Piqûre de rappel : l’Histoire du Soldat de Ramuz et Stravinsky est de retour au théâtre Poche-Montparnasse (Paris)

La vie est pleine de recommencements, d’allers et de retours. Partir, revenir, faire et refaire. La première fois est suivie d’une autre : elle n’en est que plus délicieuse. C’est peut-être à ce moment qu’on apprécie vraiment. Les élèves visent et révisent, lisent et relisent, sinon ils redoublent… et alors les parents se fâchent et voient double. Les Normands veulent revoir la Normandie. Quand elle est bonne, on reprend de la soupe. Les politiques nous en resservent et ne pensent qu’à la réélection. Les délinquants réitèrent et récidivent. Le criminel revient sur le lieu du crime. Le percepteur se rappelle constamment à nous. Le train sifflera trois fois, le facteur sonne deux fois. Si jamais deux sans trois, encore faut-il qu’il y ait eu une première, comme au théâtre d’ailleurs. Pour la santé, l’Etat instaura la vaccination obligatoire antivariolique par la loi du 15 février 1902. Une, puis deux, puis trois. Aujourd’hui, on compte jusqu’à 11 ! On fait la piqûre et quelques années plus tard bat le rappel. Et hop, une nouvelle piqûre. Et c’est ainsi que le corps échappe aux maladies graves… enfin pas toutes, mais l’essentiel est paré. Pour la santé mentale, on peut tout essayer et réessayer : il n’y pas encore de vaccin contre la bêtise et la folie. Le vaccin contre le chômage ou la misère n’a pas été trouvé, bien qu’on ait, là-aussi, tout essayé. Avec le théâtre, idem, on n’est pas près d’avoir tout essayé, il reste encore des pièces à voir. Heureusement. On peut voir une vieille pièce, ou une nouvelle, du classique, du moderne. On peut aussi faire un rappel et revoir ce que l’on a aimé. Voir et revoir, partir revenir, aimer détester aimer… L’amour n’est qu’un va et vient. Ça va, ça vient. Le théâtre aussi, ça va, ça vient, on y va, on y revient. D’ailleurs, le Littré ne s’y trompe pas. Pour illustrer le verbe revoir, il mentionne : revoir une pièce du théâtre ! Donc, puisque c’est compris dans la définition, le « reviens-y » est du meilleur goût.

J’arrête de boire et de reboire pour aller au but, et pour vous dire que l’Histoire du Soldat, de Ramuz et Stravinsky est de retour. Comme Martin Guerre et le colonel Chabert. Je vous en avais parlé au mois de juillet : une histoire de marcheur, pas un Rastignac de la politique – on s’en lasse vite après les premiers emportements – mais un humble soldat qui marche dans la vie : le vrai sujet qui mérite que la pensée et l’émotion s’y attardent. L’été est la saison propice pour la marche, mais on peut aussi marcher en hiver. On sait que ce sport fut remis au goût du jour depuis qu’un jeune ambitieux fit sa marche sur l’Élysée. Cette histoire, on la connaît. Et si l’on en croit les électeurs de janvier, elle ne fait plus rêver. Le retraite de Russie fut aussi une longue marche. Aussi, en ces temps frileux, si vous avez encore la capacité de rêver et maintenant que Paris est redevenue accessible après les tourments aquatiques et neigeux, je ne saurais trop vous conseiller de voir ou revoir l’Histoire du Soldat, la seule épopée marchante qui mérite d’être vue.

Comme je suis paresseux – la paresse conserve et donne le goût de la vie, loin des performances économiques déchaînées – je ne vais pas refaire une nouvelle présentation de la pièce. Je vais me plagier (j’en ai le droit puisque j’ai mes droits) et me répéter (c’est le début du gâtisme) et vous ressortir mes mots de juillet. Alors, l’Histoire du Soldat, en mots, en notes, en talents, c’est l’autre histoire d’un jeune marcheur, au Poche-Montparnasse, jusqu’au 4 mars 2018.

« On oublie aussi que la marche d’autrefois était surtout militaire. Le trouffion marchait, le barda sur le dos. Ce n’était pas une partie de plaisir. Les grognards de Napoléon ont marché de Paris jusqu’à Rome, Lisbonne, Moscou. On ne faisait pas le Saint-Bernard ou la traversée des Alpes pour frimer en rentrant au bureau, mais pour prendre de vitesse l’adversaire. Le soldat est d’abord un marcheur, ensuite un combattant. Il marche pour le roi, la nation, la patrie, la France. Marchons, marchons, qu’un « sanguimpure » abreuve nos sillons dit la chanson.

Au Poche Montparnasse, on peut encore voir un marcheur qui marche, le soldat et son histoire. Ici, pas de politique, mais un conte philosophique écrit par le suisse Charles-Ferdinand Ramuz, mis en musique par le russe Stravinsky. Les deux artistes ont réuni leur talent. Les mots et les notes chantent. En 1918, le musicien a quitté son pays pour la Suisse, terre de chocolat et d’exil. On le connaît pour sa musique audacieuse qu’il composa pour les ballets russes de Diaghilev, l’Oiseau de feu (1910), Petrouchka (1911), et le Sacre du Printemps (1913). En Suisse, il rencontre Ramuz, le grand écrivain de langue française d’outre-Jura qu’on ne connaît guère chez nous (tant pis pour nous). Ramuz est un écrivain taiseux, au réalisme austère. Ces romans ne sont pas très marrants parce qu’au fond la vie est tragique, et que seules ces vies-là méritent la réflexion, parce qu’elles nous renvoient à notre infinie solitude et étrange humanité. Et la première guerre mondiale n’a pas été une partie rigolade. Elle en dit long sur l’homme et l’in-humanité. Les deux artistes ont déjà travaillé ensemble. Au début de l’année, Ramuz propose à Stravinsky de monter un spectacle itinérant et populaire : ce sera l’Histoire du Soldat. Un conteur, deux acteurs, une danseuse, et quelques musiciens feront l’affaire, pour un conte philosophique et musical, créé à Lausanne le 29 septembre 1919, mais qui n’eut le succès escompté : l’épidémie de grippe espagnole interdit les déplacements. L’Histoire reprendra vie après-guerre, à Paris, et aujourd’hui au Poche. Ce petit théâtre est à la mesure de l’œuvre : un grand spectacle dans un petit espace, une petite scène qui accueille tous les acteurs et les sept jeunes musiciens de l’Orchestre-Atelier-Ostinato (des talents en herbe que l’on retrouvera dans les grands orchestres), dirigés par Olivier Dejours et Loïc Olivier (en alternance). L’histoire est racontée par le Lecteur, Claude Aufaure, assis à la table, remarquable conteur, vieux et sage : il dit et chante les mots. La musique scande les saynètes et chante les émotions. Le soldat est jeune, comme tous les soldats. Il a les yeux bleus et la silhouette bien fluette dans ses vêtements militaires trop grands pour lui, comme la vie qui s’annonce à son âge. Fabian Wolfrom est beau comme Alain Delon à ses débuts. Mais il ne lui suffit pas d’être beau. Il fascine par son talent et sa maîtrise du rôle. En marchant, on fait toujours des rencontres imprévues. Les Français ont rencontré Macron, le Soldat a rencontré le Diable. Il lui échange son violon contre un livre. Ah les livres ! Le livre de la vie, contient la fortune et la réussite. C’est tentant pour un soldat. Parce qu’un soldat ça vit pour mourir. Ça l’est encore plus pour un diable, diaboliquement interprété par Licinio Da Silva, saltimbanque agile et manipulateur. Bien sûr, le soldat va se frotter au diable, accepter son hospitalité et son livre. Car avec le livre diabolique dit le Lecteur :

« On a tout ce qu’on veut, on n’a qu’à avoir une envie, on tire à soi toutes les choses de la vie, parce qu’on doit mourir un jour. Tout… Tout ? Rien. Tout et puis rien. Tout comme rien. Tant qu’on en veut, des choses tout le temps, et comme si elles n’étaient pas, parce qu’il n’y a rien dedans. Des choses fausses, des choses mortes, des choses vides : rien qu’un écorce… Ces choses bonnes à entendre, bonnes à toucher qui sont à tout le monde, qui ne coûtent rien, qu’on pas besoin de payer. Alors On va, des fois, le soir se promener. Ainsi, ce soir, c’est un beau soir de mai. Un beau soir de mai, il fait bon : il ne fait pas trop chaud, comme plus tard dans la saison. On voit le merle faire pencher la branche, puis la quittant, la branche reprend sa place d’avant. On est assis dans l’herbe, la servant vient, remplit votre verre, les choses du dedans, les seules qui fassent besoin. J’ai tout, les gens arrosent les jardins. « Combien d’arrosoirs ? ». Fins de semaine, samedis soirs, il se sent un peu fatigué, les petites filles jouent à Capitaine russe partez ».

L’aventure d’une vie nouvelle grise le Soldat (qui ne le serait pas s’il rencontrait le diable)… mais richesses et succès ne font pas le bonheur : « J’ai tout, j’ai tout ce qu’ils n’ont pas, alors comment est-ce qu’il se fait que ces autres choses ne soit pas à moi ? quand tout l’air sent bon comme ça, seulement l’odeur n’entre pas ; tout le monde, et pas moi, qui est train de s’amuser ; des amoureux partout pour m’aimer ; les seules qui font besoin, et tout mon argent ne me sert à rien, parce qu’elles ne coûtent rien, elle ne peuvent pas s’acheter ; ce n’est pas la nourriture qui compte, c’est l’appétit ; alors, je n’ai rien, ils ont tout ; je n’ai plus rien, ils m’ont tout pris ».

Alors, le soldat va se révolter contre son maître et reconquérir sa liberté… On n’insistera pas sur l’actualité du conte, à notre époque de l’argent roi qui a épousé la réussite reine. Etre battant, performant, efficace, riche et célèbre avec ou sans Rolex, ou n’être pas. Avoir avant d’être. Engagez-vous dans les troupes et devenez les soldats de la mondialisation et du matérialisme spirituel et technologique. Alors, tous en marche pour les grandeurs et les servitudes de la Macronie triomphante. Le diable est tentateur et tentant. Mais, comme disait l’autre, ne nous soumettons pas à la tentation, laissons le livre au diable, et récupérons notre violon et notre vie. Stephan Druet a réussi la mise en scène. Il fallait oser mettre sur le plateau du Poche tout ce beau monde. Et ça marche ! Le spectacle est total, textes, musique, danse. Le conte philosophique et musical de Ramuz et Stravinsky est un enchantement. La marche du soldat est du vrai théâtre populaire, comme l’imagina aussi Brecht. Pourvu qu’il dure… et revienne la saison prochaine. »

Après avoir lu et relu, il s’agit maintenant de revoir ce soldat marcheur et de retourner au Poche-Montparnasse. Un spectacle total, en paroles, en musique, en couleur. C’est du relou !

Antoine de Nesle

Histoire du Soldat (Ramuz, Stravinsky), jusqu’au 4 mars, Poche-Montparnasse, Paris :

http://www.theatredepoche-montparnasse.com/project/histoire-du-soldat/

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