Les dangers de l’art contemporain : l’infernale descente aux limbes d’Amish Kapoor

On savait que l’art contemporain frise bien souvent la supercherie, on ignorait qu’il est aussi dangereux. Dangereux pour la civilisation qui s’abandonne au délire en le portant aux nues et pire encore en tentant de le faire comprendre. Quoi de plus fou et absurde qu’une notice d’œuvre contemporaine. On vous explique tout ce que vous ne voyez pas, tout ce que l’œuvre ne représente pas. C’est du grand art, parce que c’est cher, et que les grands milliardaires mondialisés l’achètent pour orner leurs palais et leurs fondations.

Heureusement, l’esprit humain a une capacité de résistance inégalée. Son aptitude à rire le sauve. On se marre en regardant la composition suprématiste carré blanc sur fond blanc, de Casimir Malévitch, dont on fête le centenaire (visible au MOMA de New York), expression du vide de la modernité. Ce n’est pas une œuvre, mais une composition, un assemblage de plusieurs éléments, ici, une toile et un châssis. Daniel Buren a fait carrière dans la rayure, comme les industriels du textile ont pu le faire dans la rayonne, le petit carreau, le motif Vichy, la couleur. La première guerre mondiale a vraiment tout détruit de la civilisation occidentale, on en sous-estime la mesure. Combien d’œuvres d’art aujourd’hui sont réduites à n’être que des assemblages, de points, de traits, de formes, des trucs et des bidules sans grand intérêt souvent. Danger aussi pour le moral et la paix de l’âme ! Elles ne vous font même pas rêver, mais interpellent, interrogent, dérangent, comme si on avait besoin de ça pour vivre : la réalité du quotidien offre suffisamment d’interrogations, d’interpellations, de dérangements pour qu’on les accroche sur un mur chez soi.

S’il n’était que ça, le danger serait aisément écarté. L’art contemporain est aussi dangereux pour la santé. On peut se blesser avec une œuvre. Un Italien a fait cette douloureuse expérience en visitant an début d’août la rétrospective dédiée à Amish Kapoor, Works, Thoughts, Experiments, présentée à la Fondation Serralves (Porto, Portugal). Amish Kapoor est cet artiste et plasticien britannique, d’origine indienne, connu pour avoir l’an dernier fait scandale dans le parc de Versailles avec son Dirty Corner, un tunnel d’acier rouillé, en forme d’oreille, entouré d’un amas de pierres et de béton, que des esprits inspirés baptisèrent pour l’occasion, le Vagin de la reine. Les expositions d’œuvres contemporaines dans les lieux anciens sont très à la mode : on confronte les époques, on transgresse. C’est un moyen pour le moderne de se faire une réputation et une cote sur le dos des anciens. Tout le monde n’est pas exposé à Versailles. Après tout, Louis XIV avait Le Nôtre, plasticien des jardins, nous avons Kapoor ! Mais, dans tous les cas, chacun reste libre d’être pour ou contre.

À Porto, point de vagin, mais une « installation », un trou noir, enfermé dans un cube de béton, intitulé Descent into Limbo, Descente aux limbes, Descida para o limbo.  Ceux qui oublié leur caté catho, sauront que les limbes (de limbus, frange, marge) sont ce lieu de séjour des innocents et des justes, morts avant d’avoir été sauvés par la Rédemption. On y est bien, puisqu’on n’y ressent aucune souffrance. Jésus resta trois jours dans les limbes avant la Résurrection. Les limbes peuvent aussi être cet état incertain et indécis, où l’on place les projets que l’on ne veut pas réaliser. Certains, après une nuit agitée ou arrosée sont dans les limbes du petit matin. La vie commence dans les limbes et les linges… pour finir dans les limbes et le linceul. Les limbes terrestres existent. Balzac en témoigne dans la Peau de chagrin. Après un repas copieux en nourritures alimentaires et intellectuelles, les festoyeurs passèrent au salon : « En ce moment presque tous les invités se roulaient au sein de ces limbes délicieuses où les lumières de l’esprit s’éteignent, où le corps délivré de son tyran s’abandonne aux joies délirantes de la liberté. Les uns, arrivés à l’apogée de l’ivresse, restaient mornes et péniblement occupés à saisir une pensée qui leur attestât leur propre existence ; les autres, plongés dans le marasme produit par une digestion alourdissante, niaient le mouvement ». Ce doit-être ainsi, là-haut, dans les limbes célestes ou au fond du trou !

Après l’infini du rond blanc sur fond blanc, c’est maintenant l’infini du trou noir dans un cube gris. Le visiteur entre dans le cube et regarde le trou profond de 2,5 mètres. L’installation crée l’illusion de l’infini, invite au voyage dans les limbes. Mais attention danger. Dans le train, il ne faut pas se pencher à la fenêtre, e pericoloso sporgersi, don’t lean out of the window, Nicht hinauslehen… C’est pareil avec le trou noir de l’art, il ne faut pas se pencher, au risque de tomber. On monte dans les limbes catholiques, on descend dans les limbes kapooriennes. Mais le touriste italien a chu dans l’illusion. Une expérience aux sensations cosmiques : jamais un homme n’avait traversé un trou noir. Hélas, cette grande première conduisit le curieux téméraire non pas dans les limbes, fort heureusement d’ailleurs, mais à l’hôpital Santo-Antonio de la ville. Comme chacun sait, on peut se blesser à tomber dans les illusions, les trous noirs de la passion, de l’amour, de l’ambition, des projets fous, de son égo. Dans les moments de crise, on lave aussi ses limbes en famille. Heureusement les blessures du visiteur sont sans gravité. Qu’a-t-il ressenti dans le séjour des limbes kapooriennes ? Nul ne le sait encore. Plus prosaïquement, il est resté dans les limbes hospitalières, avant sa résurrection.

Le juriste se frottera les mains : voilà une belle affaire des responsabilités. Par la loi du 12 juin 1893, le législateur français a introduit des mesures d’hygiène et de sécurité dans les usines. Les patrons devaient protéger leurs installations, afin de prévenir les accidents du travail. On imposa notamment des grilles, trappes et autres barrières autour des puits et des trous. Sage philosophie et une logique de précaution qui s’étendra après la loi du 9 avril 1898 consacrant le principe de la responsabilité patronale des accidents du travail. On n’avait pas encore imaginé les accidents du fait de l’art ! Par la suite, la culture de sécurité se répandit un peu partout.

Les pouvoirs publics ont imposé des protections pour éviter de tomber dans les piscines : système de couverture, barrières, balustrades, alarmes, etc… Ils seraient avisés d’en faire tout autant dans les musées d’art contemporain. Il faut absolument diligenter une commission d’enquête et de contrôle afin de vérifier la sécurité des œuvres d’art. Les installations artistiques sont aussi dangereuses que les installations électriques. Attention sol glissant ! Danger : œuvre contemporaine ! Installation dangereuse ! La pratique de l’art contemporain présente bien des risques pour la santé !

A Porto, le musée fait signer aux visiteurs une déclaration de non responsabilité en cas d’accident. Des panneaux informent du danger, un agent de sécurité veille. Bonjour l’ambiance ! La direction de la Fondation s’est engagée à renforcer les mesures de sécurité, afin de diminuer les risques (« para diminuir riscos », le Portugal a aussi ses éléments de langage) et renforcer la signalisation (« reforçando a dimansão da sinalização visual»). Le concept semble intéressant : les installations – de sécurité – dans l’installation artistique. Le visiteur ne veut pas mourir pour l’art. Quitte à mourir pour la contemporanéité de l’art, autant mourir de mort lente, comme le conseille le philosophe sétois (et c’est pas moi), Georges Brassens. Il est vivement recommandé à tout amateur de prendre ses précautions afin d’éviter de tomber dans les limbes et dans le panneau de l’art contemporain.

Antoine de Nesle

ANISH KAPOOR : OBRAS, PENSAMENTOS, EXPERIÊNCIAS, Du 06 JUL 2018 A 06 JAN 2019 : https://www.serralves.pt/pt/actividades/anish-kapoor-obras-pensamentos-experiencias/

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