Le Bonheur au travail ?

Le bonheur est relatif

Les philosophes le savent depuis longtemps, le bonheur est une notion relative. Il correspond au ressenti du réel, moins les attentes que l’on en avait. Pour ne prendre que la dimension monétaire, il est aussi relatif dans le temps. On est plus heureux en passant de 0 à 1M€, qu’en passant de 10 à 2M€, et pourtant on devrait plus content avec 2 plutôt que 1M€. Il est également relatif dans l’espace. On est plus heureux en étant moyennement riche dans un environnement pauvre qu’en étant aisé dans un environnement de riches. Riche vient d’ailleurs étymologiquement du germain Reiks, qui signifie puissant (par rapport aux autres) et non pas plein d’argent.

A cet égard, la « rat race » professionnelle, ou le hamster dans sa cage (sa « roue hédonique »), est sans issue, puisque, plus on gagne, plus on veut gagner. Hobbes avait compris cette quête perpétuelle et vaine. Pour le workaholic (mot valise caractérisant l’addiction au travail, comme s’il s’agissait d’alcool pour en oublier le sens), le travail est à la fois un refuge et un piège. D’autres s’échappent de la condition de travail dans la psychologie positive, les thérapies cognitivo-comportementales, les sectes ou autres clubs pseudo-philosophiques pour donner du sens à ce qui n’en a pas.

Non jobs ?

Le travail signifie étymologiquement le tripalium, trépied de torture ou d’accouchement. Rechercher le plaisir dans le travail relèverait de l’aporie. Certains s’acharnent à vouloir concilier épanouissement et travail, en lui donnant du sens. Or, divers livres dénoncent les « bull shit jobs », ces « non jobs » servant de placards, dont l’intitulé de poste cache mal le vide sidéral de leurs fonctions fictives.

Par exemple, faute de pouvoir révoquer un fonctionnaire, l’administration multiplie les cimetières d’éléphants et autres voies de garage, comme les inspections dans les ministères. Dans le privé, les dérives du fonctionnement des entreprises, comme la réunionite aigüe, sont connues. Même des personnes dans des fonctions utiles ne voient pas de sens dans leur travail faute de voir des résultats concrets (mails échangés plutôt que produits finis). D’autres, qui ont conscience de la vacuité de leur emploi, vont passer beaucoup de temps à faire semblant de travailler en s’agitant et faisant mine d’être très occupé, faute d’output mesurable.

La pure course en avant conduit à accepter des « bullshit jobs », avec un salarié sur 2 qui voit une perte de sens à son travail. Depuis V. Giscard, on a multiplié les emplois administratifs, générant des activités occupationnelles, palliatif aux chiffres du chômage, mais en ne créant pas de véritable activité productive. Même l’exécutif actuel, pourtant structuré autour de hauts fonctionnaires, veut s’attaquer à l’absentéisme, aux congés maladie (supposée) et peut-être à la vacuité des emplois dans les collectivités locales (la haute fonction publique d’Etat restant aujourd’hui un sanctuaire). Le gouvernement leur demande aujourd’hui de passer à 1607 heures/an (durée légale dans le privé).

Le digital salvateur ?

Le nouveau monde du digital bouleversera effectivement le monde du travail. Le risque est de tendre à quelques codeurs pertinents et des foules d’inutiles (dont une minorité d’apparatchiks au chaud et la multitude des autres dans la misère sociale). Les tâches que l’on peut robotiser s’accroîtront avec les objets connectés. Les tâches que l’on peut informatiser encore plus. L’espoir d’avoir à travailler moins pour la grande masse est probable (merci à J.M. Keynes pour sa prédiction). Sauf que cette grande masse n’ayant plus de fonction sociale, ne pourra pas en profiter.

Travailler en « indépendant » (expression incorrecte puisqu’il faut être connecté à de multiples réseaux) suppose de connaître ses aspirations et ses compétences (Gnothi Seauton comme c’est écrit à Delphes). Bien sûr, il ne faut pas tomber dans un narcissisme introspectif ou pervers (au sens de P.C. Racamier), que l’on peut réserver à certains chefs d’Etat ou d’entreprises (c’est là où leur proportion est la plus grande, selon les études les plus sérieuses). Un point positif néanmoins, la relaxation se développe dans certaines start up, ce qui est favorable à la sérotonine régulant nos humeurs.

Mais pour beaucoup, ce sont des situations précaires, comme les travailleurs pour des plateformes d’internet (Uber, livraisons, emplois de services, intermittents, etc). Et bien sûr, les créateurs d’entreprises, qui sont statistiquement de hauts diplômés en France, se mettent encore plus en risque. Beaucoup échouent et c’est mal vu en France, alors que l’on apprend plus par ce type d’expérience que pendant des décennies dans des postes d’exécution.

Différentes visions

La culture internet doit beaucoup à la contre-culture des années 1970, et aux philosophies orientales. Ces courants de pensée tendent à faire abstraction des stress matériels (comme le Bouddhisme, débarrassant des illusions pour tendre au nirvana), à respecter simplement les règles en société (Confucianisme) ou celles de la nature (Taoïsme), où attendre la réincarnation pour les Hindouistes. Au Népal, on mesure la production de bonheur ou de bien-être plutôt que le PNB. Même chez les philosophes grecs, les hédonistes et les stoïques se rejoignent en se satisfaisant de ce que l’on a. Il faut même imaginer Sisyphe heureux (si l’on en croit A. Camus) qui n’avait que son rocher à faire gravir.

La vision en neurosciences s’intéresse à nos sécrétions d’amines. En France, on pallie les angoisses par une consommation immodérée d’anxiolytiques, voire d’opioïdes (certains demandent la légalisation du cannabis). Les antidépresseurs accroissent généralement (mais avec des effets éphémères) le taux de sérotonine. C’est un neurotransmetteur inhibant lié au bonheur ou à la sérénité (quoique l’absence de trouble, l’ataraxie, ne signifie pas le bonheur), à la différence de la dopamine et l’adrénaline, plus liés au plaisir, l’ocytocine associée à la confiance ou l’endorphine qui apaise douleur et stress. Ce stress, associé à trop de sécrétion de cortisol, peut dériver au travail en burn out (épuisement), en bore out (écœurement) ou simplement en brown out (lassitude).

France oblige, il y a aussi la vision étatique. Les Français sont stressés par le nombre excessif de lois, de normes et de prélèvements obligatoires. Cela joue à titre personnel (cela empêche d’être soi-même) et professionnel. Les entreprises sont également ainsi handicapées par rapport à la concurrence, et le manque de compétitivité génère du chômage de masse (9% de taux de chômage en France contre moins de 4% dans les pays anglo-saxons libéraux).

En attendant l’apogée éventuelle du transhumanisme, les anciens humanistes préconisaient de « cultiver son jardin » (Candide/Voltaire). Tentons l’expérience, tant que le réchauffement climatique nous laisse cette activité loisible.

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