Moins intelligents, moins subtils?

Dans une interview de Jean-Marc Boyer, parue dans sa une du 21 février 2019, Atlantico pose la question: Après l’affaire Benalla, l’Etat a-t-il plus à perdre à se priver de profils atypiques ou à miser sur eux ?

Selon le rapport de la commission d’enquête du Sénat, concernant l’affaire Alexandre Benalla, des « dysfonctionnements majeurs » auraient été observés au sommet de l’Etat. Face à un tel constat concernant l’incorporation d’un profil comme Alexandre Benalla dans l’écosystème de l’Élysée, comment résoudre l’équation de la nécessite d’intégrer des personnalités extérieures, afin de contrebalancer ce qui est parfois appelé « Etat profond » ou la « technostructure » ?

Certains partisans du gouvernement expliqueront sans doute que ce rapport du Sénat est une récupération politique d’une non affaire. Pourtant, A. Benalla et V. Crase sont bien aujourd’hui en prison.

Difficile d’intégrer au sommet de l’Etat des personnalités extérieures sans maîtrise des codes non écrits de la haute administration. Attaquer un conseiller qui serait administrateur civil, ou qui émanerait de la préfectorale, des corps techniques, ou mieux des grands corps, reviendrait pratiquement à attaquer les institutions. En l’occurrence, s’il s’était agi du simple détachement d’un gendarme ou d’un policier pour ce poste, un tout autre processus aurait été suivi, et l’affaire n’aurait en conséquence même pas émergé.

Quelles sont les leçons à tirer de ce cas d’espèce dans cette même logique ? Un contre-pouvoir à cette « technostructure » est-il simplement possible ?

Cela paraît un peu démagogique, mais techniquement, le plus efficace serait de passer à une VIème république. En effet, la présente Constitution verrouille des institutions dominées par divers systèmes corporatistes.

Pour prendre un cas bien plus extrême, les généraux semblent détenir tous les pouvoirs au Venezuela. Ni la rue, ni le président par intérim auto-proclamé, ni les pressions internationales, ne sont encore venus à bout du régime élu. Il faudrait pratiquement un renversement de régime dans ce cas, mais il faudrait qu’il soit démocratique.

En France, un contre-pouvoir a néanmoins confirmé son émergence à l’occasion de la présente crise médiatique, c’est celui de la cyberdémocratie. Les médias traditionnels tentent de la discréditer en fustigeant les nombreuses fake news qui y apparaissent. Mais, sans un fameux site en ligne, il n’y aurait pas eu les révélations de l’affaire Benalla.

Quelle est la réalité du pouvoir de cet « Etat profond » en France ? Est-il médiatiquement exagéré ou peut-on réellement considérer que le pouvoir politique agit sous la contrainte face à lui ?

Sans tomber dans une théorie du complot quelconque, force est de constater qu’un establishment détient les clés du pouvoir. On assiste à des phénomènes circulaires en vase clos : les hauts fonctionnaires flèchent des nominations dans les grandes entreprises et les médias ; ces derniers influencent considérablement les campagnes électorales ; et les élus choisissent largement parmi les hauts fonctionnaires.

Le pouvoir politique ne semble pas agir sous la contrainte, mais plutôt en osmose avec cet état profond. En effet, le cœur de ce pouvoir fait justement partie de ce « deep state ». Il s’agirait plus d’une collusion post-colbertiste que d’une impuissance publique.

Dans ce contexte, certains manifestants ont le sentiment d’une oligarchie détenant tous les pouvoirs. Cette élite se verrait plutôt comme une aristocratie de l’adolescence, puisque sélectionnée à l’arrivée à l’âge adulte. Ils se supposent les plus méritants car les meilleurs, du moins les plus conformes à la doxa de ceux qui les adoubent.

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