La folie du pouvoir : souvenirs du Macbeth de l’Odéon

Shakespeare… encore un auteur de l’ancien monde, qui plus est, originaire d’une île sise outre-Manche, envahie la dernière fois en 1066, il a presque mille ans, dont les élites ont parlé français et qui appliquait des règles de droit venues de chez nous : autrement dit, nous avons des droits historiques sur ce royaume que nous pourrions revendiquer.

Que les followers novimundistes adeptes des causes nouvelles et marchantes se rassurent. Shakespeare n’a rien à avoir avec maltraitance animale. Le chat n’expire pas, et il ronronne près du radiateur. Shakespeare est un dramaturge anglais, un auteur, blanc, de sexe masculin, plutôt hétéro, rangé dans la catégorie des classiques, donc banni de l’école progressiste. On espère que le ministre traditionnaliste insistera pour qu’il soit à nouveau mis à la connaissance des écoliers de France, comme les autres Grands Auteurs de la littérature européenne, Cervantès, Camoens, Dante, Goethe, et d’autres qu’il serait trop long de citer dans les cités… sans oublier nos dramaturges à nous, ceux qui rédigeaient des pièces de théâtre en belle langue française. Le Brexit n’est pas une raison pour ignorer les auteurs britanniques, bien que nous ayons d’autres raisons de les bouder. Les homards n’aiment pas les grenouilles. Logique, le Channel est un bras de mer, un fossé géographique et culturel. Là-bas, dans l’Albion perfide, on ne mange pas comme nous. Vérité en deçà de la Manche, erreur au-delà, aurait dit un philosophe méconnu. Batraciens et crustacés se détestent cordialement depuis des siècles. Ils nous ont piqué le Canada, ont exilé notre empereur à Sainte-Hélène, ont préféré l’apaisement à la fermeté contre Hitler de peur que la France ne domine le continent. Ils ont remplacé notre langue par la leur dans la diplomatie et n’ont cessé de nous enquiquiner une fois entrés dans l’Europe, à contester la PAC, à vouloir de la monnaie back, à plaider pour le grand large. Mais on les aime quand même. D’abord, parce que Churchill était aussi fou que De Gaulle et qu’ils ont une reine, une vraie, qui a su tenir son rang, qui a de la classe et qui incarne ce que nos présidents élus ne pourront jamais incarner. Et même si le monde entier baragouine le globish, il faut goûter au Queen’s English, celui du discours de Noël[1], le seul anglais qui mérite d’être appris et parler.

Donc, on peut lire ou aller voir du Shakespeare, en v.o., en v.o. sous-titrée ou en version française. Pour le contemporain, son théâtre n’est pas facile, à cause des références antiques et mythologiques, aux légendes, à la culture populaire traditionnelle, à un univers mental que la rationalité technique a effacé. On mesure alors l’immense perte du refus de la transmission de la culture et du passé. L’utilitarisme et la rentabilité nous perdrons. A défaut on savourera Shakespeare autrement : c’est de la belle langue et surtout un univers baroque, magique, fantastique – plus onirique de ta mère tu meurs – plein de héros, de drames épiques d’époque, de dilemmes tout aussi cornéliens que ceux de Corneille, plein de fées, de farfadets, de sorcières. Le mal y combat toujours la vertu. Le mâle s’oppose au Bien… la femelle aussi. On rêve les nuits d’été et à toute saison.

J’ai vu Macron à la télévision et Macbeth à l’Odéon. L’âge venant, j’ai tendance à préférer le théâtre des acteurs au théâtre des hommes. Il y a plus de profondeur et d’humanité. Et l’avantage du théâtre des acteurs, c’est qu’il n’est que du théâtre.

Macbeth est un héros de l’histoire, rien à voir avec les nôtres, Mac Adam, Mac Donald, Mac book et Mac Intosh. C’était au temps lointain, ce temps où il n’y avait pas de téléphone portable. On caressait la vie, les femmes, le destin, pas un écran tactile. Les passions et les émotions étaient fortes, vraies, incorrectes. Le sang coulait. Les âmes mortes devenaient des esprits. Elles hantaient la mémoire des vivants. Les fées et les sorcières, qui savaient tout du passé et l’avenir, observaient les hommes, énigmatiques et goguenardes. Eh oui, l’engeance humaine a toujours voulu maîtriser, tout dominer… Hier comme aujourd’hui, ils se prennent pour des cadors, orgueilleux, envieux, ambitieux. Ils croient tout savoir, mais ils oublient qu’ils sont mortels. Et ils ne savent pas quand ils vont mourir. C’est là leur plus grande faiblesse et la force du Destin. Car le Destin est tout. Il est écrit et seules les sorcières savent lire le livre de la vie et de la Destinée…

Ce monde ancien nous échappe, nous les modernes, les rationnels, les arrogants qui voulons tout dominer… Alors nous nous accrochons à nos certitudes, la science, le progrès, l’économie. Et nous détruisons tout, la Terre et notre propre humanité, parce que nous avons remplacé les forces de l’invisible par les nécessités du visible, comme l’utilité et la rentabilité, et réduit tout au calcul d’intérêt. Car l’humanité novimudiste doit être rentable et utile. Nous calculons la vie. Le destin se venge : les comptes ne sont jamais bons. Les fées et les sorcières nous dirons que l’être le plus inutile et le moins rentable sur terre est l’homme, cette créature que se prend pour le centre du monde…

Macbeth, c’est l’histoire de l’ambition politique. Il était une fois une femme qui incita son époux, grand serviteur du royaume, qu’elle avait sous son emprise, à prendre le pouvoir, à trahir puis à tuer le roi… et tous ceux qui se mettraient sur son chemin. La marche au pouvoir de Macbeth est sanguinaire. Et toute allusion à des phénomènes du présent ne sont que des hallucinations. Ce destin était écrit. Les sorcières le savaient. Macbeth prit le pouvoir. Sa femme attisait sa soif et son appétit lorsqu’il doutait. L’homme bon devint cruel. Il voulait tout changer, tout dominer, jusqu’à éliminer ceux qui entravait sa marche, jusqu’aux innocents, les femmes et les enfants. Jupitérien, il décidait de la vie des uns et du destin des autres… mais son destin à lui ne lui appartenait pas, ni à sa femme d’ailleurs. Le pouvoir rend fou. L’ambition est déraison. Lady Macbeth en perdra la raison. Les drames romantiques et les opéras du XIXème siècle s’en souviendront. Le Destin n’aime pas les félons. Il se rit des coquins et châtie les méchants.

En vrai, Macbeth fut un roi d’Ecosse, né vers 1005 mort le 15 août 1057. Mac Bethad (en gaëlique) devint roi de Moray en 1034, à la mort de son cousin Gilles, brûlé avec sa suite dans son château, par ordre du roi d’Ecosse Malcolm II ou de Macbeth. Premier crime supposé du redoutable héros. Il est vrai que le cousin avait tué le père de Macbeth. À l’époque, on se venge des meurtres par le meurtre : une vie pour le prix d’une vie. Il n’y a pas de transaction ou de composition pour le meurtre d’un roi ou d’un père. Macbeth épousa la veuve du cousin (une coutume que l’on rencontre dans d’autres civilisations). Il est vrai qu’elle était d’un noble clan. Voyez l’ambiance ! Du sang, du sexe. Amour, gloire et beauté. Tout se mêle. De quoi inspirer un auteur dramatique plein d’imagination. Commence alors un règne avec ses jalousies et ses querelles de clans inexplicables et inextricables. La chronique dit que Macbeth se soumit un moment à Knut (Canut) le Grand, roi de Danemark et d’Angleterre (on est au temps des invasions normandes, des hommes du Nord). Après une crise de succession, Duncan, petit-fils de Malcolm II, devint roi des Scots. Alors Macbeth, roi de Moray, le combat et le tue le 14 août 1040 à la bataille de Pitgaveny. Cette victoire lui donne la couronne d’Ecosse. En 1045, il tue le père de Duncan. On sait qu’il fit un pèlerinage à Rome en 1050 et revient plein de bonté pour son peuple, dit la chronique. En 1054, le fils de Duncan, Malcolm, aidé par le roi de Northumbrie, envahit l’Ecosse. Le 27 juillet Macbeth perd la bataille de Dunisnane et doit céder une bonne part de son royaume. Finalement, le 15 août 1057, Malcolm tue Macbeth à Lumphanan. Son beau-fils Lulach, le fils du cousin Gilles, devient roi. Après tout ça, que vous ayez compris ou non l’histoire, un whisky s’impose pour reprendre ses esprits ou aller à leur rencontre. De toute façon, Shakespeare a simplifié l’imbroglio. Et pour nos âmes mal nées, le Macbeth du théâtre est plus intéressant que celui de l’Histoire.

De cette histoire, abracadabrantesque, Shakespeare fit une pièce de théâtre sur les passions humaine, l’amour et le pouvoir, l’amour du pouvoir et le pouvoir de l’amour, en simplifiant le scénario. Inspiré par sa femme, le général Macbeth, noble et fidèle serviteur de la couronne, tue son roi Duncan. Malcolm et Donalbain, les fils du roi s’exilent. Macbeth devient un tyran. Il en vient à tuer Banquo son fidèle ami. Il terrorise les clans et le peuple de son royaume, ordonne l’assassinat de Lady Macduff. Mais il n’échappera pas son destin, chanté par Hécate et les trois sorcières. Malcolm revient conquérir le trône de son père et rétablir la concorde, avec l’aide des Anglais. Les poignards sont rouges. Le sang coule. Le fantôme vient au dîner. L’ambition corrompt les âmes. La folie inspire les passions et punit les félons. Le roi est funambule et la reine somnambule. Les sorcières se rient des hommes. Et à la fin, tout est consommé. Alors, Macbeth, victime de sa femme, de sa lâcheté, de son destin ?

La pièce aurait été écrite au début du XVIIème siècle (1606). La reine vierge, Elizabeth 1ère meurt en 1601 et laisse le trône à son neveu Jacques Stuart, roi d’Ecosse, scellant l’union personnelle des deux royaumes. Le nouveau roi déjoue la conspiration des poudres en 1605. Shakespeare s’est inspiré des chroniques d’Angleterre, d’Ecosse et d’Irlande de Raphael Holinshed, comme Corneille s’inspira de Lope de Vega pour le Cid. On se pillait facilement les uns les autres. La propriété littéraire n’existait pas encore et l’auteur vivait de ses représentations, pas de ses droits. Macbeth fut jouée la première fois en 1610 ou 1611 au Théâtre du Globe.

La langue de Shakespeare est complexe, chantournée, loufoque et baroque. Dans une nouvelle Stéphane Braunschweig et Daniel Loazya l’ont simplifiée et mise au goût de notre époque[2]. Il faut donner au siècle, mais c’est assez réussi. L’esprit et les ornementations sont respectés. La théâtre Shakespeare a besoin du bizarre, même dans les mots. Le décor joue sur la dualité du rideau de carrelage, simple et blanc, et le salon de style Second Empire, un décor dans le décor, une boite posée sur scène. À l’entracte, j’ai entendu la surprise d’un spectateur qui discutait du rôle de Macbeth attribué à Adam Diop, un acteur pas blanc de peau. Et cela choque ! Le surlendemain, au hasard des mondanités, une dame me dira même qu’elle ne n’irait pas voir la pièce pour cette raison. Tant pis pour elle ! Les chiens de garde auraient dénoncé le racisme. Je n’y vois que la force de l’habitude et de la logique. Un Ecossais noir ! Ciel ! Pour sûr, le multiculturalisme de l’Ecosse de l’an 1000 n’était pas le nôtre. Alors, provocation ou clin d’œil de la part du metteur en scène (qui habille les acteurs de costumes contemporains) et stupidité des réactions. Après tout, à l’opéra, Iago est aussi noir et le noir va bien à Macbeth, dont l’âme blanche se noircit sous l’influence de sa Lady et de la folie du pouvoir. Car, ne l’oublions jamais, nous le pouvoir fait des folies, mais en plus il rend fou ! Au théâtre, comme dans la vie, c’est le talent qui compte, pas les pigments. Et du talent, il faut en avoir pour ce rôle-titre, omniprésent et épuisant. Chapeau l’artiste ! Ce Macbeth vu et modernisé par Braunschweig fut réussi. S’il revient, il ne faudra pas le rater.

N’oublions jamais Macbeth – les Macbeth du théâtre et ceux de l’Histoire – et la folie du pouvoir. La culture et les classiques servaient jadis à former les esprits à comprendre les passions humaines et le monde, pas à faire des techniciens serviles, productifs et rentables, de la modernité économique : des esprits dangereux car lucides, prématurément vieillis par les Lettres et l’Histoire, et pire encore des esprits critiques. Sous le tas de chaussures, un 2 décembre démocratique se prépare. La république impériale perce sous la réforme constitutionnelle et les évidences de l’efficacité. Qui sait ce que le Destin nous réserve… Les sorcières ont-elles fait élire un roi d’Écosse ? La censure légale ou courtisane interdira-t-elle un jour Macbeth pour outrage de lèse-majesté ? Tant pis pour nous… En attendant ces beaux jours, et bien qu’il n’y apparemment aucun rapport entre les deux, Macbeth a quitté l’Odéon, et Macron est à l’Elysée pour quelques années encore.

Antoine de Nesle

[1] La reine parle à son peuple la vieille de Noël. On ose imaginer le Macron après la dinde… cela rendrait furibards les laïcs. Chez nous le président cause le 31 décembre, le veille des étrennes fiscales, le 1er janvier étant le jour des augmentations en tous genres… et des plus mauvais d’ailleurs.

[2] Editions Les solitaires Intempestifs, Besançon, 2018.

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