Les chroniques de l’actua-lettré : une cagnotte révolutionnaire

Les soldes de janvier arrivent, il est temps de voir ce qu’il reste dans la cagnotte, si tout n’a pas été dépensé à Noël. À moins qu’en prévision du retrait à la source, le nouveau coup du progressisme fiscal, il ne faille être sage. La cagnotte nous vient du sud. Cagnoto en provençal. Dans l’Agenais, c’est une petite cuve utilisée pour la vendange. La cagne est un récipient ou un petit objet. Le mot a la même racine que chien. La puta canha est la mauvaise engeance de Provence. La cagnotte est le plateau ou la corbeille où les joueurs mettent de l’argent. Par métonymie, le contenu prendra le nom du contenant, et la cagnotte est ce qui déposé dans une cagnotte. En Suisse, dit le dictionnaire, une Caisse d’Épargne avait le nom de cagnotte[1].

Puis la cagnotte devint « l’argent mis en commun par les membres d’un groupe ou d’une association dans un but commun » (Littré). Dans la corbeille s’accumule un trésor de guerre pour les dépenses futures, les vacances, les cadeaux des enfants, la dot de la fille, le remplacement de la voiture, les études, la retraite. Pas d’avenir sans cagnotte ! « Folcoche trichait, lésinait maintenant sur tout. Elle se constituait une cagnotte, l’investissait en petits placements personnels, boursicotait à la petite semaine » (Hervé Bazin, Vipère au poing, 1948). La cagnotte est la vertu de l’épargne, une vertu bien malmenée dans la modernité macronienne qui n’aime pas les cagnottes, car c’est de l’argent qui dort. Le peuple épargne, les élites investissent. Aujourd’hui, la cagnotte des Français est pompée par le fisc, qui payent leurs impôts avec leur épargne. Mais attention à ne pas jouer avec la cagnotte, cette « somme remise en jeu régulièrement après avoir été grossie dans une loterie ou un jeu concours » (Littré). Après 1997, la cagnotte fiscale a fait du bien au budget. On l’a dépensée. Dans le contrat d’assurance-vie, le bénéficiaire touche la cagnotte. La cagnotte est aussi un bénéfice illicite. Il y a donc cagnotte et cagnotte, mais celle qui énerve l’opinion dans les journaux, la cagnotte des gilets jaunes, est moins consensuelle et ne prête pas à rire.

Vivons-nous un moment révolutionnaire ? À voir l’enchainement des événements, la question mérite d’être posée. Pendant la révolution, les analyses, les prévisions semblent assez vaines. Les valeurs sont reversées, les clefs de lectures n’ouvrent plus les portes de la compréhension. On s’étonne et on tâtonne. Les lendemains sont imprévisibles et tout ce qu’on avait compris n’a plus de sens. Plus tard, les historiens tenteront d’expliquer l’insurrection des gilets jaunes, de faire le lien entre les évènements et les prélèvements et d’établir des relations de cause à effet, s’il y en a. En attendant la modestie s’impose. Il ne peut y avoir que des clins d’œil[2] fugitifs sur l’actualité. On le sait, le malaise couvait depuis bien longtemps, la pression fiscale, solution de facilité des technocrates qui nous gouvernent, s’était transformée, sans crier gare, en oppression fiscale. Les peuples sont patients. Ils sont aussi conservateurs : ils n’aiment pas le changement qu’on leur impose au nom de la mondialisation heureuse, des rêveries numériques, ces discours des dominants, et surtout le changement de leur fin du mois. Un jour, il a suffi d’un rien, pour que ça explose, et tout se renverse : on cherche encore un sens à tout ça.

Un ancien boxeur frappe un policier. Il est arrêté et risque une condamnation, que le pouvoir voudra exemplaire, puisqu’il a délaissé la voie politique pour la voie sécuritaire. La sanction servira-t-elle d’exemple ? On peut en douter. Au contraire, les poursuites suscitent la compassion et un élan de solidarité étrange mais pas inédit. Afin de financer les frais du procès, une cagnotte en ligne a été ouverte. En quelques heures, les 100 000 euros sont dépassés. C’est presque un téléthon. Cette « cagnotte de la honte » horrifie les syndicats de policiers. L’élan de générosité ne passe pas. Les soutiens des gilets jaunes ont choisi leur camp, celui d’un des leurs. La fracture civique est donc bien profonde et s’ajoute à la fracture politique, la fracture sociale, ces fractures d’une société en pleine déliquescence et en perte de sens, qui ne partage plus les mêmes valeurs citoyennes.

Il est vrai que depuis le début de l’insurrection, les provocations, les admonestations, les marques de mépris, les insultes, la violence de mots et des actions, la volonté d’en découdre, partagés par chacun des acteurs, tout concourt à une totale incompréhension et un dialogue de sourds. Les gilets jaunes s’inscrivent dans une tradition insurrectionnelle et révolutionnaire : jadis le mouvement ouvrier était aussi solidaire pour payer des salaires pendant les grèves (caisse de grève) ou aider les manifestants arrêtés, condamnés pour la violence de leur combat. Les patrons avaient aussi leur cagnotte d’entraide. On luttait contre l’ordre bourgeois, ses policiers, ses juges. Le petit peuple mobilisait la solidarité de classe contre les grands et les gros. Les petits ont leur solidarité, frustre, voyante, bruyante, les grands on la leur invisible, sophistiquée et silencieuse. Notre oubli de la culture historique explique les réactions passionnées. Explication n’est pas justification, chacun se forgera une opinion. Cette solidarité de la lutte choquera les républicains attachés au légalisme. Mais à quoi sert de faire du juridisme ou de la morale dans une situation révolutionnaire ? Au combat, il n’y a ni bien ni mal, encore moins de lois (on ne proteste pas avec un code pénal à la main) mais un rapport de forces et de violence, un épanchement de passions incontrôlées et de démesures. Tout s’emballe. Alors t’a pas cent balles pour le gilet jaunes !

La cagnotte est fermée. Elle ne servira qu’à payer les frais d’avocat disent les initiateurs. Le surplus sera rendu aux donateurs. Le pouvoir se pose certainement la question de poursuivre une telle initiative. Est-il illégal de lever des fonds pour payer la défense d’un accusé. Au lieu de solliciter l’aide judicaire de l’État, il a reçu celle de ses camarades de combat. Les démocrates peuvent craindre cependant que la volonté d’en découdre affichée depuis le 31 décembre n’aboutisse à un train de mesures répressives. Le Premier ministre en a déjà annoncé certaines. Madame Schiappa souhaite aller plus loin : « Il serait souhaitable de savoir qui a donné à cette cagnotte, parce que je crois que c’est une forme de complicité. » Des noms ? Des listes ? Des fiches ? Les effluves ministériels ne sentent pas bon. Ils rappellent non pas les années 1930, mais les bien pires années 1940, ces heures les plus sombres de notre histoire (comme aiment à les rappeler les moralistes de la marche), ou pour remonter plus loin 1794 et la Grande Terreur. Assistant sagement aux séances de la Convention, des clubs ou du tribunal révolutionnaire, les tricoteuses délaissaient leurs aiguilles pour réclamer du sang et la guillotine contre les ennemis du gouvernement du peuple. On attend donc les rafles, les arrestations en masse, les procès des donateurs, de leur famille, qui aussi pourraient être complices, et les charrettes de gilets jaunes. Toute révolution appelle sa contre-révolution. Aux violences chaudes succèdent les froides, cyniques et implacables. Après la Terreur rouge, la blanche. Mais, sauf dans les dictatures implacables, on ne gouverne pas longtemps contre son peuple, même le petit.

Il sera volontiers pardonné à l’incomparable Madame Schiappa, dont les emportements et les égarements verbaux sont connus. Le mieux est qu’elle se cantonne à ses attributions ministérielles, l’égalité, les droits des femmes, la parité, les trucs du sociétal à la mode… et surtout pas les affaires de sécurité. On craint le pire si elle était aux commandes. Dans la société d’hyper-communication et de démangeaisons « tweetaires », la prudence et l’intelligence politique recommandent le silence ou des réactions raisonnées et mûrement réfléchies. Aujourd’hui, ces dérapages verbaux, relayés par les réseaux sociaux, alimentent la haine et la violence. Il serait sage de se calmer, des deux côtés. Mais le calme n’est pas révolutionnaire. Les optimistes pensent que la raison finira par l’emporter, avec l’effritement du soutien de l’opinion publique effrayée par la violence et son immoralité. Le retour de la sérénité est toujours souhaitable. Est-il possible, tant la rancœur est devenue haine ? Il y avait bien une solution politique, solennelle et démocratique, mais elle été refusée par le président qui a préféré botter en touche avec son « gadget » du grand débat, une opération marketing qui s’effiloche de jour en jour. Le pourrissement durera jusqu’aux élections européennes de mai : le débat électoral reste le seul vrai débat démocratique, celui qui tranche. En attendant cette heure de vérité, la Macronie cherchera à survivre.

Antoine de Nesle

[1] Mais n’ayant pas pu vérifier, l’information est donc sans garantie.

[2] Clins d’yeux est admis.

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