L’annonce faite au pays (1ère partie) : du charme aux larmes

Le temps des médias est bien cruel, dans sa fluidité et sa rapidité. Le discours de lundi est déjà derrière nous, enfoui sous les réactions, les critiques, les commentaires, presque un souvenir lointain, un rêve évanescent. Et pourtant, c’était beau, aurait dit Jean d’Ormesson. Un moment solennel, attendu, introduit par la Marseillaise. Étourdie par les quatre manifestations des gilets jaunes, la France attendait le messie. Le président avait disparu des radars. La rumeur le disait exfiltré de Paris. Le premier ministre était réapparu sur le devant de la Seine, les mains dans le cambouis, harcelé, harassé, envoyé au casse-pipe. D’aucun supputait des tensions avec le patron. Prendre des coups ! Le premier ministre du quinquennat, secrétaire de l’État, en avait perdu l’habitude. Puis, comme un miracle, l’Emmanuel de 2017 est réapparu, auréolé de sa majesté présidentielle.

La période est fascinante ! Jamais un Avent n’avait été suivi d’un tel Après (apprêt ?). Les historiens retiendront l’avant gilets jaunes et l’après. La Macronie eut son ancien monde, celui du mépris, avant les samedis aux Champs, puis son nouveau, transfiguré par le discours de ce lundi glorieux. Napoléon eut son coup d’État de novembre[1], Macron fit son coup d’éclat de décembre. Un nouveau Macron serait-il né ? Avant Noël une lumière nouvelle brille dans le ciel politique. Cette transsubstantiation[2], que dis-je cette transverbération[3], mérite qu’on s’y attarde : était-ce bien Emmanuel Macron ? Un sosie ? Une apparition ? Lui ou un autre ? L’importance du phénomène – à la limite du surnaturel – nécessite un commentaire approfondi, en plusieurs épisodes. Le président Macron s’en est allé. L’Emmanuel de 2017 est ressuscité, un soir de décembre 2018. Alléluia, Amen !

Un numéro de charme

Hosannah, le messie est arrivé, descendu de la nuée. L’Emmanuel est de retour. Le président a fait un beau discours de treize minutes. Dieu qu’il cause bien ! Il faut lui reconnaître ce mérite. Ça nous change du goulbi-goulba, technoragnagna hollandais. Il est vrai qu’il a été à l’école, à bonne école même, et qu’il conserve auprès de lui une maîtresse qui l’a formé et qui peut-être a relu ses propos, avec tendresse, en corrigeant les fautes. C’était donc un discours poli, propre sur lui, mesuré, calme et posé, sans emphase ni passion, peu incarné (à l’inverse de ce qu’aurait fait Sarkozy, avec ses intonations de voix). Macron a le parler appliqué des premiers de la classe et la tonalité lisse de gens bien élevés : pas d’excès, pas d’aigus, pas de graves, comme dans les emportements du général ou les bougonneries de Pompidou. Les CSP+ bac+++ se délectent à l’entendre, parce que c’est vraiment bien dit, du beau texte bien dit, léché, ornementé, phrasé, digne du Lagarde et Michard de la politique. Oui, comme Mitterrand, le Macron littéraire a du charme ! Le peuple pense qu’il cause comme un monsieur ou comme un curé (dixit un gilet jaune à la radio), mais qu’il n’est pas de son monde. Avec Macron, on a toujours l’impression qu’il en fait un trop, dans la vulgarité ou dans l’onctuosité, qu’il n’est finalement que le conteur détaché de son épopée. N’oublions pas, qu’il a fait du théâtre, et que son langage reste l’expression d’un rôle. L’Emmanuel, venu d’ailleurs, est une énigme. Qui est le vrai Macron ? Où est sa vérité ? Dès le début de l’aventure, le doute est apparu sur sa sincérité. Il y a trop de communication, donc trop d’artifices. Après le Jupiter tantôt orgueilleux et hautain, tantôt voyou et vulgaire, après les mots du mépris, le nouveau Macron, comme le Beaujolais, prend des saveurs d’empathie, de la rondeur, de la douceur. Il se déguste, gouleyant et suave. Il n’est pas sans charme, comme on l’avait découvert lors de la campagne électorale. Mais le beau texte ne fait pas les belles paroles. Déjà, le sourire affecté ne passe pas chez les gilets jaunes qui ne sourient plus de leur triste vie et des fatigues de la lutte.

L’avenir confirmera ou non la sincérité du propos. Après avoir passé les quarantièmes rugissants, le capitaine change de cap. On abandonne le froid. À bâbord toute, vers le soleil et le continent radieux. Vive la Sociale ! Peuple, je vous aime[4]. Le respect est donné comme une offrande faite aux marris ! Plus de mots crus, que des mots doux, presque des mots bleus qu’on dit avec les yeux[5]. Mais si telle est la nouvelle tonalité du changement cap, il faudra faire le ménage dans l’équipage, au verbe rugueux, qui a souvent été, dans ses paroles, plus royaliste que le roi et plus méprisant que le mépris majestueux du président. On pense ici à M. Castaner, pas très bon dans le maintien de l’ordre et dans le choix de ses éléments de langage. Les Français seraient en droit de ne pas attendre le congé mérité du ministre. Dans l’entreprise, on licencie pour moins que ça !

Dans l’exorde (l’ouverture ou le prologue), l’admonestation contre les violents et fauteurs de désordre présentait une inévitable posture d’autorité : l’État c’est moi ! On n’assaille pas l’Élysée comme ça. On aura d’abord entendu l’instituteur grondant avec hauteur et fermeté les enfants pas sages, les trublions du fond de la classe. Les Gaulois sont batailleurs. Ils animent avec passion leur joyeux foutoir, mais au fond d’eux-mêmes et de leur paradoxe, ils n’aiment pas la chienlit, le désordre pour le désordre, le désordre désordonné. Il y a des règles dans la confrontation et la bagarre. On veut bien couper les têtes mais on les choisit. On commence par se faire la Lamballe[6], mais dès que la fièvre sanguinaire s’emballe, on remballe et on se replie (voir le dégoût des excès sanguinaires de la Terreur, sous le Directoire). L’obstination n’excuse pas les dégradations. Dans ce premier point du message, le président veut séparer les honnêtes gens des voyous, des casseurs et des jusqu’au-boutistes. Le règne se fonde sur les divisions, quand on n’en a plus. Cependant, on ne peut réduire les gilets jaunes aux violences et aux excès : ce serait méconnaître la gravité de l’incommensurable défiance populaire. La société française fait sa crise de la quarantaine… de quarante ans de désespoir.

Après le coup de règle sur le bureau, le président s’est radouci, glissant vers une belle envolée lyrique, émouvante, presque pathétique, sur la misère des petites gens, de son peuple. Ah le peuple, son peuple comme il affectionne de le dire lorsqu’il cause à l’étranger : c’est toujours son côté américain ou royal. Or, les Français ne sont pas son peuple : ils ne sont pas ses sujets, mais ses concitoyens. Et qu’en sait-il du peuple, puisqu’il ne le connaît pas ?  Reconnaissons qu’il s’est abstenu de l’expression, mon peuple. Les séances royales sont révolues, mon peuple aurait été du plus mauvais goût.

Les larmes de Zola

Avec un talent très littéraire et des mots choisis, le président a fait du Zola, qui aurait lu Guilluy, décrivant les malheurs et le malaise de la France périphérique, en n’oubliant personne ou presque : le couple de salariés qui ne finit pas le mois, le pensionné retraité ou handicapé, la femme célibataire (mee too, je pense à elle), mère débordée, les plus fragiles qu’il ne faut pas laisser tomber. Là, le propos se voulait de chair et de sang. Jupiter a entendu la colère, qualifiée de juste. La colère, cela est juste et bon… Il aurait fallu être bien sourd pour ne pas l’entendre et aveugle pour ne pas la voir, et bien arrogant pour en contester la légitimité. Mais s’il est venu, s’il a vu, il n’a pas vécu. Le président a surtout vu les gilets jaunes à la télé, plus que sur le terrain.

Comme le général De Gaulle sur le balcon d’Alger, mais sans la liesse et la gestuelle, il a glissé, d’une voix suave et compatissante son « je vous ai compris », enfin plus justement : « cette détresse, je l’ai comprise ». Touché par la grâce tardive, Jupiter remonté sur son Olympe après un voyage sur terre, s’est livré à une belle leçon de sociologie de la France périphérique. Le jury le récompensera pour la justesse du constat. Il était temps d’ouvrir les yeux et de reconnaître l’état des Français, leur colère et leur indignation. C’était le moment le plus chaleureux du discours. Il y avait presque du repentir dans le ton, comme une coulpe battue. Le « j’ai blessé par mes propos » a été très émouvant, comme un acte de contrition. Mieux vaut tard que jamais. La jeunesse pèche souvent par orgueil et mûrit à reconnaître ses fautes. Il est vrai que le président n’avait guère eu à se frotter à la plèbe auparavant, ayant surtout fréquenté les bureaux, les salons, le beau monde, le pouvoir, la finance et les affaires. Pompidou, agrégé de lettres, parlait bien lui-aussi, mais il avait roulé sa bosse. Il avait appris les poèmes aux gosses de bourgeoise de province. Il avait connu la guerre, l’Occupation, les bureaux de Rothschild. L’homme de lettres avait vécu son époque tourmentée. Il avait aussi été à bonne école, celle du Général, puis s’était coltiné l’intendance à Matignon sous l’ombre du pas commode grand Charles. Ses successeurs ont également tanné leur cuir à la vraie vie, reçu le choc et l’onction du suffrage, gravi les marches du cursus honorum[7] des mandats de la République, connu la foule et le désert. Le petit Macron fut bombardé trop vite et trop haut, à une place où il n’est pas très à l’aise finalement.

Maintenant, après ce brillant constat, il faudra convaincre que le Macron nouveau n’est pas seulement un coup de com’. Autour des ronds-points, on craint l’enfumage. Pas seulement celui des lacrymogènes de la police. On craint surtout la fumée présidentielle. Habemus promessas. On a tellement l’habitude des paroles, des caramels, du chocolat qu’il peut les dire à une autre. Et le bon sens murmure qu’il faut toujours se méfier de ceux qui causent bien, trop bien. On a du mal à croire la transformation dans la Transformation, en si peu de jours. C’est louche ! Même la métamorphose de Kafka prit du temps. Mais après tout, Jupiter descendait parfois de son Olympe et savait se déguiser en populo pour séduire, lutiner, se livrer à ses frasques et enlever les jeunes filles. Au front, la colère a généré le ricanement, l’exaspération la haine. L’aurait-on tant aimé qu’il faille le haïr, ce président des riches ? Les vigiles de la cause n’y croient plus, n’entendent plus. L’espoir s’est fracassé dans les petits matins de novembre.

À suivre…

Antoine de Nesle

[1] L’Histoire a fait de la chute rocambolesque du Directoire, le 18 brumaire an VIII (9 novembre 1799), un coup d’État.

[2] Dans le dogme catholique : changement de toute la substance de pain et du vin en toute la substance du corps et du sang du Christ. Ce qui tient du miracle !

[3] Chez les catholiques toujours, la transverbération est un phénomène mystique, le transpercement spirituel du cœur par un trait enflammé d’amour. Le Bernin l’immortalise dans une magnifique sculpture, sise en l’église Sainte-Marie della Vittoria, à Rome (vers 1647-1652), chef d’œuvre de l’art baroque.

[4] À chanter, sur un air de Julien Clerc (1982) : https://www.youtube.com/watch?v=oz_fK97ggwc

[5] Chanson d’amour de Christophe (1974) : https://www.youtube.com/watch?v=9yipslyMYyM

[6] Marie-Thérèse-Louise de Savoir-Carignan, princesse de Lamballe, née à Turin en 1749, surintendante de la maison de la reine Marie-Antoinette. Arrêtée le 10 août 1792, lors de l’invasion des Tuileries, incarcérée avec la famille à la Tour du Temple, puis conduite à la prison de la Force. Après un simulacre de procès, elle est massacrée par la foule, le 3 septembre 1792. Sa tête fut promenée sur une pique sous les fenêtres de la reine, au Temple.

[7] La course aux honneurs à Rome : on commençait par questeur, puis édile, préteur et consul.

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