Macron démission ? Du grand débat et de la démission intellectuelle de la Macronie

L’insurrection populaire des gilets jaunes pose la question de la responsabilité politique en démocratie et plus particulièrement dans la Cinquième république. La démission du président est réclamée par les manifestants en colère qui, avec leurs pieds, ont voté la motion de défiance contre l’Emmanuel et son groupe de marcheurs. Bien évidemment, il ne faut pas rêver, le pouvoir ne se fera pas hara-kiri. Une démission aurait du panache, mais le panache, le sens de l’honneur est le propre de la chevalerie et de l’aristocratie d’antan : tout fors l’honneur ! Et il y a bien longtemps que l’honneur n’est plus une valeur en politique, surtout dans le système managérial des démocraties soumises à l’économisme. Imaginons une démission. Le président remet son mandat en jeu, il se représente, mouille sa chemise, s’en va convaincre, réussit à l’emporter. Il aurait ainsi gagné une légitimité incontestable. Hélas, au bout d’un an et demi et d’un désaveu profond, le président n’a pas envie de remettre son pouvoir au jugement des citoyens. De Gaulle aurait dissout l’Assemblée, comme il l’a fait en 1968, ou bien aurait lancé un référendum. En 1969, il le perdit et il partit. Le président Macron n’a pas envie de partir (à se demander pourquoi ?). De Gaulle fut le dernier des chevaliers, des romantiques[1] et des Bonaparte, ceux qui arrivent pour sauver le pays et s’en vont lorsqu’ils sont chassés par l’échec ou la défaite, les hommes d’une épopée, remplacés par les énarques calculateurs[2], les manageurs tristes de la start up nation. Le bonapartisme de la Cinquième république quinquennalisée n’a pas le bonapartisme du panache. Il a celui de la conquête et du maintien au pouvoir, en étouffant les libertés et les oppositions, comme le firent aussi les deux Bonaparte, oncle et neveu. Donc, les gilets jaunes devront se faire au maintien de l’Emmanuel à l’Élysée. Le président tient à y rester… même si c’est pour faire autre chose que son programme de 2017. Paris valait bien une messe, rester à l’Élysée vaut bien le jaunissement de sa politique, annoncé le 10 décembre. Par exemple, déjà frémit l’idée d’un revirement, lorsque le ministre de l’intérieur imagine de rétablir les 90 km/h, alors que mordicus et bouche cousue, le premier ministre avait imposé les 80 l’an dernier. Bah, au diable les varices !

S’il n’y aura pas démission de son mandat, on peut cependant déjà constater une démission dans le mandat. Emmanuel Macron n’a plus rien à dire à ses concitoyens… à son peuple. Il attend qu’il lui donne des réponses. Sur le balcon d’Alger, De Gaulle avait compris (on ne sait quoi d’ailleurs) et mis en œuvre ses solutions. On ne sait si Macron a compris, ce qu’il a compris, mais toujours est-il qu’il n’a pas de solution. Le cerveau présidentiel est en panne. Il y a bien les solutions de la marche triomphante de 2017, mais le peuple n’en veut plus. Pourtant, il semble bien que la politique, c’est proposer un programme, des réponses aux questions du moment, les faire valider par le vote, puis les mettre en œuvre. Si on s’engage pour des idées, on se demande pourquoi on reste au pouvoir lorsqu’on a abandonné toute idée.

Il est vrai que la Macronie, une aventure démagogique[3], n’aime le vote qu’en sa faveur. Le peuple vote mal (il a déjà mal voté contre l’Europe). Elle craint qu’avec un nouveau vote, celui résultant d’une dissolution ou d’un référendum, elle ne soit vertement remerciée… Donc pas de vote, mais un grand débat, une gesticulation démagogique. Le président demande au peuple de lui donner des solutions, des idées, un programme. À vous de faire le job, moi j’attends et je raflerai la mise. L’option du débat est malicieuse ou machiavélique. Elle permet au pouvoir de se maintenir en place sans assumer sa responsabilité politique devant le peuple. La France est bien de pays de l’exception culturelle et politique. Partout en Europe, dans les pays démocratiques, un pouvoir désavoué par une crise majeure aurait démissionné et remis son mandat aux électeurs : la responsabilité politique y a encore un sens et sa noblesse démocratique. Chez nous, dans notre monarchie techno-républicaine, le monarque élu s’accroche désespérément et pathétiquement au pouvoir. Parce qu’il le vaut bien. On assiste bien à la fin du Politique (au sens noble du terme, la grande politique). Le président en est réduit à n’être qu’un gérant d’affaires, un syndic – de faillite ? – de la France, qui fera ce qu’on lui dira au tribunal du grand débat. Il a donc déjà démissionné intellectuellement… à moins que le débat ne soit une nouvelle ruse, un amuse-bouche (parlez, proposez, rira bien qui rira le dernier), un amuse peuple, destiné en embrouillaminer la colère.

La république technocratique récuse toute responsabilité politique, laquelle suppose l’honneur de partir quand on a perdu la confiance de ses mandants ou de poser au peuple la question de confiance pour un nouvel adoubement. Le quinquennat se résume à un rendez-vous tous les cinq ans, un numéro de cirque électoral, qui confère l’investiture et le mandat irrévocable de faire tout ce pour quoi on a été élu, mais aussi le contraire. L’essentiel est de rester cinq ans au pouvoir. Dans la tempête jaune, le capitaine Macron n’a plus de cap, plus de carte, plus de boussole, plus de but : alors, les Indes, les Amériques, les Mascareignes, les rivages des Éléphants ? On verra, l’essentiel est d’y aller ! Il se laisse aller aux vents, aux vents mauvais qui l’emporte de ça de là, pareille à une feuille morte. Si c’est aux vents de définir le cap, tout cela ne serait donc que du vent. Peut-être redressera-t-il la barre quand le calme reviendra, mais comme une spirale sans fin, il lui sera alors reproché d’avoir manipulé et méprisé la parole du peuple. D’où peut-être la reprise en main de l’organisation de ce vrai faux débat, en toute dépendance, sous la houlette des ministres, avec des questions dont on suppose déjà les réponses. Ce débat-là, il ne faut pas en perdre le contrôle. Un débat-là, un déballage, non ! On se prépare donc à des lendemains qui chanteront… mais on ne sait quelle chanson.

La démission intellectuelle du pouvoir fait peine à voir. Dans la tempête, le président n’a plus rien à nous dire. La Macronie n’a décidemment aucune conviction, sauf celle du marketing qui surfe sur l’air du temps, un temps qui a tourné au jaune. Si décemment tous les coups ne sont pas permis, il encaissera quand même tous les coups. Ce pragmatisme, cet opportunisme, cette faculté d’adaptation seraient-ils les derniers mouvements de résistance des élites pour maintenir le Système ? On occupe le bateau, à l’exclusion des autres. Et vogue la galère. Comme dans la Sicile du Gattopardo, en 1860, on change pour que rien ne change. Peut-être aurait-il mieux valu démissionner… pour sauver la Politique et lui rendre sa dignité perdue : oui, tout fors l’honneur !

Antoine de Nesle

[1] Emmanuel Macron est ce héros romantique stendhalien, l’aventurier des possibles, devenu le bourgeois calculateur de Balzac ou le notable cynique à la Rougon-Macquart de Zola.

[2] Il ne s’agit nullement d’énarchophobie mais d’un constat : Macron, énarque ! Philippe, énarque… en oubliant les autres sortis de l’ENA voire d’HEC, les deux matrices fécondes de la république technocratique. On pourrait presque supprimer le vote et le remplacer par un concours, afin de faire des économies de démocratie.

[3] « Politique par laquelle on flatte, excite, exploite les passions des masses. État politique dans lequel la multitude commande au pouvoir.» (Dict. Le Robert). L’Antiquité avait ses tyrans démagogues. Le contournement de la démocratie représentative, des corps intermédiaires, sous couvert de participation, aboutit à une forme de démagogie. Il n’y a plus d’intérêt général, mais un agrégat d’intérêts individuels soumis à l’arbitrage et à la manipulation du tyran, qui ne cherche qu’à se maintenir au pouvoir.

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