L’ironie de l’adultère : Trahisons d’Harold Pinter (Lucernaire, Paris)

L’amour. Ah l’amour ! Voici des millénaires qu’il perturbe l’humanité. La femelle va au mâle et inversement, comme des prises, bonnes ou mauvaises. On s’aime, on se marie, en se marre, on rit, puis vient le temps où on ne se marre plus. A l’usage et à l’usure, le mariage n’est plus drôle : on ne rit plus. S’aime-t-on encore ? Se déteste-t-on vraiment ? Finalement, à quoi ça tient l’amour ? À des émanations de phéromones, des essences chimiques qui s’évaporent du corps, des humeurs lymphatiques qui doivent bien sentir quelque chose mais qu’on ne sent pas vraiment. L’amour ne serait donc qu’affaire de glande. Peut-être l’amour est-il un perturbateur endocrinien. La science n’a pas encore creusé l’hypothèse. Tout ce qu’on sait, c’est que l’amour est bien un perturbateur de doctrines. Vous avez une doctrine sur l’amour. C’est bien. Gardez-la, ça rassure ! Mais ne soyez pas dupes, les lois de l’amour sont soumises au renversement de jurisprudence et aux caprices du législateur. Ce qu’on croyait bon un jour ne fonctionne plus bientôt. On a beau tenter d’expliquer, échafauder des théories, consulter les experts et la faculté, rien n’y fait. Donc la doctrine de l’amour, ça ne vaut pas tripette.

Alors quand on s’aime, on ne compte plus… et quand on ne s’aime plus, on ne compte plus … les aventures, les amants, les maîtresses. Et pourtant le marin revient au port et la marine au domicile conjugal. On ne sait pourquoi. L’habitude. La lassitude. La lâcheté. Après tout, à quoi bon rompre si le couple fonctionne ainsi. L’adultère, comme l’amour, ça se gère. Et ce depuis des siècles. Ne croyez pas que le management soit une idée neuve. Aujourd’hui nous gérons tout de notre vie… autrefois on gérait ses lâchetés conjugales. Chez les catholiques, le mariage était indissoluble, donc l’adultère était une soupape de survie du couple : on faisait avec, ou plutôt, elle faisait avec (car l’adultère des femmes reste un scandale). Plus malins, les protestants autorisaient le divorce. Chez eux le mariage n’a jamais été un sacrement, mais on se sépare pas pour autant, rigueur des sociétés protestantes oblige. Les musulmans répudiaient leurs épouses infidèles (une de plus ou de moins, ça ne se voit pas). La polygamie est une forme de légitimation de l’adultère.

Quand le mariage est bourgeois, certaines choses ne se font pas, comme le divorce, sauf à la dernière extrémité. Donc, dans la doctrine de l’amour, la trahison conjugale est consubstantielle au mariage. Une épouse, c’est pour la vie, la fortune et les enfants, une maîtresse c’est pour des instants de plaisirs. Et bien sûr, on n’épouse pas sa maîtresse : ce serait inconvenant et tellement vulgaire. Pour madame, un mari, c’est pour la vie et la stabilité sociale, les fins du mois, le nom, le statut. Les amants sont le piment de l’existence, une coquetterie parfois, une preuve de bon goût souvent, surtout s’il est jeune et beau. Mais attention à ne pas s’emporter. Les liaisons extra-conjugales sont dangereuses.

Lorsque le bourgeois n’était pas encore bohème, le mariage était une institution sacrée. L’ancien monde était attaché aux institutions, surtout les traditionnelles. On se marie à vingt ans, on s’ennuie à trente, on se trompe à quarante. Mais on reste ensemble : la maison, les enfants, le confort, les voisins, la famille, le statut social, les intérêts, la blanquette de veau, l’argent du mari. En ce temps-là, il était bon d’être marié. Le célibataire est louche. Ne sont-ils pas vieux avant l’âge, ces vieux garçons et ces vieilles filles qui, pourtant, profitent d’une jeunesse sans fin, sans époux, sans enfant, sans contrainte : la belle vie quoi !  Certes un homme libre passe encore, mais la femme libre frise la libertine ou la bigote. Donc, hors du mariage, point de salut. Et la trahison conjugale est tellement ordinaire. Est-elle vraiment condamnable ? Pas de quoi en faire un plat. La vérité, la transparence, la sincérité sont des idées utopiques que notre époque embrasse goulument. S’aimer vraiment, être vrai ! Et alors … Avec de telles idées, on se marie, on divorce, en se remarie, on re-divorce, et ainsi de suite. L’amour est une illusion adolescente… La tromperie est une réalité d’adulte. On s’aime, on se trahit, on se trahit en s’aimant, on s’aime en trahissant. Et l’amour sans trahison est un apostolat. Mais qui fera des années de séminaire pour rester fidèle ? Après tout la vie n’est qu’une éternelle trahison. Trahir son âge, ses sentiments, ses convictions, sa foi, son curriculum-vitae, ses parents, son époux, ses amants, son patron, ses amis de trente ans[1], la confiance, un secret. Tous les jours que Dieu fait sont ternis par le diable et la trahison. D’ailleurs pas de Jésus sans Juda, donc la trahison est nécessaire à la foi.

Pour vous convaincre, il suffit d’ouvrir un livre, un roman, ou d’aller au théâtre. Voilà des siècles que l’homme écrit sur les affres de la vie conjugale et les affreux de la trahison. Pas de rire sans cocu, pas de tragédie sans adultère ou sans félonie. Rage, désespoir, dilemme, drame, émois, pleurs, cris, rebondissement, punition, repentance. Imaginez Madame Bovary fidèle… Ce n’est son Charles de mari qui la tromperait. Donc, sans trahison, pas de roman de Flaubert. Si Tartuffe n’avait pas la tentation de la trahison, la pièce de Molière n’aurait eu aucun intérêt. Donc, pas de chef-d’œuvre de la littérature sans trahison. Et on ne dira rien de la trahison politique, de la fourberie des fils ambitieux, des féaux devenus félons, des généraux passant à l’ennemi, des amis qui se trompent, des alliances qui se renversent, des corps qui se transpercent. Il n’y a pas qu’à Dallas que l’univers est impitoyable. En 1968, Pompidou a-t-il trahi De Gaulle ? Chirac a trahi Giscard. Balladur a trahi Chirac. Mitterrand a trahi tout le monde. Macron a trahi Hollande. Brigitte a trahi son ex-mari. Qui trahira Macron ? La trahison est aussi dans le Macron, qui a trahi ses électeurs de gauche. Bref, en politique : trahison, piège à c…

Au Lucernaire, c’est Harold Pinter qui vous montrera sa trahison, la vraie, la seule qui fasse consensus, la trahison conjugale. L’auteur est un moderne devenu classique, qui plus est, anglais. La trahison anglaise est pleine de de finesse, de subtilité et d’humour. Elle se déguste comme une tasse de thé. Elle a des fumets de vécu. Harold Pinter l’a essayée dans sa vie privée avant de la mettre en scène au théâtre : sa façon à lui de transgresser la société bourgeoise britannique des années 1950, et de sublimer le scandale de son divorce.

Cette trahison se déroule dans le milieu bohème de l’édition, une upper-class intellectuelle tellement typique et topique. Pas de soucis d’argent, que des soucis d’âme. Dans un bar, en 1977, Emma retrouve son ancien amant, Jerry. On cause de rien avec des mots de rien. Comment vas-tu ? Et les enfants ? Et ton mari ? Et ton épouse ? De cette banalité sourde sourd une tension cruelle et tellement drôle. « Et si tout le monde avait été au courant dès le début », finit par se demander Emma ? La réponse est dans l’histoire de cette banale histoire d’adultère. Les dates sont importantes. Pinter effeuille le calendrier du passé et les scènes de rencontre, de retrouvaille : les adieux dans le petit studio hiver (1975) ; le salon de Robert et Emma (automne 1974) ; les vacances à Venise (été 1973) et la lettre de l’amant découverte par le mari ; les feux de la passion dans le petit studio (fin de l’été 1973) ; le dîner du mari et de l’amant au restaurant italien (automne 1973) ; l’annonce faite l’amant (1971) mais le père est le mari, naturellement ; la chambre à coucher de Robert et d’Emma, là ou Jerry se déclara à Emma, le soir du mariage (hiver 1968).

Les maris et les épouses étaient amis : on pratique l’adultère en cercle fermé, en silence, parce que tous savent. Le dit est non-dit. La vérité s’ignore et se devine. Des années de tromperies, de silences, de trahisons. Le mariage est naufrage ! Et pour juguler l’ennui, la femme, le mari, l’amant ont joué le théâtre de l’adultère Chez Pinter, le sordide est savoureux. Pas de violence conjugale ici. On sait se conduire. Et s’il le faut, on ira boire un verre, un puis deux, puis d’autres encore. Tant pis pour Marlène et ses bonnes causes…

Emma et Jerry au bar (scène 1)

J : Et Robert ? (silence)

E : Et bien… je crois que nous allons nous séparer.

J : Oh ?

E : Nous avons eu une longue discussion… cette nuit.

J : Cette nuit ?

E : Tu sais ce que j’ai découvert… cette nuit ? Il y a des années qu’il me trompe. Il y a des années… qu’il a d’autres femmes

J : Non ! Mon dieu. (silence) Mais nous l’avons trompé pendant des années

E : Et il m’a trompée pendant des années.

J : Je n’en n’avais rien su.

E : Moi non plus.

Voilà qui est savoureux, drôle et glaçant, de l’aigre-doux pinterien !

Christophe Gand a remis l’histoire dans son jus. Les acteurs d’aujourd’hui, Gaëlle Billaut-Danno (Emma), François Ferrolato (Jerry) Yannick Laurent (Robert) se montrent à nous en costume d’époque et à nu dans leurs blessures humaines. Ah les seventies ! Il n’y avait ni chômage, ni Sida. La morale bourgeoise était hypocrite et l’amour caché était libre. De nos jours, la morale bobo permissive n’a jamais autant persécuté l’amour. La liberté se conjugue mal avec la vérité. L’hypocrisie de l’ancien monde avait du bon. L’histoire ne le dit, mais il y a fort à parier, que si Emma, divorcée de Robert, avait épousé Jerry, les deux auraient fini par se tromper l’un l’autre. L’adultère a ses délices que le mariage ne connaît pas.

La difficulté de la pièce est la succession de scènes dans des lieux différents. Dans un petit théâtre, l’ingéniosité pallie l’absence de plateau tournant et d’équipe d’accessoiristes. Le changement de décor se fait sous nos yeux, l’armoire devient lit, le bar table. Dans un ballet gracieux et drôle, l’accessoiriste retourne, déplie, métamorphose sous nos yeux ce bric à brac d’objets. Le Théâtre est bien une illusion. Illusion des passions, illusion des objets. Trahisons est du meilleur Pinter, un jeu de mots qui révèle tout en ne disant rien, des mots et des silences, les mots du silence. Les passions humaines sont tragiques et l’humour est diabolique. Le mensonge n’est jamais loin de la vérité. Chacun le sait et le tait : si tout mensonge est une vérité, toute vérité est aussi un mensonge.

Antoine de Nesle

Trahisons, d’Harold Pinter, au Lucernaire (Paris) : http://www.lucernaire.fr/theatre/1677-trahisons.html

[1] Précisions à mes jeunes lecteurs. En 1993, Edouard Balladur, ami de trente de Jacques Chirac, accepta d’être le Premier ministre de la seconde cohabitation de Mitterrand. Fidèle d’entre les fidèles, il prit goût au pouvoir. Il trahit son maître, Chirac, et se présenta à l’élection présidentielle de 1995, avec le soutien de l’establishment. Chirac le contourna par sa gauche avec la fracture sociale, et dépassa le traitre au premier tour.

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