Le musée Bourdelle se met à la mode : l’œuvre au noir de Balenciaga

Les cinéphiles connaissent la Bourdelle, un des derniers rôles de l’incomparable Jacqueline Maillan, dans le film « culte » Papy fait de la résistance. Jacques Villeret, en simili dictateur allemand y chante je n’ai pas changé de Rouilio Essuiglass (Julio Iglesias, le chanteur des mélopées pour mamies romantiques) … devant la cantatrice médusée. Mais qui connaît Antoine Bourdelle, le sculpteur de Montauban, élève de Falguière, qui laissa quelques traces colossales ici et là, notamment les métopes du théâtre des Champs Elysées et le monument aux mort de sa ville natale ou celui de Montceau-les-Mines ? Monté à Paris, il s’installe dans le quartier de Montparnasse où son atelier a été transformé en musée : un endroit charmant et champêtre comme il en existe encore dans la capitale. Le musée existe depuis 1949 et abrite des plâtres et des œuvres du sculpteur. Il appartient à la Ville de Paris, comme le musée Galliera, dédié lui à la mode. Voici déjà un lien institutionnel entre les deux musées, à défaut de partager le même art. Mais notre époque est aux mélanges et aux improbables rencontres. Le grand chic est de promouvoir l’art contemporain dans les lieux de la culture et de l’art classique, le Louvre, Versailles, et autres lieux historiques : serait-ce l’hommage du vice à la vertu ? En tout cas, la comparaison n’est que très rarement en faveur des artistes de notre époque. L’autre tendance très tendance est le retour du voile, que l’on voit dans la rue – mais là, point n’est besoin d’organiser une exposition, la performance est mêlée au quotidien – et des vieux chiffons. La mode, l’histoire de la mode, est à la mode. Tant mieux pour les yeux. C’est un peu plus plaisant que les burqas et autre burkinis qui défilent de plus en plus dans les rues de nos villes, et l’on ne peut qu’encourager cette mise en valeur du patrimoine du pays de la haute couture. Ah Paris… Nous ne pouvons qu’avoir la nostalgie de la ville centre du monde, capitale des arts et de la mode. Aussi l’histoire de la mode s’installe un peu partout et se mélange aux autres arts. Pourquoi pas, si le mélange flatte le goût, les sens et les émotions.

Comme personne ne s’intéresse à Bourdelle, la Ville de Paris a décidé de donner une autre vie à son musée en organisant une improbable rencontre entre le sculpteur et un grand couturier d’autrefois Cristobal Balenciaga. Les deux artistes n’ont a priori rien en commun. Quoique. Bourdelle a sculpté les corps, et Balenciaga les habilla, les sculptant à sa façon. Le tissu se fait pierre, et la pierre est tissu. Donc, je me suis demandé pourquoi avoir organisé une expo de haute couture dans un musée de sculpture. Ne faut-il pas être résolument moderne et tout accepter, les mélanges des genres et les genres mélangés ? On ne s’attardera pas sur la motivation de la rencontre et l’argument, certainement très savant et subtil. L’important est d’avoir découvert le musée Bourdelle et les robes de Balenciaga. Peu importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse.

Cristobal Balenciaga est né et a grandi espagnol, ou plutôt basque, enfin d’outre Pyrénées (en 1895). Son père est marin et maire, et sa mère est couturière. Il y a donc des aiguilles dans la famille. A 12 ans, il devient apprenti-tailleur. On entrait bien tôt dans la vie active et ce jeune âge rend bien ridicule les circonlocutions sur le retour de l’apprentissage à 14 ans, prôné par quelques « réacs » de l’éducation pour sauver les enfants paumés dans le système scolaire. La marquise de Casa Torres, cliente de sa mère remarque son talent et l’encourage. A 16 ans, il entre comme tailleur au rayon confection du grand magasin au Louvre de San Sebastian. A 18 ans, il est chef d’atelier chez New England, et à 22 il ouvre son atelier, avec une trentaine d’ouvrières, transformé en maison de haute couture en 1924. San Sebastian est la résidence d’été de la cour et de la bonne société. Balenciaga se fait connaître. Il voyage aussi à Paris, rencontre Worth, Jeanne Lanvin, Paquin, et Coco Chanel, qui restera son amie. L’Espagne connaît des années troubles, la chute de la monarchie en 1931, puis la guerre civile en 1936 : dans de telles circonstances, la clientèle se fait rare. Les affaires vont mal. Sa maison de Madrid fait faillite, il en ouvre une autre à Barcelone. En 1936, il part à Londres, travaille chez Worth et Rouff. Le 7 juillet 1937, il s’installe à Paris et ouvre une maison de couture. Il est ce « jeune espagnol qui révolutionne la mode ». En 1944, les Allemands ordonnent la fermeture de son atelier, comme celui de Jeanne Grès. Le succès reviendra après-guerre. Il participe au Théâtre de la Mode, exposition itinérante des talents de l’époque. Avec Dior, la mode est de retour, et Balenciaga lance sa ligne « Tonneau ». Il lance un parfum Le Dix, puis la Fuite des heures. André Courrège entre dans son atelier en 1950. Il habille les stars du cinéma, Marlène Dietrich apprécie la sobriété de son style. En 1955, il voyage aux Etats-Unis et découvre le prêt-à-porter. Ce façonnage moderne par les machines n’est pas pour lui. Il reste un artiste de l’élégance, un tantinet élitiste : mais l’art est-il rentable ? Pour coller à son époque, il lance cependant et avec succès une ligne de vêtements de sport. Les poussées printanières de mai 1968 le déconcertent. Les mœurs libérées préfèrent les mini-jupes de Courrège et le prêt-à-porter. Alors Balenciaga, grand seigneur, tire sa révérence et ferme ! En 1969, il dessinera cependant les uniformes des hôtesses de l’air de la Compagnie Air France. Il se retire en Espagne. Sa dernière création est la robe de mariage de la duchesse de Cadix en 1972. Il meurt d’une crise cardiaque en 1977. Après bien des soubresauts, la marque a été reprise par Kering en 2003. Depuis 2011, un musée lui est dédié dans sa ville nature de Getaria.

Chic, classique, sobre, tout en adoptant des formes nouvelles, Balenciaga est le grand couturier de la bonne société parisienne, du temps où l’on mettait des robes de jour, des robes du soir, des manteaux de sortie. Il habille les reines d’Espagne et de Belgique, la princesse Grace de Monaco, la Duchesse de Windsor. Il est un artiste de la coupe, des tailles de guêpe, des silhouettes galbées, des effets de manches… toujours en noir. La femme est élégante, bon chic bon genre, avec la petite touche de fantaisie, dans les jeux d’ombre, les plis, les fronces, les franges, les pampilles, les accessoires, les perles, les nœuds, les rubans et la dentelle. Eh oui, Balenciaga est espagnol, et les traditions nobles et austères de son pays l’ont inspiré. Il est d’ailleurs un collectionneur de dentelles, de broderies, de robes et de collets du XIXème siècle.  Le passé, toujours lui, ne cesse de stimuler le talent du présent. La mode n’est qu’un éternel recommencement de style qu’on adapte au goût du jour. L’histoire de la mode est toujours une histoire de l’art, des goûts, des représentations. Avec les années 1960, la forme est plus audacieuse, le tissu plus raide, moderne donc. Ne pensez que Balenciaga voit la vie en noir, il y parfois une touche de couleur, du rose, du rouge. Son œuvre influencera Oscar de la Renta, André Courrège, Hubert de Givenchy, Emmanuel Ungaro.

Dans la pénombre de la salle du bas, n’oubliez de jeter un coup d’œil sur les sculptures de Bourdelle. Chacun façonnera sa comparaison entre l’œuvre des deux artistes et lui donnera du sens : formes brutes de Bourdelle, élégance racée de Balenciaga, reflets de lumières sur le tissu et la pierre, compositions de formes. L’exposition présente également quelques dessins, des photographies. C’était l’époque où les mannequins étaient encore des femmes, avec des formes féminines, celles que la nature leur a données et que les hommes apprécient, pas des femmes-cintres au visage cadavérique que l’on voit dans les actuels défilés de mortes-vivantes : à chaque société son critère de la féminité et ses fantasmes de la beauté.

Après les robes, flânez dans l’atelier de Bourdelle, soulevez les rideaux et amusez-vous au jeu de piste. Des chapeaux de Balenciaga sont cachés au milieu de l’atelier.  Et lorsque vous serez rompus, les yeux plein d’images et le dos plein de raideur, abandonnez-vous au repos bien mérité, sur un banc, dans le jardin, éclairé par le soleil de l’après-midi. Au milieu de la beauté des fleurs, vous serez encore dans un autre monde.

Antoine de Nesle.

Balenciaga, l’œuvre au noir, Musée Bourdelle (Paris), jusqu’au 16 juillet : http://www.bourdelle.paris.fr/fr/exposition/balenciaga-loeuvre-au-noir

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