Moutons, pigeons, dindons : de la prédation fiscale

On le sait maintenant, le pouvoir est une entreprise de prédation dont l’objectif est de tondre le mouton, prendre sa laine et vivre sur la bête. L’histoire rappelle le caractère violent de la prédation, aujourd’hui entourée de légalité. La fois dernière, nous découvrions les malheurs du guerrier franc et de son vase pris à Soissons Le contribuable contemporain est bien plus docile. La démocratie est souvent plus cruelle et prédatrice que les monarchies d’avant 1789 : elle tire allégrement sur les peuples, comme en 1848 et 1871, et leur soutire bien plus d’argent. La légitimité du vote permet tout. S’il revenait nous visiter, notre ancêtre le Gaulois ne se reconnaîtrait plus dans la soumission de ses descendants. Il regarderait les gilets jaunes d’un œil goguenards : petits-joueurs, rebelles de pacotille ! Bon prince, il leur donnerait la potion magique pour combattre la tyrannie fiscale. Mais on peut toujours rêver : n’en déplaise à Zemmour, l’identité nationale, le fier Sicambre, le coq et tout le bastringue de la fierté nationale, c’est fini ! Le pouvoir est très conscient de l’impasse des révoltes dans les régimes démocratiques. Parce qu’élu, le pouvoir est incontestable et absolu ! Et il n’est aussi très malin. Après quelques frayeurs, il laisse les irréductibles, les méchants, jouer dans la cour de récréation, courir les rues et se déconsidérer dans la casse, alors que les gentils iront blablater dans le grand noyage de poisson ou Grand débat. Bientôt sonnera la cloche et, lâchés par leurs camarades et les fayots (ceux qui ont toujours eu peur des partageux et qui se rallient d’office à l’autorité), le peuple rentrera dans les rangs, renfrogné, mais soumis. Et, après l’orage, la partie fiscale continuera de plus belle.

Faut pas rêver ! Le Système n’est pas mort. Il attend la fin mai. Après, la page sera tournée. Dindons, pigeons, moutons, vaches, toute la ménagerie retournera à la ferme fiscale, sous la férule du fermier et des agronomes. Le staff de la start-up farm a plus d’un tour dans son sac. Et tout sera comme avant. D’aucuns l’avait compris avant nous : la consommation tuera la révolution !

L’hyper-fiscalité un art de vivre des gouvernants (plus ou moins talentueux en la matière) – le seul héritage que les novimundistes ont accepté du passé – et la douleur de vivre de gouvernés, pris parfois de fureur lorsqu’ils s’habillent d’un gilet jaune. On ne dissertera pas ici sur les chiffres, le taux des prélèvements obligatoires, son évolution, sa comparaison avec les moyennes européennes, OCDE et autres. Ce serait tomber dans le piège de l’énarcho-technocratie macronienne qui, en faisant glisser toute discussion sur des éléments chiffrés – donc objectifs ! (LOL) – évite tout débat de fond sur la réalité fondamentale du Système[1].

A quoi sert l’impôt ? À nourrir le monstre bureaucratique qui nous soumet ! L’impôt finance le pouvoir et ses actions. Telle était la fonction première de la fiscalité : nourrir le roi, financer les guerres et la protection et la sécurité qu’il nous assurait. Depuis la sécurité a pris des dimensions élastiques, policière, sanitaire, sociale, en veux-tu en voilà. Les gens de pouvoir ont aussi confié à l’impôt une autre finalité, plus sexy : la justice sociale par la redistribution. Pour se faire, on mobilise des experts, des chimistes des finances publiques qui s’amusent à élaborer des systèmes de vases communiquant afin de transférer aux uns la richesse des autres. L’État post-moderne du marché est devenu un supermarché, une entreprise de redistribution !

La redistribution est nécessaire parce que la richesse est mal répartie. Certes. Elle l’est aussi parce que les revenus sont inégaux. Et c’est sur ce point qu’il faudrait chatouiller les logiques du pouvoir et des intérêts. Dans l’économie financiarisée, on ne gagne pas sa vie en travaillant, mais en maniant de l’argent : appelons la chose comme on l’entend, finance, investissement, spéculation. Mais cette chose dépasse l’entendement du citoyen. Lui, en bas, se contente de vouloir travailler pour vivre des fruits de son travail. Or, dans l’économie mondialisée, le travail ne paie plus – car il est trop cher, donc on le délocalise – sauf pour une partie de la population, qui est appelée à se réduire, puisque le travail est en voie de disparition, remplacé par les robots de plus en plus intelligents. Le compromis du partage des richesses produites, conçu après la seconde guerre mondiale qui a permis l’enrichissement de nos parents et de nos grands-parents, est terminé. Le choix de la financiarisation et de la mondialisation, fait il y a quarante ans, l’a définitivement brisé. Les inégalités de revenus s’accroissent, la pauvreté est de retour.

La pauvreté ne concerne pas les riches, puisqu’ils sont riches. Les pauvres n’ont qu’à traverser la rue. La pauvreté demeure cependant un risque politique. En effet, une société peut assumer un certain nombre de pauvres. La charité y pourvoira, pour le salut de l’âme des riches d’ailleurs. La fermeté du pouvoir les maintiendra dans la tranquillité. Le problème de la pauvreté n’est pas l’indigence, le contenu de la pauvreté, son aspect qualitatif, mais le nombre. Plus il y a de pauvres, plus ça dérange, car un jour les pauvres finissent par se révolter, par devenir violents, voire même par prendre le pouvoir, ce qu’il faut à tout prix éviter. La pauvreté est aussi un problème économique, encore plus dangereux dans notre société de consommation, puisque le pauvre ne consomme pas ou peu. On a bien la solution de la mondialisation délocalisée : des pauvres avec des salaires chinois et qui consomment des produits chinois. Ainsi, nos politiques ont avalisé le dumping social au nom du libre-échange. Mais chez nous, certains produits et services n’ont pas un prix chinois, mais européen. Donc ils sont inaccessibles aux pauvres. Il faut donc solvabiliser la consommation des pauvres.

Pendant les Trente glorieuses, les riches ont partagé les richesses du travail, en donnant des salaires permettant aux travailleurs d’accéder à la consommation. Dans le modèle social-libéral, les salaires, soumis à la concurrence mondiale, ont été tirés par le bas. Donc les pauvres qui travaillent ne gagnent plus suffisamment leur vie, comme les pauvres qui ne travaillent pas. Puisque l’inactivité et l’activité ne paient plus, il faut donc assister les inactifs et les travailleurs pauvres, donc faire de la redistribution. Ce n’est pas à l’entreprise de payer son salarié au juste prix mais à la société : du salaire pour vivre et de l’aide pour survivre pendant les Trente glorieuses, on est passé à l’aide pour vivre et au salaire pour survivre. Le modèle social-libéral serait donc: le travail pas cher, le mini-job à 5 €, et les aides sociales ou revenu universel, le complément qui assurera une vie plus ou moins décente à la multitude. Les travailleurs pauvres n’ont d’ailleurs pas à se plaindre, leurs ancêtres ne bénéficiaient pas de la redistribution.

Mais qui abonde la redistribution ? Logiquement les riches ! Mais quels riches ? Les plus malins sont délocalisés et fiscalement optimisés… ce qui garantit leur optimisme mondialisé. Le riche hors sol est comme la savonnette : lorsqu’on croit l’avoir saisie, elle glisse de la main et part ailleurs. D’autres riches sont localisés, immobilisés dans l’immobilier et l’ISF, l’entreprise à papa, la profession libérale, le registre du commerce, le salaire de cadre. Voilà une belle cible pour le Darmanin des bois de la redistribution. Mais ces riches-là, made in France, ne sont pas assez nombreux. Aussi, les technocrates, avec leur art des chiffres, descendront le curseur de la richesse afin de toucher les classes moyennes supérieures et inférieures, les nouveaux riches du Hollandisme et du Macronisme. Ceux qui ont la chance de travailler, d’avoir un bon revenu et de rester en France sont donc devenus, au fil des années la cible privilégiées de la prédation fiscale. Comme ce sont des gens bien élevés, souvent acquis aux idées de gôôôche, ils ont accepté les prélèvements au nom de leur idéal, toutes ces belles idées sur le contrat social, la solidarité et autres paroles généreuses… alors que d’autres, très riches, n’ont plus d’idéal, seulement des intérêts. Des années durant, ils n’ont pas compris que la pression fiscale (économiquement parlant) dérivait en oppression fiscale (politiquement parlant) au seul profit des puissants et de leurs affidés.

Aujourd’hui, on ne prend plus aux très riches (qui sont partis) mais aux riches et moins riches pour donner aux pauvres. La redistribution est nécessaire au moteur économique, la consommation, et à la paix sociale (sans quoi, on ne consomme plus). Le hic, c’est qu’à ce rythme, les moins riches sont une espèce en voie de disparition. Car à force d’être tondus, il ne leur restera plus que la peau et les os. Les travailleurs des classes aisées rejoindront ainsi le nombre de pauvres, l’armée du grand capital disait l’autre. Ce n’est qu’une question de temps. On surfiscalisera d’abord leur revenu, puis leur patrimoine. La technocratie est pleine d’imagination de, taxes, de CSG, d’impôts nationaux et locaux. Le contribuable est cerné. Plus de viande, que des croquettes, plus de niche ! …

D’année en année, de fil en aiguille et d’impôts en prélèvements, il ne restera plus rien. Le plus amusant est que libéraux et socialistes partagent la même conception : on se soumet à la mondialisation et on corrige ses travers par la redistribution. Les deux sont d’ailleurs favorables au revenu universel, versé par l’État (payé abondé par le contribuable) et complété par le travail. Il s’est donc bien passé quelque chose, puisqu’autrefois c’était l’inverse. Si l’État a toujours été le complice du capital, pensaient les marxistes, la preuve est aujourd’hui flagrante, presque drôle, crue et cruelle. Gardez les profits, je compense les bas salaires. Il n’y a d’ailleurs pas d’autres moyens de maintenir à flot le marché et la démocratie… euh, les apparences de la démocratie, donc la paix sociale nécessaire à la machine économique et l’enrichissement des puissants. Car l’entreprise de prédation et redistribution profite toujours aux puissants, ce pour quoi elle a été instaurée de tout temps. Il faut s’y soumettre et s’y adapter, comme le rappelle sans cesse le président Macron, qui a le mérite de conceptualiser et d’assumer la soumission. La Grande soumission n’est ni de droite, ni de gauche et en même temps. Macron est le Guizot de la mondialisation. Classes moyennes, appauvrissez-vous, par l’impôt et la redistribution !

On peut se demander – voire s’inquiéter – de la fin ultime du Système. Un jour, le nombre de pauvres, les anciens pauvres, les nouveaux pauvres et les futurs pauvres sera tellement important qu’il risque de menacer l’équilibre du Système et la démocratie de marché. Les pauvres appauvris finissent toujours par se révolter. Donc, il faudra non plus gouverner les pauvres, mais en assurer la « régulation » avec des autorités et des lois de régulation. Pour l’instant, la technologie sécuritaire et sociale permet de les contenir : aide sociale et surveillance, et la prédation fiscale pour y pourvoir. Lorsqu’elle ne suffira plus, restera l’élimination, comme dans la Ballade de Naramaya ou Soleil Vert, ou la guerre, la guerre civile ou la guerre extérieure. La guerre demeure un bon instrument de régulation. Les pauvres qui se battent meurent et ceux qui restent travaillent pour la machine de guerre. Et quand on a tout cassé, la reconstruction redonne de l’activité et du travail aux pauvres. Bon, on a encore le droit de plaisanter. Quoique. Mais les guerres ont été bien utiles jadis pour réguler les populations.

Contre qui faire la guerre ? Le technocrate de service, avec les chiffres, des modèles et des calculs trouvera la cible : on attaquera la Suisse ! J’avais pensé au Portugal, à cause du soleil, mais ils sont pauvres et dans l’Union européenne – qui interdit la guerre entre ses membres –, et Napoléon a eu du mal là-bas, alors que la Suisse, il l’a envahie, soumise et occupée. Elle sera pour nous, comme la Grèce pour les Romains, tellement riche qu’on pourra supprimer la capitation sur les citoyens. Mais, vivre sur la bête, même dorée, n’aura qu’un temps. Et puis, la guerre n’est plus très tendance, et on sera bien seul, sans alliés (nos plus chers alliés, les Allemands seront aux abonnés absents, voire du côté de la Suisse). Et puis encore, le Suisse est coriace et se défendra (je rappelle ici, en nos temps qui ne rient plus que le propos ci-dessous est humoristique ; il ne s’agit nullement d’incitation à la haine ou d’une quelconque helvéticophobie ou lusophobie ; n’en faisons pas un incident diplomatique).

Puisque la guerre n’est pas encore envisageable, il importe de maintenir le couvercle sur la cocotte-minute afin qu’elle n’explose pas. Il y a déjà des fuites, jaunes… des protestations, des airs d’insurrection. Mais l’exercice de saltimbanque ou grand débat permettra de gagner du temps afin de revisser le couvercle. Le pouvoir en sortira plus fort et moins démocratique. Ici comme ailleurs, le libéralisme économique n’a que faire du libéralisme politique : l’illibéralisme est plus doux chez nous qu’en Chine. Les lois sécuritaires, sur les fake-news, suffisent pour l’instant.

Quant à la prédation, elle n’a pas fini de sévir. Pour éviter les fuites, on retient à la source. L’ingénierie fiscale a encore des lendemains joyeux tout comme l’oppression douce et la soumission (puisque les possédants, terrifiés par la révolte des pauvres, comme en 1848, sont en train de rejoindre le pouvoir qui les spolie !). Il ne reste à la classe moyenne qu’à préparer sa fin, en jouissant du temps présent, des derniers feux de la rampe de son aisance. Ce qui restera après la tonte fiscale servira à payer l’EHPAD… et après plus rien, nada, niente, nichts, nix, nothing… Ses enfants auront tout à recommencer, plus durement. A eux de bâtir le nouveau monde qu’ils souhaitent. Bonne chance la jeunesse…

Antoine de Nesle

Pour sourire en musique, Le duo des dindons : https://www.youtube.com/watch?v=SuF-WsQvvl4,

et verser quelques larmes avec Les deux pigeons (Charles Aznavour) : https://www.youtube.com/watch?v=Jsi9GLD_zYg

[1] Nous avons la chance infinie d’avoir un président de la république et un premier ministre issus de la diversité de l’ENA, l’école des pouvoirs.

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