Les commentaires de l’actua-lettré : le fusible, le sang et les larmes

Décidemment, comme tout un chacun accablé de chaleur, je préférerais me laisser fondre, paresseux et indolent, à l’ombre plutôt que d’avoir à réagir à une si brûlante actualité. Mais il est des occasions qui ne se ratent pas, si l’on veut rester le larron de la foire aux vanités des puissants de ce monde nouveau. Coutumier des formules choc peu spontanées et bien muries, et concurrençant ainsi l’hyper-président Sarkozy, l’Emmanuel vient d’entrer dans l’histoire des belles phrases : « Je ne vais pas chercher des fusibles parce que vous avez envie de voir du sang et des larmes dans le tournant de l’été. Moi, je suis simple, je suis un homme responsable ». À défaut d’être du grand De Gaulle, ce serait presque du petit Chateaubriand mouliné à l’ENA.

Dans la chaleur caniculaire de cette fin de juillet, le monde politique s’échauffe. Et pourtant, les puissants vivent dans des univers climatisés. Chahuté par l’affaire du barbouze de l’Élysée, le président se fâche et se cabre… Bon élève, il récite ses exercices de communication, aux formules bien préparées. Il prétend assumer ses responsabilités. Certes, mais qu’est-ce que la responsabilité d’un président constitutionnellement irresponsable et qui ne peut être démis pour ses fautes politiques ? La monarchie macronienne a d’ailleurs une conception étrange de la responsabilité politique. Bien que le Premier ministre affirme que l’on est encore dans un régime parlementaire, on peut en douter en voyant la pratique hégémonique du président. Le parlement, dans sa première chambre en tout cas, l’Assemblée nationale compte pour du beurre. Et si le nouveau monde pouvait supprimer le Sénat ce serait quand même plus efficace. Le pouvoir se réduirait au face-à-face avec la majorité de godillots en marche.

La responsabilité n’est plus à la mode. Il n’y a longtemps que nos dirigeants ne le sont plus. Est-ce une leçon de l’ENA où la plupart ont été formés ? ou bien une déviance de la présidentialisation du régime ? Pour se rassurer, cette irresponsabilité n’est pas limitée à la politique. Après le troisième incident en un an à la gare Montparnasse, à nouveau bloquée en période de pointe, l’inamovible énarque PDG de la SNCF ne démissionnera pas[1]. Il ne l’avait pas fait après l’accident mortel de Brétigny (7 morts, 70 blessés). De l’affaire Benalla, on retiendra que le ministre de l’Intérieur, chargé de la sécurité, l’homme le moins informé de France, n’a pas l’intention de démissionner. Bien peu responsable, le premier flic de France ne savait rien, sauf ce que la presse dévoile de jour en jour. Pourquoi d’ailleurs les élites démissionneraient-elles lorsqu’elles ont l’appui du président ? Le système est solidaire. Aucun fusible ne sautera. Et pourtant, le fusible est nécessaire, et pas seulement aux circuits du pouvoir.

Est fusible tout ce qui est susceptible de fondre sous l’action de la chaleur. La glace est fusible. L’homme aussi, qui fond et sue à grosse goutte sous la chaleur caniculaire et les émotions. De tous les métaux, le plomb est particulièrement fusible et fond à des températures modérées. Si la chaleur ne le fait pas fondre, il casse. L’homme, lui pète les plombs, à défaut de fondre ou de se liquéfier. Ce plomb, on le retrouve, avec l’étain, dans le fil coupant un circuit électrique qui fond lorsque l’intensité du courant est trop importante et dangereuse. Les plombs fondent et pourtant l’expression populaire veut que les plombs pètent… certainement parce que le fusible, en disjonctant et se rabaissant, fait un bruit sec. Cette réaction est nécessaire pour éviter les surcharges et leurs conséquences néfastes : dégradation des isolants, destruction d’appareils, départ d’incendie, etc. Le disjoncteur et son coupe-circuit fusible sont nécessaires à la sécurité et à la pérennité du circuit électrique. Et quand, le fusible fond, quand ça pète, on le remplace.

La responsabilité politique est à l’image du disjoncteur. Quand dans le circuit du pouvoir, il y a surchauffe ou dysfonctionnement, le fusible usé, qui a failli ou fondu, est remplacé. En régime parlementaire, le ministre assume la responsabilité politique des fautes et manquements graves de ses services ou de ses décisions, voire même de son comportement. En 2011, le ministre de la Défense allemand zu Guttenberg démissionne parce qu’il avait plagié sa thèse. À l’automne 2017, la ministre de l’Intérieur du Portugal démissionne parce que les incendies de forêts ont provoqué la mort de plus de cent personnes. La démission politique se pratique dans les régimes parlementaires démocratiques de toute l’Europe, à l’exception de la France qui n’est plus un régime parlementaire, quoiqu’en dise le Premier ministre. Chez nous, la responsabilité politique pour faute a disparu. Ministre du président, on pense que l’immunité et la faveur présidentielle couvre de tout. L’irresponsabilité politique du président s’est donc infiltrée partout. Il n’y a plus de fusible.

Et pourtant, il est de bonne politique d’en avoir. Quand tout va mal, le Premier ministre sert de fusible : il démissionne ou est démissionné. Raffarin est remplacé par de Villepin, et Ayrault par Valls. Ce retrait protège le président. C’est la pratique hypocrite de la Cinquième république. Lorsque la tempête est plus localisée, le ministre concerné s’en va. Le monarque du Nouveau monde n’est manifestement pas un adepte du régime parlementaire (et des contre-pouvoirs en général). La réforme constitutionnelle reportée vise justement à amoindrir encore les maigres pouvoirs du parlement. Bravache comme Cyrano, il assume tout. Il est responsable… mais c’est tout. Il n’y aura pas de conséquences. L’opinion publique mécontente ne réclame pas la tête des administratifs, des commis de l’État ou des sous-fifres, qui obéissent au ministre chargé de les couvrir. C’est ce dernier qui doit assumer la faute politique. Donc, le fusible est à chercher non pas chez les chefs de cabinet, les secrétaires généraux, les inspecteurs, les préfets, les majors et les brigadiers, mais bien auprès des chefs politiques.

« Je suis responsable de tout » dit le président. Cette posture crâneuse mène à une impasse, qui contribue à hystériser le débat politique et à miner la démocratie. Il est responsable tout en n’assumant pas cette responsabilité. Si on suit sa logique, lorsque les dysfonctionnements et mensonges par omission ou par commission seront totalement révélés, ce serait donc à lui de démissionner… Il faudrait donc changer le circuit, alors que changer de fusible est suffisant pour marquer le coup, et montrer qu’il y a toujours une responsabilité politique dans ce pays. En se braquant, en couvrant tout, sans sanctionner personne, à part son vigile, c’est bien le président qui fait de cette affaire politique minime une affaire d’État. Le scandale d’État vient moins des faits reprochés à M. Benalla que de la minimisation voire de l’étouffement organisé par le pouvoir.

Quant au sang et aux larmes, l’expression est quelque peu exagérée et abusive. Elle fut utilisée par Churchill en 1940, lors de son investiture devant le parlement le 13 mai 1940, après la démission de Chamberlain suite à l’invasion allemande en France, afin de mobiliser la résistance des Britanniques contre l’ennemi nazi : « Je n’ai rien d’autre à offrir que du sang, de la peine, des larmes et de la sueur » (« I have nothing to offer but blood, toil, tears and sweat »). Un discours à la Clémenceau qui en 1917 résumait son programme à « je fais la guerre ». Après la bataille de France, à l’été 1940, les Allemands commencèrent la bataille d’Angleterre, en vue de l’invasion. Londres fut bombardée pendant 57 jours (le Blitz). Beaucoup de sang et de larmes coulèrent, mais le Lion galvanisa le moral de son pays qui ne s’effondra pas. L’offensive allemande s’épuisa, puis en 1941, les États-Unis entrèrent dans le conflit, Hitler lança son offensive sur la Russie, et la guerre changea d’allure. L’affaire Benalla (la dérive, couverte par les autorités, d’un favori qui faisait le cacou, abusant de ses fonctions et de son étiquette élyséenne) n’a rien d’un désastre militaire ou d’une crise existentielle de la nation. Elle ne durera pas 57 jours, et l’Élysée ne se sera pas détruit par les bombes de l’opposition qui n’a pas de tempérament sanguinaire. Si des têtes doivent tomber, il y a longtemps que la guillotine a été remisée.  Et les larmes que l’on voit couler sont plutôt celles de dindons de la marche, attristés par la tentation monarchique d’un Nouveau monde plein de promesses.

Le président doit raison garder et calmer ses émotions. L’emphase disproportionnée et mal à propos est souvent le signe de la panique. La monarchie marchante se cabre. Y aurait-il panique à bord du paquebot du Nouveau monde ? Pour éviter le risque de surchauffe, il aurait été plus sage, plus malin et surtout plus politique, de changer le fusible d’épaule… Les Français auraient ainsi retrouvé l’image du président arbitre, garant des institutions, et non pas celle d’un chef de clan, blessé et bravache.

Antoine de Nesle

[1] On s’étonne d’ailleurs que des plans de crise, des solutions de délestage, n’aient pas été prévues. La gestion de crise se prépare, s’anticipe.  Manifestement, la SNCF gère au jour le jour.

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