L’orgueil des princes et les tempêtes de la destinée : « Maintenant, ô rois, apprenez, instruisez-vous ! »

On ne sait ce que retiendront les historiens de la présidence Macron. Ils ne pourront faire l’impasse sur l’insurrection populaire des gilets jaunes qui ébranla un trône dominateur et sûr de lui. Ce président, élu trop jeune, sans expérience humaine, homme intelligent et cultivé, expert et travailleur, n’était pas sans faiblesse : celle de l’âge et de l’orgueil de celui à qui tout réussit trop vite. La jeunesse et l’expertise ne font pas tout. Il lui manquait le sens du tragique, ce tragique qui sourd des douleurs de la vie et de l’existence humaine. L’intelligence est une sagesse qui se forge à l’expérience et pas seulement dans les dossiers. L’épisode des gilets jaunes est bien la première tragédie que vit le pouvoir macronien.

La France de la Cinquième république n’est pas un régime libéral et démocratique (que l’on voit partout en Europe) mais la dernière monarchie absolue, trempée dans le suffrage universel. Le roi gouverne avec ses experts et sa cour. La concentration des pouvoirs est poussée à l’extrême. Le monarque, élu tous les cinq ans, règne sans partage, comme le Roi d’avant la Révolution ou l’Empereur d’après : il est la France à lui tout seul. Le président français est plus puissant que le roi d’Ancien régime, qu’un premier ministre allemand ou anglais et même qu’un président américain. Son hyperpuissance fait sa force – délirante – mais aussi sa faiblesse. Dans un tel régime, les contrepouvoirs ne viennent pas des institutions – réduites à l’ectoplasme comme le Parlement croupion – mais des humeurs du peuple. Quand la confiance d’en bas se corrode, tout se corrompt lentement. Notre république hystérise la relation au pouvoir. Elle attise les braises de la guerre civile. On n’aime le président ou on le déteste. Le peuple périphérique s’est pris à détester, non sans raison, Emmanuel Macron.

Homme de son temps – l’ère de l’apparence, de l’insignifiance mise en spectacle – il manquait néanmoins au jeune président la sincérité et l’incarnation. Il ne parlait pas au peuple, il communiquait. La culture des élites était alors à la fascination de l’entreprise : tout était commerce et se réduisait au marché. Le PDG de l’État-entreprise faisait des discours publicitaires pour vanter ses produits. Il avait d’ailleurs un discours pour chaque produit, pour chaque politique, pour chaque clientèle, pour chaque intérêt. Qui était le vrai Macron ? Celui des petites phrases, des selfies, ou des discours solennels de premier de la classe, trop bien dit ? Tout cela sentait trop le marketing. Le 10 décembre, il était repentant, le 31 il redevenait dominant et donneur de leçons. Récusant les solutions démocratiques, l’appel au peuple par les élections, il engageait le pays dans un grand débat, réduisant la politique à une opération de marketing et des réunions Tupperware.

La révolte des gilets jaunes n’était pas la première expression de mécontentement. D’autres catégories sociales avaient manifesté en vain leur refus des réformes qui bousculaient leurs intérêts de petits, d’inférieurs, de soumis au grand marché mondial. Mais là, ce n’était pas une profession, une catégorie de « consommateurs » politique, que l’on pouvait détacher du peuple. C’était le peuple, le peuple de France, avec ses qualités, ses défauts et son sale caractère, qui protestait contre l’oppression fiscale, l’abandon, les chimères de la mondialisation et les effets concrets de la désindustrialisation, le mépris de la centralisation métropolitaine, la seule politique conçue par les prêtres de la religion européenne et mondialiste. Il hurlait sa colère, avec sa fierté et sa dignité bafouée… et sa grande gueule aussi. Il faut les avoir connus, il faut avoir vécu pour les comprendre, ce qu’un beau parcours dans les salons dorés des pouvoirs ne permettait pas.

Le pouvoir fut pris panique. Il joua tous les rôles. Tout d’abord : le mépris et la morgue, la marque de fabrique originelle de la marche triomphante. Depuis des décennies, les élites ont pris l’habitude de culpabiliser et d’infantiliser le peuple. La scène devait toujours se passer dans les années 1930, rappeler les heures les plus sombres de notre histoire. La persévérance de la révolte obligea à changer de posture. La répression a ses limites : on ne tire pas contre son peuple (la république n’a pas les scrupules des rois). Mais ça craquait de toute part, et, au bout d’un mois, le pouvoir finit par céder. Le 10 décembre fut une capitulation, sans panache, une réponse de technocrate, une distribution de mesures qui ne rétablit pas la confiance. Le pouvoir niait la logique bonapartiste du régime et refusait l’appel au peuple. En 1968, De Gaulle avait joué le jeu démocratique et dissout l’Assemblée nationale. Pari gagné. En 1997 Chirac fit de même, mais avait perdu. Le macronisme n’avait pas envie de perdre. Les élites ne voulaient pas lâcher le morceau.

Les historiens retiendront cette entorse renouvelée à l’esprit du régime : et c’est bien là le malheur de ce pouvoir qui a constamment besoin de renouveler sa légitimité. À défaut du courage et du panache, le président choisit la feinte et l’astuce à la mode, la consultation populaire, le pseudo grand débat citoyen, une énième opération de communication. Or, dans une démocratie vivante et saine, le vrai débat est le débat électoral. Les questions qui fâchent se résolvent par le vote. Le tragique de la crise des gilets jaunes se termine en farce communicationnelle.

Que restera-t-il des gilets jaunes ? L’année 2019 le dira. Des couleurs délavées ? Les « mesures » survivront-elles à l’été ? L’observateur distancié du monde agité constatera surtout que l’épisode fut une bonne leçon d’humilité pour un homme orgueilleux et un pouvoir arrogant et prétentieux qui en manquaient tant. L’histoire des hommes est impitoyablement tragique. La politique ne peut être réduite à l’expertise chère aux élites technocratiques, ni de droite ni de gauche, et en même temps, aussi talentueuses fussent-elles. Elle est une affaire humaine, terriblement humaine, de cette pâte humaine qu’il faut savoir pétrir avec patience, modestie et humilité. Qui sème le vent de l’arrogance et de la suffisance récolte la tempête de la rébellion.

La technique ne fait pas tout, la politique est aussi un art, un talent et surtout la conscience du sens commun, du bon sens. L’expert agitera des chiffres pour faire oublier l’oppression fiscale. L’homme de bon sens, nourri à la culture de l’ancien monde, se souviendra de Bossuet. L’Aigle de Meaux rappelait aux rois la règle de Salomon : « Qui presse trop la mamelle pour en tirer du lait, en l’échauffant et la tourmentant, tire du beurre : qui se mouche trop fortement, fait venir le sang : qui presse trop les hommes excite des révoltes et des séditions. » (Proverbes, XXX, 33 ; La Politique tirée de l’écriture sainte). Point n’est besoin de potasser des manuels de fiscalité, de finances publiques ou d’économie ! La Bible et Bossuet feront l’affaire.

Bossuet ! une relique du très ancien monde qu’ignore le nouveau. Le thuriféraire de la monarchie fut aussi un des grands rhéteurs de l’école républicaine qui, dans son roman national, avait su récupérer l’héritage de la belle langue française, légué par les siècles. Qui lit encore Bossuet ? Et pourtant, la lecture des anciens forge les intelligences et les caractères, rappelant ce qu’il y a d’immuable dans l’homme. Le néophyte y trouvera des leçons de sagesse et d’expériences. Il s’initiera au sens du tragique qui manque tant à notre époque de l’immédiateté, du court terme, des petits calculs et du narcissisme prétentieux.

Le roi est nu et se découvre faillible : ce qui lui arrive est la dure loi de la Providence (pour ceux qui croient) ou de la Destinée (pour ce qui ne croient pas). Les conquérants, partis fièrement en 2017, se retrouvent dans la tempête de l’hiver 2018. Il n’y a pas de Terre promise, ni de Nouveau monde, seulement des mirages du marketing politique. Avec Jupiter, ils ont péché par orgueil. Un soir de décembre, le directeur de conscience aurait pu lire à notre prince l’exorde de l’Oraison funèbre pour Henriette-Marie de France, reine de Grande Bretagne (1669) de Bossuet, encore et toujours lui.

« Celui qui règne dans les cieux, et de qui relève tous les empires, à qui seul appartient la gloire, la majesté et l’indépendance, est aussi le seul qui se glorifie de faire la loi aux rois, et de leur donner, quand il lui plaît, de grandes et de terribles leçons. Soit qu’il élève les trônes, soit qu’il les abaisse, soit qu’il communique sa puissance aux princes, soit qu’il la retire à lui-même, et ne leur laisse que leur propre faiblesse, il leur apprend leurs devoirs d’une manière souveraine et digne de lui. Car en leur donnant la puissance, il commande d’en user comme il fait lui-même pour le bien du monde ; et il leur fait voir en la retirant, que toute leur majesté est empruntée, et que pour être assis sur le trône, ils n’en sont pas moins sous sa main et sous son autorité suprême. C’est ainsi qu’il instruit les princes, non seulement par des discours et par des paroles, mais encore par des effets et par des exemples. Et nunc reges, intelligite ; erudimini, qui judicatus terram. »[1]

Antoine de Nesle

[1] « Maintenant, ô rois, apprenez ; instruisez-vous, juges de la terre ». Jacques-Bénigne Bossuet, Oraison funèbre d’Henriette-Marie de France, reine d’Angleterre, Discours funèbres, Gallimard-Folio, 2016, p. 111.

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