L’art de la fuite : Les Maîtres Anciens de Thomas Bernhard au théâtre de la Bastille (Paris)

Thomas Bernhard est un auteur austère. Sa plume est cruelle et cynique. Il est vrai que les hommes – et les femmes : pour faire plaisir à Marlène (1) – l’ont bien mérité. Le comique sied pourtant à la peinture des mœurs. Pourquoi donc choisir la gravité et l’ironie ? Mais parce qu’elles sont aigres et douces, comme la vie qui au fond n’est pas drôle du tout, puisqu’elle finit mal, même si elle a été bien vécue. En réalité, le pessimiste est un optimiste qui a tout compris. Dès la naissance, c’est foutu, alors il faut profiter de la vie. La lucidité commande de savoir qu’il y a des fins ultimes à toute chose, surtout à la vie. Le désespoir est drôle, dit Reger, le héraut contemplateur et contempteur des Maîtres Anciens (roman de 1985).

À l’époque du Nouveau monde, il paraît étrange et anachronique de contempler les maîtres anciens. Après tout, les générations technologiques macronisées n’ont-elles pas tout inventé, et en premier lieu, elles-mêmes : la 8ème merveille du monde. Il n’est pas étonnant qu’avec l’avènement de la procréation artificielle, l’époque accouche de l’auto-engendrement. La contemplation du passé serait donc passée de mode. Seul un fada peut aller au musée, s’asseoir devant une toile, fixer son regard et se perdre en rêveries et en réflexions. La pensée est folie et malheur. Heureux et sages sont ceux qui ne pensent pas. Reger, le personnage de l’avant-dernier roman de Thomas Bernhard, pense. Il pense trop. Il pense fort. Plus que fumer, penser tue ! La pensée est notre tabac, et la vie est un cancer. Et il n’y a pas de fumée sans feu, bien que la cigarette soit interdite au musée. Notre ministre de la santé publique et morale finira bien par remiser les tableaux avec fumeurs. La république du Bien est en marche.

Au théâtre de la Bastille, la scène des Maîtres Anciens se passe quelque part en Autriche, à la Galerie nationale de Vienne. Cette Autriche avec laquelle Thomas Bernhard n’a cessé de régler ses comptes. Car leurs comptes à tous les deux n’étaient pas bons… ni d’ailleurs la réputation de l’auteur, qui ne fut pas prophète en son pays. En effet, l’Autriche n’a jamais expurgé son passé nazi. Il est vrai que dans la version officielle de l’Histoire, l’annexion de 1938, l’Anschluss, a fait d’elle une victime. Thomas Bernhard a souffert à la place de son pays et il eut l’outrecuidance de lui montrer la souffrance de la culpabilité. Il n’est pas le seul à avoir voulu racheter les péchés du monde. À chacun sa croix – ou ses bannières à croix gammée – la sienne fut le roman et le théâtre. Il est vrai que la littérature autrichienne n’a jamais été très drôle, quoique ironique. La germanité de la marche de l’Est est trop catholique, trop slave, trop mêlée de Mitteleuropa. Mais chut, le sang mêlé aspire à la pureté. S’il défend l’héritage autrichien, le nouveau et jeune chancelier autrichien devra faire avec l’auteur le plus célèbre de la fin du XXème siècle, devenu un maître ancien des lettres. Cela ne devrait pas manquer de sel et de poivre.

Maîtres anciens est l’histoire du deuil de Reger, de sa vie, de sa femme. Il l’avait rencontrée au musée, c’est là que la boucle est renouée. Reger est musicologue. Il n’a pas que le logos de la musique. Il vomit celui d’une existence mal heureuse. Il a perdu sa femme (Thomas Bernhard avait lui aussi perdu « l’être humain de sa vie », une femme qui avait 35 ans de plus que lui). Cette perte l’a rendu éperdu. Pour oublier, il aurait pu boire – « personne n’est plus malheureux que les gens qui cuvent » – il a préféré voir… voir et revoir le même tableau, L’homme à la Barbe blanche du Tintoret. Tous les deux jours, depuis trois ans, il va au musée pour son exercice de contemplation. « Je viens ici voir ce que les gens disent. » Il est régulier et ponctuel, à la germanique. Ce jour-là, il vous emmène avec lui. « J’ai besoin d’un auditeur, d’une victime » avoue-t-il, afin de partager sa logorrhée musicologique, artistique, philosophique. Parler est vital, car « tout individu qui se tait étouffe ». Lui est un « artiste de la parole et du silence » et ça vaut le coup d’oreille : « ce que je pense est extrêmement dévastateur ».

Le musée est un souvenir d’école et d’enfance. L’enfance est l’enfer même, avec les tortures de l’instruction et de l’éducation. Le professeur – même de gauche ! – est un suppôt de l’Etat. Qui n’a pas été au musée de sa ville avec l’école ? L’école est obligatoire, le musée aussi. « L’État pense que les enfants sont les enfants de l’État. L’État engendre les enfants. C’est du ventre de l’Etat que sortent les enfants. » Thomas Bernhard a-t-il lu les maîtres anciens de l’État moderne qui, au XVIIème siècle, avouaient que le mariage est le séminaire de l’État ?

Reger déteste les maîtres anciens, le passé figé en peinture, les classiques. Aucun n’a grâce à ses yeux. Quoi de pire que l’Art dans un musée ? Les historiens de l’art ont réduit l’art à une ratiocination. Les grands artistes sont plus dénués de scrupules que les politiciens. Aussi s’amuse-t-il à chercher dans les tableaux un défaut rédhibitoire. Regardez, les mains. Elles sont toujours ratées. Le tout et la perfection n’existent pas, même chez les maître anciens. Ça nous rassure. Faites pareil en amour : « nous aimons un être car il a quelque chose d’important ». Mais, « cherchons les défauts de l’humain ». « L’art, c’est ce qu’il y a de plus grand et de plus répugnant. » Reger n’a pas connu Jean-Pierre Coffe, mais il n’en pense pas moins : « l’art contemporain ne vaut pas tripette, c’est de la merde ! Les artistes sont des menteurs, leur ouvrage est du mensonge, et la vie est menteuse ». Je n’aurais pas osé le dire.

La philosophie n’est pas mieux. Et les maîtres anciens de la philosophie valent ceux de l’art. Tenez, Heidegger. « Ce petit bourgeois national socialiste a emprunté de grandes pensées pour les transformer en petites. Il rapetisse la pensée pour la rendre possible. » Le musicologue n’aime pas la musique. « Bach un gros puant ». Il aime Beethoven, surtout le concerto la Tempête, une œuvre kitch. « Beethoven est crispant et monotone ». Il est un être brutal. En réalité, il est d’« un sérieux proprement ridicule ». Et « les Wagnériens sont insupportables, que dire des Heideggériens ! »

La pièce est un monologue et une performance. La mise en scène d’Éric Didry est sobre. Nicolas Bouchaud s’est mis dans la peau de Reger. Exceptionnel, il déambule, éructe, sue, interpelle le spectateur, l’invite même sur scène. « J’ai trouvé une jubilation dans la destruction, salvatrice et roborative » de Thomas Bernhard. Il nous promène dans ses doutes, ses vociférations, ses abattements. Il ne nous lâche pas. « L’acteur n’est pas celui qui imite la vie, il est dans la vie ». Reger est un homme en colère contre sa condition humaine. L’acteur se devait de dompter le personnage. Mais la bête bernhardienne est coriace. Il faut bien du talent pour la tenir, et Nicolas Bouchaud a ce talent-là. Le tout dans un décor minimaliste. La toile du Tintoret est une immense surface de papier kraft. Le vieux tourne-disque mugit dans le coin. La poudre étincelle. Pas besoin de tralala, les mots seuls captivent lorsqu’ils sont bien dits.

Reger a ses pudeurs. L’invective est une façon de raconter sa vie, son naufrage. Il se raccroche à l’art mais il sait que les maîtres anciens ne peuvent nous aider. Il dénonce l’art d’Etat, mais l’art le sauve. Les maîtres anciens de Thomas Bernhard sont un éloge de la fuite. « Je me suis faufilé dans l’art pour échapper à la vie ».

Antoine de Nesle

(1) Marlène Schiappa, inénarrable ministre de l’Égalité et de l’Inquisition politiquement correcte.

Maître Anciens, d’après le roman de Thomas Bernhard, Théâtre Bastille (Paris), 19 heures, jusqu’au 22 décembre :
http://www.theatre-bastille.com/saison-17-18/les-spectacles/maitres-anciens-une-comedie

Pour les amateurs du saint Bernhard : http://www.gazetteassurance.fr/les-charmes-cruels-de-la-bourgeoise-au-but-de-thomas-bernhard-au-poche-montparnassehttpwww-theatredepoche-montparnasse-comprojectau-but/

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