Les charmes cruels de la bourgeoise : Au but de Thomas Bernhard (au Poche Montparnasse)

La post modernité est renversante. Elle renverse tout, détruit tout, transforme tout. Elle a renversé nos certitudes. Par exemple : qu’est devenue la bourgeoisie ? Dans les temps immémoriaux, le bourgeois était l’habitant du bourg, de la ville. Il bénéficiait d’un statut particulier (privata lex), garanti par la charte municipale qui lui concédait des droits et des privilèges de toute nature, juridiques, judiciaires, fiscaux, militaires. La nuit du 4 août 1789 renversa cet ordre ancien. Le bourgeois quitta l’univers des ordres et du droit pour entrer dans celui de la sociologie et de l’économie. La bourgeoise est née de la Révolution. Tous bourgeois ! Elle connut son âge d’or au XIXème siècle, régnant sur la société, entre la noblesse déchue et la classe ouvrière en devenir. Bien des littérateurs ont décrit sa condition, ses travers, sa mesquinerie. La bourgeoisie d’antan est balzacienne. Elle aime l’argent. Mais tout le monde aime l’argent. Les nobles aiment l’argent, mais ils le dépensent dans l’honneur et le train de vie qui sied à leur état. Ruinés, ils se mettent alors à vivre bourgeoisement, ultime stade de la dérogeance. Les ouvriers aiment l’argent, mais ils n’en n’ont guère… et lorsqu’ils en ont, ils singent le bourgeois. Les bourgeois ont des valeurs morales mais surtout mobilières, immobilières. Ils ne sont pas très drôles, prônent la vertu et s’encanaillent en cachette. Ils ont tout embourgeoisé, le mode de vie, le mariage, la culture. Le capitalisme a fait le Bourgeois. Il n’est pas près de disparaître.

En 1968, les enfants de la bourgeoisie se sont révoltés contre leurs parents et le modèle bourgeois. La bourgeoisie tenait debout grâce à ses interdits et ses tabous. Ses enfants les ont brisés. Ils ont eu envie de jouir et de vivre leurs désirs. Adultes, ils sont devenus bohême. Le bourgeois bohême est un vrai faux bourgeois. Il en récuse l’apparence, par ses accoutrements et son mode de vie décontracté. Sa vie est bohème, mais son compte en banque est bourgeois, très bourgeois d’ailleurs. Il a le cœur à gauche et le portefeuille à droite. Il a réconcilié le libéralisme économique avec le libéralise des mœurs, car il a compris que le désir sans fin est le moteur du capitalisme productiviste et consumériste. Généreux, il ne dénie pas à la masse le droit de jouir, mais il ne lui en donne pas les moyens. Comme son ancêtre, il méprise le bas peuple, mais plus intelligent que son prédécesseur, il ne le dit pas. Il feint d’aimer les pauvres, car cette cause émouvante valorise son image bienveillante. Mais bohème ou tradi, le bourgeois restera au fond un jouisseur cynique. Jadis il prêchait la morale de l’austérité, pour édifier les pauvres. Maintenant, il prône les valeurs marchantes, marchandes, la compétition, la réussite, l’argent roi. Toi aussi, homme en tee-shirt, tu pourras un jour t’acheter un costume (certitude toute bourgeoise), mais pas en travaillant à l’usine (réalité tristement ouvrière). Le bourgeois a conservé sa superbe. Il domine. Mais s’il est le maître, en est-il plus heureux ? La vie se venge, le tourmente, l’emporte. Elle est bohème la vie.

Le dramaturge autrichien Thomas Bernhard n’aimait pas les bourgeois. Il est vrai que ceux de son pays et de son époque n’étaient pas très reluisants. La bourgeoisie autrichienne a applaudi l’Anschluss, puis s’est pardonnée dans son statut de victime annexée, sans trop se poser de questions, illustrant ainsi le cynisme intrinsèque de sa caste. Thomas Bernhard a réglé ses comptes avec ce passé dans son théâtre. Il a peint avec talent les charmes et les tares de la bourgeoisie. Le cynisme caustique sied à la critique sociale. Mais Thomas Bernard s’intéresse plus au moral qu’au social. Après tout, la critique sociale, avec ses inégalités et ses injustices économiques est un lieu commun. Rien de nouveau sous le soleil, les riches sont riches et les pauvres sont pauvres et il en sera ainsi ad vitam aeternam. Par contre, la morale et les mœurs révèlent l’humanité de chacun, des riches et des pauvres. Et c’est bien cela qui est intéressant : la peinture morale. Thomas Bernhard nous a peint un petit tableau, délicieux, grinçant, de cette bourgeoisie d’autrefois : Au but, à voir au Poche Montparnasse. La pièce est un (ra)conte philosophique, à la Cioran, matinée d’humour, à la Flaubert. On se retrouve dans un gueuloir (endroit où déclamer la littérature à voix haute) où une femme dégueule sa vie et ses états d’âme.

Alors, il était une fois une bourgeoise, veuve de la fonderie ou de son mari. Elle s’apprête à partir. Avant le départ, il faut payer la facture de la rénovation du monument funéraire du défunt : un obélisque s’abîme, et la facture arrive au moment du voyage à la mer ! Dans sa vie, la mer est importante, plus que l’obélisque d’ailleurs. « Qui n’a pas encore vu la mer n’est pas un être humain ». Chaque année, à la même époque, au même jour, elle se rend dans sa villa de Katwijk au bord de la mer. Pas la mer chaude, mais la mer du Nord, la mer de Hollande, la mer grise et pluvieuse, la mer des marées, des flux et des reflux : mer amère d’une mère amère. Car la bourgeoise d’Au but exsude son amertume, celle d’une vie bourgeoise à l’ancienne. Elle épousa un mari, laid mais riche de ses bonnes manières, de sa fonderie (« la vérité c’est que j’étais amoureuse du mot fonderie »), de la maison au bord de la mer, de l’argent à la banque. Le mari disait à tout instant, même quand ça n’avait aucun sens : tout est bien qui finit bien. Ni la vie conjugale ni la maternité ne furent heureuses. « Les enfants sont de toute façon un malheur ». Il y eut un enfant monstrueux qui mourut rapidement (« j’avais désiré sa mort si ardemment qu’il est mort »), puis un autre, la fille, pas très épanouie, presque demeurée, à force de demeurer avec sa mère. Au fond, la bourgeoisie n’enfante rien de bien. La nature et la fortune se vengent ainsi de la fortune. La mère parle et la fille se tait, remplissant la malle de vêtements. Peut-elle d’ailleurs parler lorsque le monologue et les manies de sa mère ont écrasé sa vie ? Mais elle n’a pas de vie puisqu’elle vit avec sa mère, de sa mère, par sa mère qui, après lui avoir donné la vie, par lassitude conjugale, la lui a volée, pour une autre vie étouffée, humiliée. La mère avoue : « Je suis ta mère impure, ton effrayante mère. La mère qui serra son enfant contre elle et ne le laisse plus partir jusqu’à ce qu’elle l’étouffe… La torture infligée à soi-même en te torturant, en te défigurant depuis des dizaines d’années, je me suis moi-même défigurée dans l’amour tu comprends… Tu es faite pour moi, je t’ai mise au monde pour moi ».

Comme la vie bourgeoise est triste, la bourgeoise boit du thé et de cognac ou du whisky, enfin quelque chose de fort. Sa fille ne sait pas faire le thé. Mais elle peut lui servir à boire, une fois, deux fois, encore une fois. La boisson délie les langues, surtout celle de la mère. Elle boit histoire, sa vie, ses souvenirs, sa haine. Pour se distraire, la bourgeoisie a ses mondanités. Celles des affaires, que l’on finit par fuir, celles de la culture, des livres, de l’opérette, du théâtre : « à l’époque, tout Shakespeare me plaisait, mais l’opérette aussi me plaisait » avoue la mère. L’âge venant, on fait des progrès, on passe de l’opérette au drame théâtral, « non pas en passant de l’opérette à l’opéra, mais directement de l’opérette au théâtre dramatique ». La mère y emmène sa fille. On prend un abonnement. Un soir, elle rencontre le jeune auteur de la pièce Sauve qui peut, et l’invite à la mer, à la villa de Katwijk. Cette invitation incongrue est une folie. C’est une absurdité de l’avoir rencontré. Sauve qui peut ! Lorsque le théâtre entre dans sa vie bourgeoise, tout se renverse. Tout se délite. Tout se dit… des années de non-dits. La fiction du drame théâtrale révèle le drame de la réalité bourgeoise. « Tu ne trouves pas que c’est abject, de ne montrer aux gens que leur saleté ? » dit la mère à sa file. L’Auteur viendra à Katwijk et la mère lui parlera de son théâtre et de sa vie, de la jeunesse passée, de celle qui arrive : « la jeunesse a le droit d’anéantir l’histoire… elle en a le devoir, mais elle ne doit pas attendre qu’il soit trop tard ».

Les amateurs de Thomas Bernhard connaissent son verbe caustique et cruel, ses mots incisifs, sa lucidité désespérante. Le mensonge est sincère. Les artistes sont dangereux. « Les temps ont changé, tout est renversé, tout marche sur la tête ». Saint Augustin avait ses confessions ou ses aveux : dans un quasi monologue, Anne Valadié, psalmodie un tourbillon de paroles, de souvenirs, de remords, de méchancetés, de faiblesses, d’humanité, au risque de la folie, sa folie. Hypnotisé, le spectateur sombre dans un étrange malaise, un délicieux écœurement. C’est la force du théâtre et du talent. Anne Valadié touche au but !

Les gens ne comprennent rien
Et applaudissent à mort
Parce ce qu’ils ont juste à ce moment envie d’applaudir
Mais ils applaudissent la chose la plus absurde
Ils applaudissent même leur propre enterrement
Ils applaudissent à toutes les gifles
Qu’ils reçoivent
On les gifle depuis la rampe
Et ils applaudissent
Il n’y a pas de plus grande perversité
Que la perversité du public de théâtre

Thomas Bernhard.

Antoine de Nesle

Au Poche Montparnasse, jusqu’au 5 novembre.

AU BUT

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