Paris malade de la goutte et des flocons

Les éléments se déchaînent et s’abattent implacablement sur le pays. L’hiver est pluvieux, neigeux, « froideux ». Le zouave du Pont de l’Alma, les pieds dans l’eau jusqu’aux genoux, risque la pleurésie. Le niveau monte, pas à l’école, mais sur les berges des cours d’eau. Comme les amants au petit matin, fleuves et rivières sortent de leur lit, sales, boueux, pâteux. Lotissements et zones artisanales construits dans les prés bas de nos villages, évités par nos anciens, sont inondés… À Paris, les rats quittent les navires, les égouts, les canalisations, les caves. Point n’est besoin d’un joueur de flûte pour les guider vers la sortie. Les voies sur berge sont englouties. Les parkings souterrains sont fermés. Menacé par les eaux, le Paris de Macron a un petit air de Hollande. Les Français rament et râlent. Et ce n’est pas fini. Après pluviôse, voici nivôse. Il n’y a pas que des singes en hiver[1], mais aussi de la neige. On l’avait oubliée[2]. Le réchauffement climatique ne l’a pas fondue. Mystère de la nature ! La hausse des températures faisait rêver à l’été en hiver, aux vendanges des crus des Pays-Bas, des mousseux de Grande-Bretagne, des muscats d’Irlande, du pinot danois, des Côtes-de-Norvège, ou du petit gris de Suède. C’est raté. La météo restera pourrie en hiver. Il fera toujours froid et humide.

Il y a peu, on voyageait en barque. Maintenant, on ne voyage plus, ou alors à ski. La SNCF appelle à reporter les déplacements. Rien ne va plus. Les trains sont ralentis ou supprimés. Les anciens regrettent les locomotives à vapeur et les pointus qui chassaient la neige. Les audacieux prennent leur voiture et s’enfoncent dans les bouchons. Les égarés se réfugient dans les gymnases et les gares. Le principe de précaution a fermé les parcs urbains. Les vagabonds, qui aiment à dormir dehors, enquiquinent les marcheurs[3]. C’est la panique. La nature reprend ses droits et la modernité toussote, crachote, crapote. Elle est bien fragile. Finie la prétention technologique ! Fini l’absolutisme du progrès ! Le froid bloque l’électronique. Le numérique n’arrêtera ni la pluie, ni la neige. Belle leçon d’humidité et d’humilité pour l’humanité qui a oublié… que son humanité dépendait et descendait de la Nature. La France est soumise aux éléments. Mets l’manchon, couvre-toi… il neige.

Alors, le Français retrouve le fort de son tempérament. Il râle, maugrée, vitupère. Mais que fait la SNCF ? Que font la mairie, la com-com (la communauté de commune), l’agglomération, la métropole, le département, la région, l’Etat ? Hidalgo, Pécresse, à la pelle ! Le flocon, c’est la faute à Macron. Les intempéries seraient-elle liées à la pression fiscale ? Les deux nous accablent. Le niveau des fleuves monte avec le niveau des impôts et taxes. La neige arrive en même temps que la CSG. Mauvais temps pour le contribuable. Corrélation idiote ? Pas sûr, l’hypothèse n’a jamais été étudiée. La recherche est bâillonnée : on nous ment, on nous spolie ! Les anciens se souviennent de l’impôt sécheresse de Giscard (1976). Hollande laisse en héritage une taxe inondation (2014[4]). Alors, à quand la contribution neige ?

La France mouillée, enneigée, gelée est en colère. Elle attend les solutions, la mobilisation des technocrates, les plans X et Y, un bon plan, voire même un mauvais, un plan ORSEC ou AUSEC. À défaut, on a les plans com’… Com’, pas comme com-com, mais comme communication et comédie, des plans plan-plan. Oublié, ignoré, abandonné, le peuple des gares et des routes pleure sa solitude. Il murmure et le murmure est une disposition à la sédition, disait le Boss(uet). Quand le soleil nous manque, tout est dépeuplé. Il est vrai qu’on a tendance à moins sortir. Les autorités proclament la fermeture des écoles. Chouette ! On pourra faire des bonhommes de neige, et des bonnes femmes aussi, et les transgenres de neige pour n’oublier personne. La vie est ralentie… les rues sont dépeuplées… Goguenards, les gens de l’Est regardent les Parigots paniqués avec un philosophique sourire. À chacun sa neige. Et de toute façon, la neige, ils ont l’habitude ! Dix centimètres, c’est de la neige de petit joueur là-bas.

Il pleut, il neige. À moi, comte deux maux[5] ! Alerte ! Au secours ! Jadis, nos souverains rendaient visite aux victimes des inondations, exprimant la compassion de la nation, mobilisant les secours et les administrations. Après l’alarme aux intempéries, la larme royale, impériale ou présidentielle apaisait la peine populaire. Les inondations de 1856 ne sont pas restées dans nos mémoires, mais sur les murs de nos musées. Grâce au chemin de fer, Napoléon III alla consoler son peuple inondé. Il fit le job et montra la solidarité de la France. Le voyage humanitaire marqua les esprits et la propagande impériale. Le très académique Bouguereau immortalise l’Empereur visitant les inondés de Tarascon (1856)[6]. À Compiègne vous attend l’Empereur visitant les inondés d’Angers, d’Hippolyte Beauvais, et un autre Hippolyte, Lazerges, montre Sa majesté l’Empereur distribuant des secours aux inondés de Lyon[7]. Jeff Koons pourrait nous faire un Président Macron, entourés de ses fidèles marcheurs apportant des secours aux SDF[8] de Paris ! Des tulipes à la main…

Il est vrai que Notre Macron 1er a quelque chose de Napoléon III : le novimundisme, le verticalisme et le modernisme. Il pourrait imiter l’illustre empereur. Oui, mais… ne sommes-nous pas en république, bonapartiste certes, mais républicaine quand même ? Donc, au diable Badinguet ! Tout n’est pas perdu. Dans la galerie des portraits républicains, on pioche le maréchal de Mac-Mahon, deuxième président de la République n°3, connu pour un célèbre commentaire météorologique qui pourrait inspirer notre jeune président[9]. Les communicants de l’Elysée auraient pu organiser une descente présidentielle inopinée sur le terrain mouillé, assailli par les eaux et les caméras. On imagine l’Emmanuel M. en chapeau ciré breton et la Brigitte en bottes de cuir, traversant les routes coupées, consolant les habitants des maisons envahies par les flots. Devant les micros, il s’exclame : « que d’eau, que d’eau ! »[10] . La formule est du glorieux maréchal président. Ça fait un peu réchauffé. Mais on a besoin de chaleur humaine en ces temps glacés. Et puis, les Français ont la mémoire courte, lorsqu’ils en ont une. La tornade belkacémiste a suffisamment bien fait les choses pour que le souvenir de Mac-Mahon soit remplacé par le Macintosh. N’a-t-il pas appartenu à la soldatesque colonialiste qui participa à la conquête de l’Algérie, où il connut ses premiers faits d’armes ? Reste alors ce mot moderne et branché, presque philosophique : « ah, l’eau quoi ! »[11]. Dans l’ombre du parapluie, la cuissarde caoutchoutée, le premier ministre inconnu annonce un plan d’urgence. Après les promotions à Grand frais, voici les plans Grandes crues, Grand froid ! À quand le plan Grands Crus ! On se les gèle ! Tous aux abris, les avec et les sans aussi et en même temps ! Au loin, l’Hulot, l’écolo plein d’allant, hulule sur l’île afin de chasser les longs nuages, la pluie et la neige. C’est l’hallali de l’eau. La nature, c’est son rayon… alors, monsieur le ministre, à quand le rayon de soleil ?

Bon, si le ministre ne peut rien pour vous, déclarez le sinistre à l’assurance. Après tout, l’assurance, ce n’est pas seulement un divertissement de Gazette ! Après la tonte fiscale et la crue centennale, en attendant la décrue et la fonte, réchauffez votre climat moral avec un vin chaud à la cannelle ou un grog aux agrumes…. Vivement le printemps et le beau temps !

Antoine de Nesle

Pour les amateurs, un rappel : « Poésie météorologique : l’humeur humide m’inspire un spleen de pluie », dans la Gazette du 28 janvier 2018 : http://www.gazetteassurance.fr/poesie-meteorologique-lhumeur-humide-minspire-un-spleen-de-pluie/

[1] Un singe en hiver, roman d’Antoine Blondin (prix Interallié, 1959) et film d’Henri Verneuil (1962), avec Jean-Paul Belmondo, Jean Gabin, Suzanne Flon. Les dialogues sont de Michel Audiard. Claude Pinoteau et Costa-Gavras assistèrent le réalisateur.

[2] Règle sortie du Bled : quand le trucmuche est placé avant le bidule avoir, le machin-chose s’accorde.

[3] Bévue d’un député marcheur : http://www.lefigaro.fr/politique/le-scan/2018/02/05/25001-20180205ARTFIG00204-un-depute-lrem-assure-que-la-majorite-des-sdf-dorment-dans-la-rue-par-choix.php

[4] La loi MAPTAM (acronyme énarchique signifiant : Modernisation de l’Action Publique Territoriale et Affirmation des Métropoles) du 27 janvier 2014 attribue aux intercommunalités la compétence exclusive de la GEstion de Milieux Aquatiques et la Prévention des Inondations (GEMAPI). Les intercommunalités peuvent voter une taxe (40 € maxi par habitant) pour financer les aménagements et travaux de protection. MAPTAM, GEMAPI ! vite, un verre de Génépi !

[5] Célèbre tirade du Cid(re) de Corneille, acte II, scène 2. Rodrigue : « À moi comte deux mots /Le Comte : Parle /R : Ôte-moi d’un doute, Connais-tu bien Don Diègue /LC : Oui /R : Parle bas, écoute, Sais-tu que ce vieillard fut la même vertu, la vaillance et l’honneur de son temps, le sais-tu ?…

[6]  https://www.napoleon.org/histoire-des-2-empires/tableaux/lempereur-visitant-les-inondes-de-tarascon-juin-1856/

[7] Le tableau de Bouguereau est conservé à l’Hôtel de Ville de Tarascon : https://www.napoleon.org/histoire-des-2-empires/tableaux/lempereur-visitant-les-inondes-de-tarascon-juin-1856/ . William Bouguereau (1825-1905) est un des grands maîtres du style académique, en vogue dans la deuxième moitié du XIXème siècle. Hippolyte Beauvais (1826-1856) ; Hippolyte Lazerges (1817-1887), peintre orientaliste, élève de de David d’Angers : https://www.histoire-image.org/etudes/inondations-france-second-empire

[8] Acronyme bureaucratique dissimulant le vagabond, le mendiant, le clochard, termes trop incarnés qu’il faut donc adoucir par la novlangue euphémique.

[9] Avant lui, l’Assemblée nationale avait désigné Adolphe Thiers président de la République et chef du gouvernement (1871-1873). Il était en quelque sorte président et premier ministre à la fois (loi Rivet du 31 août 1871).

[10] Célèbre exclamation apocryphe du président, Patrice de Mac Mahon (1873-1879), duc de Magenta, maréchal de France, qu’il aurait prononcée le 26 juin 1875 visitant les inondations de la Garonne. « Que d’eau ! Que d’eau ! » aurait dit le président. Et le préfet de lui répondre : « Et encore, Monsieur le maréchal, vous ne voyez que le dessus ». On trouve d’autres sources, d’autres personnages à qui des paroles similaires sont attribuées.

[11] « Allô quoi » (sic) : exclamation historique d’une histrionne de la télévision au QI renversant (voire renversé). Comme quoi, la bêtise paye lorsqu’elle passe la télé, bien plus que l’intelligence : drame de la modernité médiatique.

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