L’annonce faite au pays (2ème partie) : des larmes à l’alarme

Une semaine après, Gilet jaune, acte V : la pièce est aussi longue que La folle de Chaillot[1]. La crise sociale n’en finit pas, tant la blessure de la nation en colère est profonde. Les gens ordinaires souffrent du porte-monnaie et dans leur dignité. Le nouveau monde se coltine l’héritage de l’ancien. Vierge immaculé du passé, le jeune président vient au secours d’une république au bord du gouffre, tel Bonaparte revenant d’Égypte. Bis repetita : nous voici à la veille du second tour de 2017 : ou Macron ou Le Pen ! Mais l’Histoire racontée aux enfants de l’épopée macronienne tient de l’historiographie officielle et du songe d’une nuit d’hiver. Le discours du 11 décembre n’aura pas calmé les esprits. Le décryptage de l’oracle présidentiel continue.

Mea et alii culpa : la faute des autres et à pas de chance

Si tout va mal, c’est la faute à pas de chance. On ne va pas quand même pas tout assumer, rappelle Macron. Car c’est aussi la faute des autres, ceux d’avant, depuis quarante ans qu’il n’était pas né. « Cette détresse ne date pas d’y hier, nous avons fini par nous y habituer ». C’est joliment dit. Certes, le Français périphérique a de la patience, de la persévérance, de l’abnégation dans la difficulté. Mais il ne s’habitue pas, il ne parvient pas à se faire à l’habitude de l’humiliation, qui ne s’oublie pas. Peut-être que Macron et les siens, ceux d’en haut avaient fini par se faire une habitude. Il le faut bien pour survivre. La détresse, le malaise des territoires, le mal être des travailleurs, l’oppression fiscale, il ne la voyait plus de leurs avions, de leur TGV, de leur voiture à vitres teintées, de leurs palais et villas clôturées, de leurs conseils d’administration, cercles mondains et réunions d’importants, ou si, un petit peu, par hasard, accessoirement, comme de cauchemardesques apparitions si vite oubliées. Et puis, il semble bien qu’il y a participé un peu, lorsqu’il était à la banque puis aux côtés de Hollande, à l’Élysée, au ministère. L’héritage, il y a trempé et pas qu’un peu. Il est donc présomptueux de se faire passer pour le jouvenceau de la dulcinée, le perdreau de l’année 2017. On n’est pas pigeons à ce point. Mais bon, il y a du vrai dans tout ça, la faillite des élites, dont il fait partie, dont il est le produit, ne l’oublions pas.

L’âme blessée de la France

Et le président reconnaît aussi que ce malaise n’est pas seulement matériel, il est spirituel et moral. France, qu’as-tu fais des promesses de ton baptême et de la république ? Depuis le 11 novembre, on sait que Macron a lu des livres d’histoire, même s’il adhère aux repentirs du temps. Il a donc enfin compris et admis la détresse identitaire et culturelle de la nation orpheline, du Français qui aime son pays mais qu’on a encore traité il y a peu de nationaliste, de Gaulois franchouillard, presque de xénophobe et de raciste. Il serait temps que le président s’occupe un peu de la république orpheline de la nation, réduite par les bobos à un agrégat de minorités visibles, que certains politiciens ont soudées et énervées contre la majorité des invisibles, dans un délire dogmatique et destructeur. Bien oui, un peuple qu’on divisé à ce point court à sa perte.

Le malaise démocratique, la laïcité bousculée et tout le tremblement, le terrorisme, l’agressivité, la délinquance. D’où ça vient ? Pas seulement de la misère des corps, mais surtout de celle des âmes. Il va bien falloir régler le « solde » migratoire (tout en signant le pacte de l’ONU ?) et s’occuper de l’identité de la Nation, du contrat unissant les concitoyens, des valeurs et d’un mode de vie communs, qui ne peut se réduire au vivre-ensemble des bien-pensants. Et là, c’est pas gagné ! Si l’on a pudiquement tu l’inquiétude de l’immigration, elle n’en demeure pas moins très présente sur les ronds-points où, après quarante ans de voitures brûlées, d’école déstructurée, d’insécurité et d’islamisation dans les quartiers, l’on ne croit pas vraiment à l’ « immigration heureuse », que l’on a fuie dans son lotissement. La majorité des invisibles voudrait bien qu’on s’occupât aussi d’elle. Elle a bien vu que les premiers pas du Macron suivent le sentier culturel « autruiste » des bien-pensants, de la mondialisation heureuse et de la politique des minorités : c’est après tout sa culture, celle des followers, mobiles, indifférenciés et délocalisés. Alors, là, ils attendent le Macron-nouveau sur les symboles, l’amour de la patrie, le retour de la nation, et les coquetteries sociétales, l’écriture inclusive, la PMA pour toute, l’arabe à l’école, la fessée, le fricotage avec la mosquée et le défilé de mode islamiste. Et pas seulement dans les discours.

Élu, comme il le prétend, pour réconcilier les Français, le président a échoué en dix-huit mois. Il avait d’autres priorités. Il regardait vers Bruxelles – l’alpha et l’oméga du nouveau monde déterritorialisé – plus que vers son pays. Il portait plus d’attention à Trump et Poutine qu’à « son » peuple, étourdi qu’il était par le pouvoir élyséen et l’adaptation forcée des Français au dogme mondialiste. Avec ses premiers de cordée, il pensait à sa croisade de printemps contre le populisme. Tourné vers son Nouveau Monde, il avait l’aveuglement des jeunes premiers et les certitudes des conquérants.

Macron ou le chaos

Complice, il dit être « clair avec vous », pour bousculer le système, les habitudes, les hypocrisies. Les paroles sont belles comme des promesses de l’aube. Mais l’aube ne dure qu’un instant. N’est-il pas lui-aussi un produit du système, et pas très franc avec nous depuis le début, tout en représentation fabriquée, en éléments de langage, en com’ ? Le gars manque de sincérité. Pourquoi le croire maintenant. Sa légitimité il ne la tire d’aucune coterie (le mot est joli), mais du peuple souverain. Certes, le peuple a voté en 2017, surtout contre Marine Le Pen. Et derrière Macron, on a bien vu les intérêts qui l’ont mis en selle et ont financé sa campagne. Le hic, c’est que pour regagner une légitimité perdue, gaspillée, les mots d’un instant télévisé ne suffiront pas. Quand ça tangue à ce point, la légitimité doit être remise en jeu par l’élection, l’appel au peuple, non par les ondes, mais par le vote. En réclamant un référendum, les gilets jaunes ont compris la Cinquième république.

Alors, lyrique presque pathétique, il fait le coup de la dernière chance et de l’union nationale. Moi ou le chaos, l’adaptation et la soumission à la mondialisation malheureuse des élites – ou le populisme du peuple. La chanson est connue, elle ignore que la vie est aussi un rapport de forces dans le jeu des intérêts. Les gilets jaunes pensent qu’il est légitime de résister à un modèle qui les appauvrit et généralise l’injustice.

On sera d’accord qu’il faut trouver une voie pour s’en sortir, tous ensemble. Mais pour choisir la voie, le peuple veut faire entendre sa voix et choisir le porte-voix. Demain sera décrété l’état d’urgence économique et social. Que ne l’a-t-il pas fait avant ? Il veut faire rêver avec l’avenir numérique, l’usine sans ouvrier, le robot qui donnera à manger dans l’EHPAD, et qui remplacera les êtres humains, réduits à la servitude du chômage de masse. De quoi revêtir un gilet jaune. La passion rend aveugle, en amour comme en technologie. La technique génère le meilleur et le pire. La prudence s’impose sur ce que pourra être une société numérique. L’avenir réduit à la machine, ça ne fait tout de même pas rêver !

On sera d’accord avec lui, cependant, sur la mobilisation générale à faire autour de l’éducation et de la formation (que de temps, de compétences, de talents, perdus). L’avenir est dans nos cerveaux… et dans nos cœurs aussi ! L’intelligence est la clef, mais pas que… Les technocrates ont l’intelligence froide et le monde n’est pas qu’intelligence, surtout artificielle. Il faudra bien que l’homme reprenne le dessus. Osera-t-on trancher contre la machine pour sauver l’humain lorsqu’il le faudra ? Pas sûr, puisque l’humain coûte. Alors, oui, le gilet jaune veut vivre dignement de son travail, mais cela nécessitera quand même de discuter du partage de la valeur ajoutée, et de se heurter au grand capital mondialisé qui vit d’opportunités et d’opportunisme… si, si, un peu quand même. Ce n’est pas parce que les populistes le disent qu’il faut rejeter le constat, partagé d’ailleurs par des économistes très sérieux ! Il n’est de richesses que d’hommes disait Jean Bodin[2], et la liberté est dans l’indépendance, l’autonomie du petit, pas dans la domination du gros.

Les cadeaux de Noël du Père Macron

Après les envolées théoriques, sachant que les gilets jaunes l’attendent au tournant, et ne sont guère amateurs de poésie politique, arrivent les travaux pratiques. Le président s’habille de rouge et se déguise en Père Noël, égrenant son catalogue de mesures. Alors là, c’est bluffant. Fini l’austérité, fini la soumission à Bruxelles, fini le dogme béat. Pompidou des sous, Macron du pognon. Et du pognon, c’est dingue comme il en distribue. Le Père Noël, commence par donner cent euros de plus au SMIC. Mais qu’en sera-t-il pour les petits qui gagnent à peine plus. Le cadeau a le poison des mesures sectorielles, qui ignorent la grille et l’échelle des salaires. Mieux vaut laisser la chose au dialogue social.

La suppression de la CSG au retraité de moins de 2000 euros est un aveu de l’inanité de la séniorophobie des experts. Attention, elle ne vaut pour l’année 2019 seulement, comme la hausse des carburant repoussée de six mois. Ce qui a été donné pourra donc être repris. La contribution des plus fortunés à l’effort fiscal est une promesse qui sent le reviens-y : on demande à voir ! Quels plus fortunés ? Quelle contribution ? Le rattachement de l’impôt à la nationalité, comme aux USA : chiche ! On verra si l’Europe le permet. L’État fera payer aux entreprises une prime de Noël pour tous. Facile pour les grandes qui ne sont pas à ça près, plus compliqué pour les petites. Sera-t-il généreux avec ses petits fonctionnaires ? Encore une affaire qui relève du dialogue social. Que les riches se rassurent, l’ISF sur le grand capital ne reviendra pas. La fascination du mobile mondialisé est plus forte. L’ennemi demeure toujours le propriétaire immobilier, le sédentarisé, le localisé. Les moyens plus continueront à liquider leur patrimoine immobilier pour payer leur impôt. La défiscalisation des heures sup’, allégées des charges est de retour. Le travailler plus et gagner plus de Sarko, vu en catimini vendredi, va remplacer le travailler plus pour gagner moins du nouveau monde. L’ambitieuse réforme de l’État annoncée, laisse sceptique. Pourquoi maintenant et pas avant ? Autour du rond-point, le gilet jaune rêve du licenciement de l’énarque pour cause de restructuration et de dégraissage, mais on dégraisse toujours par le bas, jamais par le haut !

L’injonction du social risque fort d’être paradoxale, lorsqu’elle se heurtera aux réalités de gestion de l’artisan, des PME, et aux diktats de l’Europe. Les gilets jaunes ne veulent pas d’aumônes, de mesures superficielles, mais la transformation du système, et pas forcément celle que leur propose Macron, l’Europe, la mondialisation. Le Gaulois pense que l’austérité n’est pas sa finalité dernière. Le plaisir du changement par le haut, que chacun goûtera précipitamment, ne dure qu’un instant, les chagrins des réalités durent toute la vie.

Suite et fin au prochain numéro…

Antoine de Nesle

[1] La folle de Chaillot, pièce de Jean Giraudoux, 1945.

[2]Jean Bodin (1530- 1596), juriste, économiste, philosophe, un des grands théoriciens de la souveraineté et de l’Etat de droit. Auteur des Six livres de la République, 1576.

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