Nos batailles, le film de Guillaume Senez et la bataille des gilets jaunes

Le cinéma, comme tout art, est le témoin de nos époques et de nos ressentis. Toute œuvre est un message, même du vide et du rien. Le cinéma contemporain aime la comédie de mœurs (afin d’alimenter la télévision). Les mœurs valent bien mieux que les lois pensait Montesquieu, et les mœurs montrent les lois de la vie sociale. Le cinéma français aime aussi disserter à foison, jusqu’à l’ennui des états d’âme du bobo parisien, en mal d’existence ou en mâle existentiel. C’est le milieu que fréquentent les artistes. Le salut par Paris ! Alors, on se complaît à se raconter. Parfois, le cinéma se veut réaliste, militant, politique. Il existe bien un art social, revendiqué ou plus discret. Avec de belles images, on montre les pauvres, la misère, la violence, la guerre, les maux de la société. Mais le ciné d’auteur politisé n’a pas la cote, parce qu’il n’a pas l’audience – pas assez rentable et un peu casse-pied – sauf chez les afficionados et les intellos. Cependant, point n’est besoin de grossir le trait ou de revendiquer la cause pour la raconter. C’est ce que réussit à faire Guillaume Senez avec Nos batailles, en balade sur les écrans depuis l’automne.

En cette fin d’année agitée, décorée de jaune – le jaune d’or scintillant des étoiles, des décorations de Noël et des gilets de la colère – le film s’habille d’un caractère prémonitoire. Romain Duris, père, employé, séparé, aurait pu revêtir le gilet jaune des petites gens aux fins de mois difficiles et qui craquent leur ras-le-bol ! Nos batailles, c’est la bataille des gilets jaunes, de la France périphérique, engluée dans son quotidien et ses tracas. C’est bien sûr une belle histoire sociétale et sentimentale (il en faut), celle du mari subitement abandonné par sa femme, qui lui laisse tout, la maison et les gosses… mais sur fond de peinture sociale : la vie de l’employé qui bosse dans un vaste entrepôt de ventes en ligne, petit chef d’équipe sous la tutelle d’un management efficace et performant, et qui milite dans son syndicat pour la défense de ses collègues et la dignité des travailleurs.

Le scénario est simple. Papa (Romain Duris) travaille, milite, rentre tard à la maison, mais s’occupe quand même, quand il le peut, quand il a le temps, de sa petite famille. C’est un papa aimant, moderne, mais engagé. Hélas, la vie de famille ne se réduit pas au petit bisou du matin et du soir. Laura (Lucie Debay), sa femme, assume son rôle d’épouse et mère, tout en travaillant. Encore une division genrée de la famille. Mais, n’en déplaise aux furies de meetoo, mitoutistes ou mitoutelles, la nature humaine a ses invariants. Laura est sur le pont, tout le temps, et mène sa barque tant bien que mal. Elle rame. Elle s’épuise à tout faire. Elle n’a pas le temps de penser. Elle enfouit tout son mal-être sous les couches du quotidien. Mais un jour, elle craque, parce que les pensées qu’elle n’a pas eu le temps de comprendre, surgissent, sans crier gare. Les fins de mois sont difficiles et le 12 du mois, la carte bleu ne passe plus à la boutique de fringues. On ne peut même plus se faire un petit plaisir. Dans la France périphérique, la richesse de la vie familiale se consume vite : le remboursement de la maison, la bagnole, les charges fixes, les factures, les gosses, la bouffe… et toujours courir. Alors, il est dur de consommer et de se payer un petit plaisir. Si le compte en banque est vide, la tête est pleine de soucis, et le corps lui aussi est plein de fatigue et de stress. Alors ça pèse. Dans la boutique, Laura tombe… elle rentre à la maison… Elle s’en va. Elle quitte le navire, ce couple qui chavire, ce rôle de mère qui se noie, cette drôle de guerre qu’est sa vie. Elle abandonne le domicile conjugal, le mari, les gosses, pour on ne sait où. Le mari affolé la cherchera, en vain, jusqu’à Wissant, loin, dans cette France de nulle part que là-haut on ne veut plus connaître. Il doit se rendre à l’évidence : elle est bel et bien partie. Pourquoi ? Là est le mystère. Elle n’en pouvait plus d’assumer toute seule le bastringue de la vie familiale et l’absence du mari. L’explication est facile. Mais est-ce bien la faute du mari ? Les vies trop pleines sont souvent les plus vides.

Et voici le papa Olivier devenu enfin manageur de famille (j’allais écrire chef de famille, expression politiquement incorrecte et antimitoutelle, rayée du code civil en 1970, mais l’idée du chef, de la tête – du latin caput –, tête pensante, agissante et trébuchante a quand même un sens ici). Donc, on baignera dans les affres de la vie quotidienne d’un papa devenu célibataire, contraint et forcé, mais toujours attentionné, chargé de la gestion du ménage et des gosses. Être un homme libéré de son épouse, ce n’est pas si facile[1] : ça commence le matin, avec le lever des enfants, l’habillage et les caprices (« je veux le pull koala » ! dit la fille), le petit déjeuner avec ses spécialités infantiles, le cartable, la dépose à l’école dans le matin noir avant d’aller au boulot, puis ça continue à récupérer la tribu, faire la soupe, surveiller les devoirs, aller chez le médecin, préparer le repas, la soirée, le coucher. Ouf !  Papa s’énerve, s’épuise, déconne : « ce n’est pas parce qu’on est malheureux qu’il faut être con ». Bravo au cinéaste : la touche est bien touchée et touche au but. Les gosses d’aujourd’hui ne sont pas faciles. Trop gâtés, chouchoutés, poupounés, ils expriment leur moi naissant en renâclant. L’habillage devient vite une corvée, le petit déjeuner un conflit, et la soirée un enfer. Des enfants rois devenus des têtes à claque. Alors vive la guillotine et la république !

J’ai de plus en plus l’intuition que Laura s’est barrée parce que ses gosses, pourris gâtés, elle n’en pouvait plus. La mère poule les a trop infantilisés. La preuve : petit à petit l’aîné, Elliot (Basile Gunberger) commence à s’occuper de sa petite sœur, à prendre des responsabilités, à s’autonomiser. Quand le père ne peut plus assumer, il faut bien que quelqu’un le fasse. Et les enfants sont en capacité d’assumer une part de leur vie quotidienne (si !). Mais bon, s’ils se débrouillent à quoi servent les parents, qui seront contraints de se retrouver et de se donner du temps l’un à l’autre, puisque les enfants ont leur temps à eux !

On aurait paresseusement condamné le mâle mal agissant : finalement, c’est la faute à tout le monde, au mari absent, aux enfants insupportables et trop présents dans une vie de mère, qui se donnait une raison de vivre en les couvant. Il est vrai que la préoccupation de l’enfant est l’excuse invisible qui empêche de vivre sa vie à soi et sa vie de couple et de voir ce qui ne va pas. L’enfant, c’est la fuite. Mais, il ne faut pas prendre les enfants du bon dieu et des hommes pour des canards sauvages et des imbéciles[2]. A c’t’âge-là, le cerveau absorbe tout, ça comprend vite ! On a beau leur dire que maman est partie se reposer quelques jours, Elliot croit de moins en moins à la version officielle. Papa a décrété qu’on ne parlerait plus de Laura. Alors, Elliot fait sa crise, en fuguant avec la petite sœur, pour chercher maman. Mais il comprendra aussi qu’il n’est plus un bébé, et secondera son père, prendra des responsabilités comme un homme en devenir qu’il est et qu’il doit bien être un jour.

Quand la femme est partie, il faut en trouver une autre. D’abord parce que les horaires de travail ne permettent pas de s’occuper des enfants comme il le faudrait, et qu’il y a le syndicat. Ensuite, parce que s’occuper des enfants reste compliqué pour un homme, a fortiori seul. Donc, cherchons la femme. La première qu’il trouvera, c’est sa mère (Dominique Valadié[3]). Mamie Joëlle fera la maman. Elle sait faire, elle l’a été, silencieuse et dévouée. Elle a connu la même histoire, avec feu son mari : « Ton père syndicaliste, j’avais aussi envie de me barrer » dit-elle. « Mais tu ne l’as pas fait » lui rétorque Olivier… donc ! Force de l’instinct maternel, sens du devoir, du sacrifice ou caractère d’acier des femmes d’antan ? À défaut, la sœur, Betty (Lætitia Dosch), artiste en déshérence et en résidence chez son frère, pourra jouer la mère de substitution. Mais le dévouement n’a qu’un temps, le temps de régler ses comptes : car Olivier reproduit le modèle de son père, le militant, l’absent, un mec quoi. Les chiens ne font pas des chats ! Mais qu’ont-ils donc tous ces hommes à chercher ailleurs un ailleurs ? Après tout, dans sa tête et dans ses gènes, l’homme reste un chasseur, toujours hors du foyer, à la chasse a mammouth, puis au champ, à l’usine, dans la vie laborieuse et sociale, au cercle, au bridge, à la pêche, au foot, au syndicat, à l’association, là où il n’y a ni femme ni gosses.

Au boulot, c’est la vie du management moderne. Olivier a du cœur, celui du syndicaliste dévoué. Son équipe, il la connaît, les petites gens d’en bas. Mais il est pris entre le marteau et l’enclume, sous les ordres d’Agathe (Sarah Le Picard), la manageuse, très managériale, avec l’autorité, les objectifs, la pression, les éléments de langage. Les employés se plaignent qu’il fait trop froid… la direction n’augmentera pas la température ; le chauffage, ça coûte mais distribuera des bonnets de Père Noël : ça tient chaud, c’est convivial et ça soude l’équipe : vous êtes les Pères Noël, donc il faut augmenter les cadences pour que les produits soient livrés à temps ! L’entrepôt, ce sont les cadences infernales, la dignité bafouée, le plan de licenciement, la fatigue, le management du mépris, le suicide de Jean-Luc, 53 ans trop vieux, pas assez efficace pour manier les paquets et qu’on a viré, la grève, les piquets et la distribution de tracts, la promotion offerte pour qu’Olivier change de camp, un concentré de questions sociales, que le nouveau monde d’en haut ne connaît pas. La vie est dure ! La réalité du travail est triste. C’est la France périphérique !

Le cœur et le dévouement conduiront Olivier à s’abandonner dans les bras de la troisième femme de sa nouvelle vie, Claire, la collègue (Laure Calamy). La chair est faible, l’abstinence n’est pas dans les gènes de ce bel homme, et puis elle a le béguin. Alors quand la sœur garde les enfants, Olivier est en réunion syndicale, des réunions de baise lui rétorquera-t-elle. Mais bon, un homme avec deux gosses et une double vie, ça fait pas rêver Claire. Et au fond, Olivier n’a pas oublié Laura. Alors, avec Betty, la confidente, on craque, on pleure, on rêve du Paradis blanc[4], celui que chantait Michel Berger, une chanson à vous ficher un de ces cafards !

Si le film avait été tourné cet automne, Olivier serait allé manifester avec les gilets jaunes. Il aurait été le raisonnable de service : engagé, dévoué, mais responsable. Il aurait pu crier son ras-le-bol, mais pas tout seul. Jadis, les femmes étaient derrières les barricades, aujourd’hui, elles sont avec les hommes, parce qu’elles aussi travaillent et gèrent, en plus, leur double de vie d’ouvrières, d’infirmières, d’employés et de ménagères, épouses, mères, parfois même aidantes. Laura aurait été avec lui, autour du rond-point où dans les manifs. On aurait confié les gosses à mamie Joëlle, parce que la sœurette Betty n’est pas du genre à frayer avec les gilets jaunes. Et on aurait ressoudé le couple, dans la communion de la lutte, de la gueule de bois des lendemains de manif, quand tout s’arrête, et des souvenirs d’un combat qui méritait d’être mené.

On ira voir le film, pour ce qu’il nous dit des coulisses de tous les gilets jaunes d’ici et de nulle part, tout ce que l’on n’a pas vu sur les Champs-Élysées, les fragilités des hommes et les brisures de la vie, la question sociale, la France des invisibles, des oubliés et des humiliés, mais aussi pour les acteurs, Romain Duris, Laure Calamy, Anne Valadié, pour les enfants, dont il faut suivre les moues et les regards qui parlent.

Antoine de Nesle

Nos batailles, un film de Guillaume Senez, 2018, avec Roman Duris, Lucie Debay, Laetetia Dosch, Laure Calamy, Basile Grunberger, Dominique Valadié, Sarah Le Picard.

[1] Les auditeurs de l’ancien monde se souviennent de la chanson de Cookie Dingler (1985), Femme libérée : https://www.youtube.com/watch?v=Z2OawuAcIF4

[2] Rappelons ici que l’imbécilité est d’abord la faiblesse d’esprit, avant d’être un état médical de déficience mentale. Jadis, l’imbecilitas sexus était le sexe faible, à qui l’on devait tant d’égard et de protection, condescendante certes : une expression censurée par les mitoutelles, mais autorisée dans la Gazette pour des raisons didactiques.

[3] Une grande actrice qui, à la scène, comme à l’écran, touche au but. Vue l’an dernier, au théâtre Poche Montparnasse, dans la pièce de Thomas Bernhardt, Au but : http://www.gazetteassurance.fr/les-charmes-cruels-de-la-bourgeoise-au-but-de-thomas-bernhard-au-poche-montparnassehttpwww-theatredepoche-montparnasse-comprojectau-but/

[4] Chanson de 1990 : https://www.youtube.com/watch?v=Z2OawuAcIF4

 

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