Les commentaires de l’actua-lettré : sur l’arrestation de M. Drouet, affaire de répression politique ou juridique ?

Mercredi 2 janvier, la trêve des confiseurs a pris fin. M. Drouet, un des leaders des gilets jaunes, a été arrêté et poursuivi pour avoir organisé une manifestation sans déclaration préalable. Il avait proposé de déposer des bougies en hommage aux victimes des gilets jaunes. Après avoir pleuré dans les chaumières le 10 décembre, le pouvoir macronien vient de retrouver les accents guerriers de défenseur de l’ordre menacé. Bien évidemment, cette arrestation a enflammé les réseaux sociaux. On en n’attendait pas moins. A se demander pourquoi la mèche a été allumée ? Pourquoi faire de M. Drouet un martyr de la cause qui a été majoritairement soutenue par l’opinion publique ? Certes, M. Drouet n’est pas un perdreau de l’année. Il est connu pour ses excès, ayant déjà eu affaire à la police depuis l’insurrection. Des poursuites correctionnelles sont déjà engagées contre lui pour port d’arme illicite, appel à une manifestation illicite. On en ajoute donc une troisième.

Cette arrestation passe mal, très mal, chez les gilets jaunes qui la jugent scandaleuse et bien peu opportune. « On ose arrêter Éric Drouet pour avoir voulu déposer des bougies sur un trottoir sans déclaration préalable et on laisse Benalla se balader avec ses passeports diplomatiques qu’il devait rendre ». Il y a deux poids deux mesures » dit un des chefs des gilets jaunes qui souligne le double langage du pouvoir : d’un côté les appels à l’apaisement et au dialogue, et de l’autre une arrestation qui met de nouveau le feu aux poudres. Viendrait-il de comprendre que le double langage est la marque de fabrique du macronisme, ni de droite ni de gauche, en même temps pour l’apaisement et pour la répression ! Le jeune porte-parole du gouvernement n’est pas bien malin non plus en agitant à nouveau le chiffon rouge du mépris, lorsqu’il estime que la continuité du mouvement est le fait d’agitateurs. Il eut été plus prudent – et machiavélique – de se taire, d’ignorer tout ça, de ne pas mettre de l’huile sur le feu afin de ne pas se brûler les doigts. La roublardise ou la sagesse est affaire d’expérience… mais depuis l’oracle du 31 décembre, la nouvelle ligne marketing est de montrer les muscles. Encore raté !

La ficelle de l’arrestation était trop grosse pour qu’elle ne soit pas saisie par l’opposition. Bien subtil avec les puissants et les proches, le macronisme est d’une dureté implacable avec les petits et ceux qui s’opposent ouvertement à lui. Retrouvant les accents des luttes sociales, La France insoumise dénonce « la répression policière du mouvement social » et même « un abus de pouvoir ». Et Jean-Luc Mélanchon de se mettre en colère : « fichez la paix aux porte-paroles du peuple » ! Pour Marine le Pen, c’est bis repetita. La président Macron exerce « une violation systématique des droits politiques de ses opposants », conforme aux « vœux de hargne du 31 décembre ». Selon Nicolas Dupont-Aignan « le pouvoir sous Macron et Castaner est sévère envers ses opposants politiques mais laxiste envers les racailles, les fichiers S et les violeurs ». Le propos, bien démago, fera mouche sur les ronds-points et au café du commerce! Même le très pondéré et centriste Hervé Morin s’énerve lorsqu’il fustige « l’amateurisme du gouvernement qui doit sortir de l’arrogance et du mépris. »

Sur les antennes, le pouvoir délègue ministres et porte-paroles, et défend l’arrestation avec ses éléments de langage : l’ordre public a été bafoué par cet appel à la bougie ! Le ministre Le Maire a des tonalités de vierge effarouchée : « Quand quelqu’un organise une manifestation non déclarée, c’est qu’il ne respecte pas l’État de droit ». Pas moins ! Le ministre Darmanin est lyrique : « Il est normal que quand on ne respecte pas la loi républicaine, on en paie les conséquences ». On réduit donc l’affaire à un simple incident de police. M. Drouet est un délinquant de droit commun qui doit être poursuivi. L’arrestation, c’est à cause de l’État de droit, ce n’est pas notre faute. C’est presque indépendant de notre volonté. Une simple question technique. On n’ose à peine assumer un discours fort d’ordre. L’argument du droit des uns est donc opposé à la critique politique.

Au XIXème siècle, le code pénal interdisait les réunions et les coalitions. Il contenait une foule de crimes et délits contre la sûreté l’État, les complots, la rébellion, les outrages aux autorités, les propos séditieux, etc… Les pouvoirs utilisaient cette légalité contre leurs opposants. Combien de réunions illicites ou de complots, combien de grèves ou de coalitions ouvrières, combien de manifestations ou d’émeutes de rue, combien de propos ou délits de presse ont été alors poursuivis. Afin d’épurer la vie politique, on trouvera toujours un délit de droit commun à reprocher à son adversaire. Lorsque les cours d’assises exprimaient trop de mansuétude, on allait même jusqu’à correctionnaliser les crimes, les juges étant plus dociles et plus « techniques » que les citoyens-jurés. La conquête de la démocratie et les combats politiques ont aussi été faites de luttes, de violences, d’illégalités et de non-respect du droit existant. Sans barricades pas de changement de régime en 1830 et 1848, et pas de liberté politiques conquises, pas de mai 1968. Sans manifestations ouvrières, réprimées par la troupe, pas de lois sociales.

On objectera que ces régimes n’étaient pas démocratiques. La deuxième république de 1848, élue au suffrage universel, n’a pas été tendre avec ses opposants. Plus tard, la très démocratique troisième république utilisa les mêmes armes de la légalité, avec les lois existantes ou bien les lois de circonstances, afin de poursuivre les communards, les boulangistes, les anarchistes, les communistes, les ligues, tous ses opposants politiques, mais aussi contre la classe ouvrière ou bien les vignerons du Midi rouge en colère. L’État de droit a permis d’organiser la répression d’actions politiques qui dérangeaient ou menaçaient le régime. On ne dira rien des républiques qui suivirent, de 1947, de la grève des mineurs de 1963, etc…

La ficelle de l’État de droit, de la loi bafouée, de la défense de l’ordre public a suffisamment été utilisée pour que l’on ne tombe pas dans le piège du légalisme béat. Plus près de nous, est-on certain que la république poursuivait systématiquement les agriculteurs en colère lorsqu’ils se livraient à des exactions et des destructions ? L’expression démocratique est aussi faite de manifestations non déclarées et d’actions à la limite de la légalité voire illicites. La prise de la Bastille, mai 1968 furent des insurrections illégales. La perquisition contre M. Mélanchon et la saisie des fichiers de son parti est légale, mais-elle démocratique ? Il ne faut donc pas être naïf. De tout temps donc, le droit est utilisé comme un moyen de pression contre ses opposants. L’arme est de bonne guerre. Tout est question de rapports de forces. Les gilets jaunes ne sont pas organisés, ils n’ont pas de parlementaires, d’élus. Leurs réseaux d’influence dans les sphères dirigeantes sont limités. On peut donc frapper fort et trouver un bouc émissaire pour prévenir ceux qui souhaiteraient dorénavant continuer le mouvement. La répression des opposants à la Macronie n’est ni droite, ni de gauche, elle est en même temps.

Il est donc normal que le pouvoir tienne le discours du droit. C’est le jeu. Il est évident que la Macronie secouée avant Noël, fragilisée dans sa légitimité, a décidemment bien peur et veut faire des précédents, au cas où il y aurait une suite. Un fin politique aurait recommandé la mansuétude. Un pouvoir réellement sûr de lui aurait fermé les yeux. Un pouvoir affaibli engage des poursuites afin de rééquilibrer le rapport de force en sa faveur. Cette maladresse tend à faire penser que le discours du 10 décembre était bien une opération de marketing et que le repentir du président était surtout destiné à amadouer les rebelles dans l’immédiat. Chassez le naturel de la verticale du pouvoir, il revient au galop. Le Macron du 31 décembre a repris de sa superbe. Une élue du parti Les Républicains dit avec justesse : « Je ne doute pas qu’il y avait toutes les justifications à l’arrestation d’Éric Drouet. Mais cette arrestation crée des tensions supplémentaires à l’aube du grand débat national. » Un autre ajoute qu’«elle n’était pas nécessaire». Belle leçon d’art politique. Les jugements seront prononcés dans quelques mois : les condamnations risquent fort de rallumer la flamme jaune. Était-ce bien nécessaire ?

C’est avec ironie qu’on voit les marcheurs, utopistes de la modernité progressiste, bougiste et libertaire, se métamorphoser en défenseurs de l’ordre bourgeois, tout bourgeois qu’ils sont et qu’ils restent au fond d’eux-mêmes. Le sociétalisme marcheur est transgressif – notamment en matière de mœurs –, mais lorsqu’il est au pouvoir, il se défend et réprime le transgressif qui n’est pas de son bord. Mouvement bohème oui, cool bien sûr, progressiste assurément, la république en marche n’en est pas moins le Parti de l’Ordre. Libertaires oui, libéraux économiques encore, mais pas libéraux politiques. La critique, l’opposition et la dissidence déplaisent quand on incarne la Raison.

On se plaît à penser qu’à une autre époque, le militant de gauche socialiste Castaner aurait dénoncé les poursuites contre M. Drouet, un homme du peuple en colère, et fustigé la violation des libertés politiques que met en œuvre le ministre de l’Intérieur Castaner. Il aurait même participé une manifestation – déclarée – avec tous les organisations amies et indignées. Vérité en dedans du pouvoir, erreur au-delà.

Aujourd’hui, l’État de droit est le nec plus ultra de nos sociétés et la tarte à la crème de l’argumentation politique. Il ne serait pas illégitime de porter un regard plus critique et moins béat sur son contenu, sa finalité et ses utilisations. La pensée marxiste constaterait que c’est un État de droit bourgeois, destiné à défendre l’ordre des possédants. D’autres penseraient qu’il a encore bien des lacunes illibérales. On ne peut réduire la vie sociale au droit et aux rapports juridiques, cette neutralité axiologique parfaite de l’utopie libérale. La cité est et demeurera politique. Le droit est aussi politique, et surtout l’utilisation qu’on en fait. Tout est question de dosage, d’intelligence humaine. On peut aisément admettre que la violence n’est pas permise en démocratie (mais qu’en est-il de la violence fiscale ?). On a rarement vu des colères non-violentes. Et si la révolte des gilets jaunes n’avait pas eu lieu, l’oppression fiscale et technocratique aurait continué de plus belle. Criminaliser ses opposants, est-ce bien la solution ? On verra en mai qui récupérera la mise.

Antoine de Nesle

Ce billet fut conçu et rédigé avant samedi. Ce jour-là, on a assisté à un déchaînement de violences extrêmes, très inquiétantes. Il ne fallait pas être grand clerc pour s’en méfier. Les propos musclés du pouvoir et l’arrestation de M. Drouet (contre-productive) ont bien attisé le feu et excité les plus enragés. Le siège du porte-parole gouvernemental été pris d’assaut. Le mouvement des gilets jaune risque de glisser vers l’insurrection permanente, comme en 1968. Mais à cette époque, Pompidou négocia avec les syndicats et la CGT (les si décriés corps intermédiaires) une réponse globale et forte (pas des mesures techniques) et le président De Gaulle annonça la dissolution de l’Assemblée. Quand la crise de confiance est telle, une réponse politique est plus démocratique qu’une réponse sécuritaire, qui ne fera qu’exacerber les tensions. Faute de l’avoir faite, le pouvoir actuel est dans une impasse.

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