allemagne, mais aussi Europe, pour longtemps. Elle a contribué à renforcer le divorce entre les peuples et leurs dirigeants (à se demander à quoi servent les dirigeants lorsqu’ils gouvernent contre les peuples), à commencer par la cure d’austérité au nom de l’euro. Partout en Europe, la politique d’ouverture économique et migratoire, patronnée par l’Union Européenne, et ses conséquences sociales risquent, à terme, de détruire une société et une démocratie déjà bien malade de ses difficultés économiques, de la fracturation du corps social, de la dilution (voire de la disparition) de la souveraineté[4], des fourberies communicationnelles, du choc des civilisations et de la trahison des clercs et des élites. Mais au tribunal des opinions correctes, la question ne sera pas posée[5].

Antoine de Nesle

[1] L’étiquette désigne-t-elle encore le produit ? Il faut en douter, puisqu’existe dorénavant une gauche anti-migration. Les vieilles étiquettes nous rassurent, mais nous ne sommes plus en 1930… et mal nommer les choses, c’est ajouter une fois de plus à la misère et à l’incompréhension du monde.

[2] La relève (1942) et le STO, Service du travail obligatoire (loi du 16 février 1943). Seules les élites de la collaboration (notamment intellectuelles et industrielles) faisaient le voyage à Berlin !

[3] https://www.infocatho.fr/saint-jean-paul-ii-france-quas-tu-fait-des-promesses-de-ton-bapteme/

[4] Le transfert de souveraineté à l’Europe est une vue de l’esprit, à défaut d’être une vaste supercherie, puisque l’Europe n’est pas une puissance souveraine, ni une nation, ni une démocratie. À qui donc abandonne-t-on la souveraineté ?

[5] Au cours du procès Zola (février 1898) accusé de diffamation envers l’armée, à la suite de son article J’accuse (publié dans l’Aurore, le 13 janvier 1898, 300 000 exemplaires), le président du tribunal Delegorgue rejetait toutes les questions gênantes posées par la défense, par cette sentence la question ne sera pas posée, dispensant ainsi les témoins de répondre. Il était politiquement incorrect de mettre en doute la parole officielle de l’armée et de l’administration.

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