Philosophie du rail : la grève cheminote, un art de vivre en voie de disparition ?

Le président, la ministre, le patron, le monde en marche et en travers, la France d’En Haut et bien des commentateurs avisés, du Figaro et de la presse économique, fustigent la grève à la SNCF. C’est mal connaître la France, ses traditions, son histoire sociale. L’Usager, Français d’En-Bas, réagit à la mode de chez nous. En Bon Français qu’il demeure, malgré les multicultures, il râle ! Un râle gaulois, national et tricolore ! Le grand Charles le savait, les Français sont des râleurs, à toute heure, et surtout à l’heure des grèves du rail. Le râle enrobe tout, la joie, la tristesse, la colère. Mais, constate-t-on avec étonnement, l’usager gaulois a plus de sagesse et de philosophe que ses chefs, réfugiés sur leurs boucliers. Après tout, c’est lui qui prend le train. Il n’a pas de voiture ou d’avion de fonction. Lui sait que le train n’est pas GLAMour[1] !… et que la grève des transports participe d’un certain Art de vivre à la française, que le monde entier nous envie. L’Art de vivre bien sûr, pas forcément la grève : quoique, les cheminots étrangers aimeraient bien avoir la même force de frappe contre leurs patrons, en importunant les usagers et bloquant le pays. Mais là n’est pas le débat. On sait que notre opérateur ferroviaire national ne va pas très bien. Il n’est pas certain que tout soit de la faute au S3 (Sacro-Saint-Statut). Certes, les cheminots sont une peu responsables de la déconfiture de la compagnie, mais la technocratie « tégévéiste » et le politique aussi, qui ont négligé le transport de proximité (refourgué aux Régions), l’investissement et l’entretien du réseau. Tout finit par se payer. L’Usager, un peu connaisseur, le voit tous les jours car c’est toujours lui qui paye ! Outre la grève, il connaît les arrêts imprévus, les trains supprimés, les retards, les pannes de réseaux ou d’informatique, les « difficultés de gestion du trafic » (belle formule distillée par des voix artificielles), les intempéries et les tracas, toujours aux périodes de pointe.

Contemplant la grève et l’horizon, la première réaction de l’Usager est la colère, puis l’exaspération, mais très vite il sombre dans la résignation, le commencement de la résilience. C’est l’apathie du train qui n’est pas parti, syndrome connu des experts de l’âme. Ainsi-soit-il et ce n’est pas l’Emmanuel, envoyé du Très-Haut qui pourra changer les choses. D’ailleurs, au train où vont les choses… et les trains, c’est du pareil au même, ni de droite, ni de gauche, et en même temps. Nihil nove sub sole ! Je prendrai du poisson à midi. Le dysfonctionnement ferroviaire, c’est le train-train quotidien de l’usager. Dans le train, il y autant de mouvements sociaux que de saisons, la grève de printemps, d’automne, d’hiver, des veilles de grands départs. Le mouvement social est un des délices des éléments de langage de l’époque contemporaine et de l’euphémisation sémantique qui gomme les aspérités de la réalité, des rapports sociaux, forcément antagonistes et conflictuels. Dans l’univers ferroviaire, le mouvement social, c’est quand les trains ne bougent plus, ne se meuvent plus. La condition de l’usager n’est pas un long fleuve tranquille, encore moins un rail apaisé. Et ce n’est pas le service minimum qui change les choses, puisqu’il s’organise avec les non-grévistes, avec ceux qui restent. Donc, il est très minime lorsque la grève est bien suivie. Tant que le pouvoir politique n’exerce pas le droit de réquisition, le service minimum ferroviaire est encore une des expressions cache-misère de notre univers communicationnel et élément-langagier, ou tout ne veut plus rien dire. Le service minimum sera assuré et vous êtes rassurés !

En cas de grève, il ne reste qu’à prendre son mal en patience, à défaut de prendre le train qui, supprimé, ne circule pas. L’indispensable, inoxydable et inamovible patron – à vie et pour l’éternité – de la compagnie nationale a l’amabilité et la délicatesse de nous informer de toutes les astuces pour ne pas prendre le train ce jour-là : du blabla certes, mais aussi du blabla car. L’avenir du ferroviaire est dans la route ! En ces jours funestes, pour dissuader les voyageurs, on a même imaginé des mesures préventives : les machines interdisent l’achat de billets. De quoi vous plaignez-vous, puisque vous n’avez pas de billet ? Pas de billet, pas de trajet… donc pas de motif à protestation et à remboursement pour fait de grève. Il ne faut prendre aucun risque de mécontentement. C’est génialement pensé. C’est là un exemple de l’Économie de l’Intelligence… artificielle peut être mais intelligente quand même. L’Usager doit s’adapter aux valeurs du nouveau monde : souplesse, flexibilité, adaptabilité. Soyez zen, cools, positifs : changez le jour de votre voyage ; vous avez le choix dans la date !

Reste la Grande débrouille, autre expression de l’Art de vivre à la française qui pourrait être classée au patrimoine culturel de l’UNESCO, comme la grève des cheminots. Lorsque l’Emmanuel adouba le preux Stéphane Bern pour une chevauchée fantastique afin de sauver les veuves et les orphelins du Patrimoine, délaissés, abandonnés, oubliés des mannes publiques et privées, un député insoumis interpella notre héraut d’armes, afin qu’il n’oubliât pas le patrimoine social, celui des gueux, du monde de l’usine, des luttes sociales, de révoltes paysannes aux grèves ouvrières. Il est temps que la ministre de la Culture réfléchisse à la conservation et au souvenir des grèves cheminotes. Classons-les comme patrimoine national. Et lorsqu’elles auront disparu, par l’effet magique de la concurrence venue de Bruxelles et la fin du service public, il faudra en organiser une : une grève pour rire, pour le fun, pour la mémoire, au moins une fois par an, un jour de vacances, pour ne pas trop gêner les clients. Ce serait tellement amusant, dépaysant, un peu comme ces trains touristiques qui circulent sur des lignes ferroviaires déclassées et qui font la joie des nostalgiques des locomotives à vapeur, des michelines à gasoil, avec des agents à casquettes, des coups de sifflet. Quels beaux monuments de notre histoire industrielle et culturelle !

Peut-être vivons nous notre dernière grande grève ferroviaire. Sachons la savourer : omnes vulnerant, ultima necat. Tout un pan de notre histoire sociale serait-il en train de s’écrouler, de disparaître ? Ecouterions-nous les derniers slogans du cheminot à statut et à moustaches, le chant du cygne du rail national ? Qui sait ! L’historien Eugen Weber décrivit, au temps de l’ancien monde, la fin des terroirs, la disparition du monde paysan, métamorphosé en ruralité périphérique, triste et dépressive. Le nouveau monde nous prépare la fin des grèves de la compagnie nationale, des lignes secondaires, des viaducs et des tunnels, des syndicalistes à moustaches, de la religion du Service public et de ses Usagers. Avec la Grande Transformation, tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes digitalisé et numérisé. Après les bus Macron, des trains Macron, sans chauffeur, sans contrôleur. Les trains seront à l’heure, propres, équipés, wifisés, rapides et pas chers, même les TER. Des robots et des machines accueilleront les voyageurs. Il n’y aura plus de cheminots, et par là-même de grève à la SNCF. Le pays aura bien changé. La France ne sera plus la France. Aussi, amoureux de l’Histoire de France, du Récit national et du Patrimoine en danger, goûtons cette grève comme un cru millésimé, et mobilisons-nous pour sauver le cheminot gréviste, avant qu’il ne disparaisse.

Antoine de Nesle.

[1] Jeu de mot à deux balles : le GLAM (Groupe de Liaisons aériennes ministériel) était jadis la flotte d’avions à disposition des ministres.

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