Les sensations de Venise, tourisme pictural au siècle des Lumières (musée Cognac-Jay, Paris)

La tentation de Venise est un exercice et un grand classique de la littérature, du cinéma, de la politique et bien évidemment de la peinture. La ville lagunaire est aussi une destination touristique des plus courues, et cette passion vénitienne n’est pas nouvelle. Jadis, il était de bon ton, chez les élites perruquées, de faire son grand tour. Au XVIIIème siècle, la passion pérégrine est britannique. Les Anglais font un tour ici et là et laissent le mot, touriste qui sert à désigner le voyageur anglais, puis le voyageur français visitant la Perfide Albion, avant que Stendhal ne l’ouvre à tous, dans ses Mémoires d’un touriste (1838). Déjà la phobie des discriminations : touriste, c’est pour tous !

Les grands voyageurs visitaient pour leur plaisir l’Europe et surtout l’Italie, matrice de la civilisation et des beaux-arts. Milan, Florence, Rome, Naples, et bien sûr Venise. Les capitales de ses petits Etats accueillaient les amateurs d’arts, de monuments et de paysages, de sensations et de beautés de toute sorte. L’accueil des voyageurs faisaient vivre bien des métiers, de plus récents au plus vieux du monde. L’Italie était le pays de l’amour, de tous les amours, mais aussi des maladies d’amour et de l’amour. Le mal vénérien était vénitien, napolitain, romain ! (les Italiens en faisaient le mal français, comme quoi, dans l’imaginaires de peuples, les saloperies qu’on attrape dans les exercices de gaudriole ont toujours un lien avec l’étranger). Ces touristes de la première heure rapportaient des souvenirs. Les plus beaux étaient les œuvres d’art du passé. Comme les militaires révolutionnaires et napoléoniens, les amateurs érudits participèrent au pillage artistique de la péninsule, avec la complicité commerciale des indigènes, peu sensibles à la conservation du patrimoine. Tant mieux pour nos musées. Tant pis pour l’Italie, qui soit dit en passant pourrait bien exercer son droit de revendication, puisque la tendance est à corriger les malheurs de l’histoire, au repentir, aux restitutions. Il va y avoir de la rumba dans l’air !

Le tourisme favorise les arts décoratifs et les beaux-arts. Qui n’a pas rapporté de Bretagne un coquillage peint, ou de Paris une sculpture de la Tour Eiffel, de Limoges une assiette décorée des monuments de la ville, des vacances au ski une boule avec un skieur et de la neige, des Mont-Jura une boîte qui fait meuh, de Lourdes ou de Fatima une statue de la vierge ou une image pieuse… toute cette production artistique, au goût inimitable, qui fait le charme des vitrines à souvenirs. Nous n’avons fait que continuer cette tradition fétichiste qu’affectionnent tous les voyageurs. Au XVIIIème siècle aussi, il était possible de rapporter des ouvrages de l’artisanat local, mais les gens du Grand tour préféraient les beaux-arts aux arts décoratifs. Question de hiérarchie des arts, mais aussi de goût. L’Occidental s’adonne volontiers au culte des images et adore ses images cultes. Certains touristes font vibrer frénétiquement leur appareil photo et dévorent tout ce qu’ils voient… Ils ne regardent pas le monument, ils le mettent en boîte… Le regarderont-ils alors de retour à la maison ? C’est à voir. En tout cas, il sera possible de dire : je suis venu, j’ai vu, et tiens regarde, j’ai pris la photo. L’album de vacances sera rempli de trophées de chasse touristique. Mais cette pratique boulimique de collectionneurs d’images didactiques se perd. Aujourd’hui, le monument importe peu. L’homo touristicus est un hyper moderne à l’ego hypertrophié. Le héros, c’est moi devant le monument ou l’œuvre d’art. On va se faire un selfie devant la Joconde, le Louvre de Paris, le Duomo de Milan, la cathédrale Saint-Pierre de Rome ou la place Saint Marc de Venise, avec les pigeons. Le plus grand chic serait d’ailleurs de se faire photographier avec le pape à Rome et la bouteille de rhum lorsqu’on veut immortaliser une joie bachique ! Les lieux touristiques sont devenus infréquentables. Une foultitude d’hommes-machines vous bouscule pour se prendre en photo au bon endroit, le bras ou la perche tendus. Regarde, c’est moi devant le Palazzo Pitti. Mais, où est-il le palais, on ne le voit pas ? Ben, c’est le mur bosselé derrière moi. Génial, c’est magnifique !

Le tourisme n’est-il pas le propre de notre époque. Toujours en marche, nous ne faisons que passer, nous visitons, nous effleurons la vie, les amis, le travail. Le touriste est marcheur et un zappeur. Jamais en place, jamais rassasié, toujours plus loin, il se fuit dans le progrès et le profit, mu par un désir insassiable de sensation. Il n’est pas étonnant que nous ayons élu un président touriste, gyrovague en politique, metteur en scène de sa vie.

Les grandes villes du passé sont devenues des lieux de pèlerinage païens. Les touristes affluent en masse. Et dieu sait que la masse gâche tout, le paysage et le plaisir de l’admiration. Le débraillé des visiteurs, leur comportement exhibitionniste, leurs propos sont souvent insupportables. Il y a de quoi devenir agoraphobe et misanthrope. Mais bon, Tocqueville l’avait prédit : la démocratisation de tout est inéluctable. Par Toutatis, vive le « toutisme », puisque tout est pour tous, et le tourisme de masse est une forme de toutisme… de masse : CQFD. La passion de l’égalité nous interdit de réserver les belles choses au petit nombre. Le tourisme pour tous est devenus une passion démocratique et une ressources économique, mêmes si les autochtones des villes visitées commencent à craquer. Comme les marins de la Marine nationale, on les entend se plaindre : on n’est plus chez nous, il y a trop d’étrangers !… C’est donc ben vrai, la mondialisation fait bien des dégâts dans les villes et dans les têtes. Elle endommage surtout l’art de vivre. Le tourisme mondialisé défigure les lieux de la vie quotidienne, renchérit les pas de porte des commerçants et les prix de l’immobilier, transforme l’offre commerciale – l’épicerie devient magasin de luxe) et surtout, chasse les habitants des centres-villes.

Le siècle des Lumières ne connaissait pas les Lumière… les frères Lumière, ni Niepce, Daguerre ou Nadar. Donc, pas de boîte à images, de caméra vidéo ou d’appareil photo en bandoulière. Le touriste amateur de cartes postales pouvait rapporter une peinture ou une gravure. Le genre paysage touristique, paysage pittoresque ou vedute, scène de genre typique, vient de naître. Canaletto et Guardi sont les plus connus des peintres à touristes de la péninsule. Canaletto fera même une carrière en Saxe, où il laisse des vues de Dresde et des paysages de l’Elbe.

Le musée Cognacq-Jay offre aux touristes et aux amateurs d’art, un petit voyage à Venise en compagnie de Guardi, Longhi, Tiepolo et d’autres maîtres, grands et petits. Cette petite anthologie de l’art touristique au XVIIIème siècle est une sélection de peintures et de gravures illustrant la vie vénitienne au siècle des Lumières, âge d’or d’une douce décadence. A l’époque, la vie quotidienne du touriste se passe en visites, en mondanités et en fêtes, avec bien évidemment le carnaval. Le malheur du riche et du puissant est l’ennui, la consciente inconscience d’une certaine vanité et vacuité de la vie, puisqu’on ne travaille guère. Alors, les grandes familles de Venise reçoivent ou font la fête. Dis-moi comment et qui tu reçois, et je te dirai qui tu es. Dans les salons, on se pique de lettres, de philosophie, de musique, et au jeu. Les notables du Concert de Longhi, sont en robe d’intérieur. Les maîtres de maison jouent au violon en robe d’intérieur, les abbés jouent aux cartes. Sur un petit tabouret, un petit caniche blanc regarde étonné l’agitation des hommes. Ils sont bizarres ces humains.

Certains lieux sont moins famés, mais plus pittoresques, aux sensations piquantes et enivrantes. Bacchus et Vénus les protègent. Dans la taverne de la Malvasia (gravure de Tiepolo), on fume, on cause on trinque. Le patron montre du doigt la direction de la sortie ou des tonneaux à un client éméché. Le couple de Longhi est joyeux (1740). Le vieux beau a bu, il enlace de très près la fille, vêtue de blanc dont le décolleté généreux et la présence dans un café dit tout de la condition. Assis sur une chaise, un homme regarde la scène. Le protecteur ? Au fond, assis devant la cheminée des vieux se réchauffent.

En Italie, le touriste ne manquera pas d’aller à l’Opéra, la distraction de qualité. Radio classique n’a pas encore organisé ses voyages musicaux en compagnie d’Eve Ruggieri. On ira alors écouter le grand Farinelli. Ambigoni fait le portrait du célèbre castrat (1740), Carlo Broschi, le roi des chanteurs, séducteur, diplomate (les deux sont liés), et soprano à la voix extraordinaire (trois octaves) qui honora Venise de 1726 à 1733. Depuis 1568, la représentation des comédies est autorisée, à condition de respecter les bonnes mœurs et les institutions de la République. Le théâtre San Giovanni-Chrisostome est ouvert en 1578. Les grandes familles ont compris le profit à tirer de la scène. Les Grimani exploitent le Santi Giovanni et Paolo (1634), le San Samuel (1656) et le San Benedetto (1755). Une gravure présente un décor pour opéra seria, au théâtre de S. Samuele, détruit par un incendie et rouvert en 1748. Goldoni (portrait par Pitteri, 1754) est l’autre gloire de la scène vénitienne. L’avocat abandonna la robe, le droit et la comédie juridique pour se reconvertir dans la comédie humaine (ce que fera le clerc de notaire Balzac). Il écrivit 200 pièces, s’inspirant de notre maître à nous Molière, s’amusant des mœurs de son temps. Mais, à l’époque, on ne peut tout moquer. Ruiné et las des cabales, en 1762, il quitte Venise. Louis XV le nomme à la tête de la Comédie Italienne (qui perdure rue de la Gaîté, après bien des vicissitudes).

Au faîte de sa puissance, et bien avant Jack Lang, le pouvoir aime faire la fête. La politique, c’est un peu de l’esbroufe. Il faut épater le chaland, le gogo, le citoyen et le contribuable. La magnificence de la fête montre la force et la gloire des puissants. Pas étonnant que le petit Macron ait imité nos rois, en mettant en scène sa gloire nouvelle. Il ne manquait plus que l’Arc de triomphe en carton et la Te Deum d’intronisation. Bah, la musique branchouille a fait l’affaire. Et au lieu de communier, les fans se sont dandinés.

Venise est une république oligarchique. On se refile le sceptre de la cité, de famille en famille. Finir Doge est le top du top pour les patriciens de la Cité. Comme le veut la tradition, le Doge nouvellement élu se présente au peuple dans la basilique Saint-Marc comme Emmanuel Ier à la Pyramide du Louvre. Sur une toile de Guardi (1775-77), le Doge Alvise IV Moceningo, se montre à la loggia de l’église, le 19 avril 1763. Sur une autre, il est porté par les gondoliers place Saint-Marc, sur le pozetto (une sorte de nacelle en forme de puits) et jette au peuple des pièces d’or et d’argent frappées à son nom. Sur les deux toiles, des hommes, de grandes perches à la main, assurent le service d’ordre et repoussent la foule. La Sérénissime perd son indépendance au traité de Campo-Formio, et adopte les idées nouvelles venues avec les troupes françaises. Le 4 juin 1797, les Français organisent une grandiose Fête civique de l’arbre de la liberté, place Saint Marc, redécorée pour l’occasion avec des tribunes, une loggia officielle, et la foule de soldats et de citoyens, (et quelques rares femmes (Guardi, encre brune)). Les emblèmes de feu la Sérénissime république et le livres de familles patriciennes sont détruits. La France proclame le règne des droits de l‘homme et la nouvelle devise : les Diretti del uomo et dei cittadino remplacent le Pax tibi Marci Evangelista

Venise sait accueillir aussi des touristes de marque. Pour eux, elle se plie en quatre et organise des fêtes en leur honneur. Deux toiles de Lucas Carlevaris racontent la visite du comte de Cergy, ambassadeur de France dans la Sérénissime (de 1726 à 1733). L’une montre l’entrée solennelle du représentant d la France, le 5 novembre 1726, prétexte à peindre une belle carte postale de Venise, le Palais des Doges, l’église du Rédempteur, la colonne du lion, le port. L’autre est une vue de la place Saint-Marc avec des charlatans (1726). Le comte fait du tourisme, au milieu des marchands, des joueurs, des femmes à loup, des hommes de toute condition. Le souvenir de la célébration du mariage du Dauphin Louis (le père de Louis XVI) avec Marie Thérèse d’Espagne, au Palazzo Surian, siège de l’ambassade de France, le 23 février 1745 est mis en image par Cimaroli (1745). L’ambassadeur de France vient chercher la belle. Un auteur a été dressé au milieu de canal, qu’il traverse de rive en rive. Des hommes font une pyramide humaine sur six niveaux. Les spectateurs sont partout, sur les quais, sur les gondoles qui obstruent le canal. Une « Macchina », un arc de triomphe de bois peint est édifié pour honorer Joseph II, empereur d’Autriche et du Saint-Empire, le 2 avril 1991 (par A. Maino). En 1814, Guiseppe Borsalo peint l’Entrée de Napoléon à Venise le 29 novembre 1807. Pour honorer le nouveau César, un arc de triomphe est édifié sur le canal. Partout, sur le quai, sur les barques, les notables, les soldats, la foule, s’empressent pour saluer le prestigieux visiteur, dans le décor du Gran canal, des palais décorés de tapis aux fenêtres. Un ensemble de gravures de gravures de Baroni, Leonardi, Baratti rappellent les réceptions de personnalité, les défilés, les entrées solennelles, les régates, les illuminations, les fêtes, la chasse au taureau, l’entrée du peuple dans les arènes. Le touriste pourra en acheter pour se souvenir de sa visite à Venise. Pour les régates festives, les gondoles sont décorées somptueusement. L’architecte Fosati a conçu celui de cette gondole, sur le thème de la Chasse à l’orque, en l’honneur du Prince Edouard Auguste de Grande-Bretagne, lors de la régate du 4 juin 1764 (dessin de Fumaletto). Napoléon, encore et toujours lui, préside la régate du 2 décembre 1807), du haut de sa loge du Palais Balbi (par Guiseppe Borsato, 1809).

La fête des fêtes reste évidemment le célèbre carnaval, des jours de folies où le monde est inversé. Tout est permis, les rires, les jeux, les amours. Les badauds s’agglutinent pour voir le panorama peint, Il mondo nove, l’attraction populaire très courue (Giandomenico Tiepolo, 1755). La foule s’amuse. C’est le Triomphe de polichinelle (Gian Battista Tieopolo, 1753-54), avec ses maques au nez crochu, et ses chapeaux tubulaire blancs. Sur une estrade, le charlatan de Longhi (1757) fait la réclame du remède magique contenu dans la fiole. Parmi les spectateurs, ce couple, elle en robe blanche et cape noire, lui en noir et loup blanc que l’artiste représente sur un autre tableau, dans la salle de jeu du Ridotto (1720). Jean François de Troy a demandé à Jean Barbault des scènes pittoresques. Le peintre lui rapporte la Vénitienne en Zendale, au regard espiègle, qui cache la moitié de son visage sous ce grand châle noir avec de longe franges terminée par des cocche, des nœuds, cher aux femmes du peuple de Venise (vers 1750). Fixé sur les épaules avec un fermoir, il couvrait la tête ; les franges étaient nouées comme une écharpe autour du corps. Jean-François de Troie voulait des modèles de vêtement « orientaux » pour le carnaval des élèves de l’Académie de France (en 1748). Guardi nous présente sa femme  à la bautta (bahute) qui porte le costume traditionnel du carnaval, le tricorne noir, le capuchon de soie de dentelle, garni d’un volant qui enferme le cou et la chevelure. Dans une main gantée de blanc, elle porte son éventail fermé, et nous regarde comme un Joconde.

Dans les petites salles du musée Cognac Jay, Venise se savoure dans l’intimité. Il ne vous reste plus qu’à réserver votre croisière pour le mois d’août, s’il reste des places, à embarquer dans un mastodonte des mers à Marseille, et à débarquer à la Sérénissime, pour un après-midi marathon, la place Saint Marc, les pigeons, les boutiques souvenirs, avant de remonter dans le navire pour Dubrovnik, Raguse, Naples, Corfou, ou un autre supermarché à touristes. N’oubliez pas les selfies, envoyé en direct sur votre portable, pour épater grand-mère et les copains.

Antoine de Nesle

Sérénissime en fête ! De Tiepolo à Guardi.

http://museecognacqjay.paris.fr/fr/les-expositions/serenissime-venise-en-fete-de-tiepolo-guardi

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