Les commentaires de l’actua-lettré : remaniement

Le président de la Vème république est verni. Il a plus de pouvoir que la reine d’Angleterre et que les rois constitutionnels, et même que ses homologues élus au suffrage universel comme au Portugal ou en Autriche. C’est un roi républicain. Les Français aiment la monarchie lorsqu’elle se déguise en république. Le Général de Gaulle l’avait compris et les a servis. Le président français, c’est une sorte prince de Monaco, un souverain quasi absolu, doté d’un plus grand territoire, nommé par la grâce du peuple souverain. C’est à peine si des institutions représentatives freinent son pouvoir. La patrie de Montesquieu a renié son penseur libéral depuis bien longtemps.

Pour les sceptiques, le remaniement vient illustrer la conception monarchique du pouvoir. L’article 8 de la constitution veut que « le Président de la République nomme le Premier Ministre. Il met fin à ses fonctions sur la présentation par celui-ci de la démission du Gouvernement. Sur la proposition du Premier ministre, il nomme les autres membres du Gouvernement et met fin à leurs fonctions. » Le premier alinéa illustre une réalité politique évidente et nécessaire. Le deuxième est une blague. Certes, le président nomme les ministres, mais il n’est pas certain, dans la pratique constitutionnelle de la Vème, que ce soit sur proposition du Premier ministre, ce personnage ectoplasmique que la déviation hyper-présidentialiste a réduit au rôle de chef de cabinet. La Cinquième est un régime hybride, plus consulaire que parlementaire. On lisait jadis : « Le Premier consul nomme et révoque à sa volonté … les ministres » (art. 39 de la constitution de l’an VIII). En 1814, le roi de la Charte nomme aussi ses ministres. Il les nomme à sa guise, à son caprice, à son calcul, mais le parlementarisme naissant freinait l’omnipotence du monarque.

Tout est venu par M. Castaner, ex député socialiste, converti à la marche, promu manitou-adjoint du groupe de randonneurs, par la grâce du centralisme démocratique de la verticale du pouvoir. L’Emmanuel nous avait promis du changement, de délivrer la république des partis et des vieilles pratiques… chose promise chose faite. Il nous délivre bien des partis, mais pas de la tentation du parti unique. Le nouveau monde renvoie à des pratiques non pas de l’ancien monde, mais du monde d’avant. De Gaulle avait voulu un président au-dessus des partis, Macron est surtout au-dessus du parti des marcheurs. L’élection-nomination de M. Castaner a choqué l’opinion publique, il convenait de la rassurer ou de détourner son attention par un remaniement, une sorte de mini-psychodrame politico-communicationnel.

Dans l’Olympe, les dieux sont – hélas ou heureusement – à l’image des hommes. Et Jupiter le chef, est certainement le plus homme de tous, avec sa grandeur et ses petitesses. Il doit faire avec les autres petits dieux, les déesses, les héros. Là-haut, c’est encore et toujours, amour, gloire et beauté, sexe, mensonge et vidéo, ambitions, intrigues et communication. Il est vrai qu’en ce domaine, la jeune génération du nouveau monde dépasse celle l’ancien. Serait-ce l’ardeur de la jeunesse ? Un des auteurs de nos racines littéraires, Corneille l’avait si bien dit jadis : « je suis jeune, il est vrai, mais aux âmes bien nées, la valeur n’attend point le nombre des années. » Macron en était persuadé, ça lui a réussi, un autre petit jeune, promu sous-ministre, a entendu la voie de son nouveau maître.

La nouveauté a toujours eu de l’énergie, de l’ambition et de l’opportunisme. Dans notre société « instragramée », tout est rapide, même le cursus honorum politique. Finis les marches et les échelons, montés à coup de patience, de labourage électoral dans la France profonde, de comices, de saucisson et d’apéro. Grâce aux technologies, on prend l’ascenseur. Il suffit de fayoter avec le liftier en chef. La carrière politique se doit d’être rapide et instantanée. Un coup de clic fait de vous un député, un blog vous promeut ministre. Nos marcheurs sont nos nouveaux Rastignac. Tout est bon pour chasser les vieux et prendre la place. Et le discours de la nouveauté plus que tout autre. Tant que ça marche, c’est en marche ! Opportunistes, les marcheurs le sont, comme les bactéries. Ils s’installent là où il y une ouverture, phagocytent et détruisent les anciennes cellules, évacuées par les voix naturelles du suffrage, des remplacements, des promotions. Et les remaniements valent bien tous les reniements, les positionnements d’avant. Il est vrai qu’avant, c’était l’ancien monde… et dans le nouveau, tout est si différent.

La venue de l’Emmanuel devait tout changer. Mon œil ! Les cuisines du nouveau monde sont comme les anciennes : elles sont aussi propres que les écuries d’Augias. On y fait de la grande et de la petite cuisine. Le grand Marmiton avait promis aux clients la cuisine nouvelle, les nouvelles recettes. Les fines-gueules sont déçues : on nous ressert les mêmes plats. Simplement la déco a changé. La cuisine macronienne est tout aussi politicienne qu’auparavant, mais… chut… il ne faut pas le dire. Magouilles et ratatouilles sont au menu et sont bien meilleures réchauffées. Le remaniement est une de ces vieilles recettes, un jeu de chaises musicales pour contenter tout le monde et son père, pour remercier les féaux et satisfaire les ambitieux (qu’il vaut mieux avoir avec soi que contre soi). La table de la république est grande et la création de ministères, de sous-ministère, de secrétariat d’Etat reste à la merci du prince. Dans le système Macron, la nouveauté est une apparence et les amateurs de nouveautés en seront donc pour le frais, pour pas cher puisque le remaniement est une opération publicitaire du black Friday, jour de rabais exceptionnel. Quoi de neuf docteur ? Pas grand-chose. Castaner est un vieux routier du système, et les autres des soutiers.

Castaner devait partir. Il reste. On lui ôte la parole à porter, mais il garde son portefeuille de ministre chargé des relations avec le parlement. Cette situation n’est pas sans troubler. Ce poste est très politique, puisqu’il s’agit d’assurer le lien entre le gouvernement et la représentation nationale, opération pleine de subtilités et de nuances. Il n’est pas certains que le chef du parti majoritaire, en mal d’hégémonie, soit le mieux placé, alors que la fonction vise à trouver des équilibres démocratiques avec les autres partis. Que se passera-t-il lorsque les groupes parlementaires seront en conflit avec les marcheurs ? Eh ben, le président des marcheurs et ministre trouvera la solution ! Seuls les démocrates scrupuleux s’inquiètent de cette incongruité : l’hégémonisme devient un des traits les plus saillants du macronisme.

La promotion de M. Griveaux relève de la cuisine pré-électorale. On lui donne une assiette ministérielle pour asseoir son assise. Il doit se montrer afin de préparer la conquête de Paris et déloger l’insupportable Hidalgo. Ancien-nouveau ou nouvel-ancien de la politique, il symbolise la cohérence du macronisme, cet ancien monde nouveau ou nouveau monde ancien. Il est surtout un produit de la nouvelle élite : grande école, cabinet ministériel, entreprise privée, mandat local grâce au PS et à Montebourg, puis promotion nationale suite à sa conversion à la marche.

M. Dussopt est une prise de guerre, de la guerre au sein de la gauche. L’ancien aubryste social-ouvriériste est devenu macroniste libéral patroniste. Ce petit jeune a les dents si longues qu’on craignait pour les parquets. La jeune pousse a enfin trouvé son pot ministériel. Si tu n’es pas ministre à quarante ans, c’est un peu comme ne pas avoir de Rolex ! On a raté sa vie. Dans l’ancien monde, le vote du budget soude l’appartenance à une majorité et une politique. Le député Dussopt a voté contre le budget et rejoint le gouvernement qui a présenté le budget. Il sera d’ailleurs chargé d’exécuter ce budget qu’il a refusé. Dialectique on ne peut plus normale. M. Le Marie était bien contre l’augmentation de la CSG, mesure phare du programme de M. Macron. L’ambition dilue les incohérences, et le nouveau monde détruit toutes les traditions parlementaires et démocratiques.

La nouvelle secrétaire d’Etat à Bercy, Madame Gény-Stephann, est issue de la nouvelle noblesse de la Cinquième république. C’est une vraie fausse « société civile », au parcours nobiliaire classique : grande école, haute fonction publique, entreprise privée, avant l’arrivée en politique. Ancienne fonctionnaire la direction du Trésor à Bercy, elle revient à Bercy. Les prochains temps devraient nous en dire un peu plus sur l’existence ou non de conflits d’intérêts et de connivences embarrassantes. Mais, comme on le sait, le monde administrativo-économico-politique étant devenu si étroit, il est difficile de trouver des cadres vierges de connivences avec le système qu’on se plait d’ailleurs à décrier pour y entrer. Le macronisme est une version moderne du saint-simonisme et de la synarchie d’avant-guerre : le pouvoir est aux experts, pas aux élus.

Voilà donc le remaniement fait. Tout le monde est rassuré. Le remaniement est un maniement. Re-manie-ment ! On manie de nouveau. Et le remaniement est une manie de la cinquième république. On remanie une toiture dans la construction, un texte dans l’imprimerie, un gouvernement en politique. L’œuvre macronienne est un avenir en devenir. La perfection est un long parcours : « Ni son génie, ni l’habitude de réussir ne lui avaient inspiré de confiance : il ne donnait rien qu’il n’eût remanié bien des fois » disait Fontenelle, auteur de l’ancien monde.

En général, le remaniement est souvent un moyen de redonner du souffle à un gouvernement usé. La logique parlementaire invite alors à changer de gouvernement. Mais est-ce bien la peine, chantaient Madame Angot et sa fille (1) ? La Cinquième république n’aime pas les crises ministérielles. Les gouvernements ne démissionnent plus, les ministres très rarement. Alors on remanie les vieux corps malades, on extirpe les démons, on exfiltre le mauvais et on infiltre du bon : « Les maux de l’âme s’obscurcissent en leur force ; le plus malade les sent le moins ; voilà pourquoi il les faut souvent remanier, au jour, d’une main impiteuse, les ouvrir, et arracher du creux de notre poitrine » (Montaigne).

Le dictionnaire nous dit que remanier, c’est aussi façonner, manier, manipuler de nouveau. Donc un remaniement est une manipulation, surtout en politique. On manipule les ministres, déplacés d’un poste à un autre, ce qui n’est pas très important au fond. On manipule aussi l’opinion publique, que l’on fait saliver quelques jours, mais qui est souvent déçue du résultat. Nihil nove sub sole. Celui qui remanie est un remanieur, donc un manipulateur. La politique c’est de la magie, un art de la manipulation, encore plus au temps de la communication. La République en marche est la possédée de l’Houdin (2). La suite au prochain remaniement.

Antoine de Nesle

[1]  http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8437589j

(2) Jean-Eugène Robert-Houdin (1805-1871) est le père de la magie moderne. Les possédées de Loudun sont les victimes d’une diablerie au temps de Louis XIII, de pauvres ursulines envoutées et abusées par leur confesseur Urbain Grandier.

Partager l'article

Commenter