Poésie météorologique : l’humeur humide m’inspire un spleen de pluie

Il pleut, il pleut, il pleut, pas seulement sur les bergères. Il pleut comme vache qui pisse. Il pleut, tous les jours, même les jours de beau temps. Au XVIIème siècle, Madame de Sévigné s’en plaignait déjà : « Nous avons eu ici des pluies continuelles, et, au lieu de dire après la pluie vient le beau temps, nous disons après la pluie vient la pluie » (Lettres, n°60). L’eau glisse sur la fenêtre. Les parapluies s’ouvrent de Cherbourg à Strasbourg. Il pleut sur Nantes… Et à Marseille, il pleut tant qu’on pourrait la mettre en bouteille. Le ciel est triste. Il a l’humeur grisaille. Il pleut, par Toutatis et par Apluie[1]. Le ciel est tombé sur la tête des Gaulois. Il est bas, pas cool, rase-motte, tellement qu’on en caresserait presque les nuages. Guili, guili, Guilluy[2], il pleut à Paris et dans la France périphérique. L’horizon est morose : la pluie, la fiscalité, le chômage, l’insécurité, la fracture identitaire.

Il pleut sans arrêt, comme une malédiction venue de là-haut. Dieu punit la France. On ne sait plus à quel saint se vouer. Au printemps de l’an dernier, Il nous envoie l’Emmanuel, et cet hiver, un déluge à noyer Noé et des trombes d’eau. Sa fille aînée aurait-elle tant fauté ? L’eau tombe du ciel pour laver nos pêchés. Et quand on voit la quantité de pluie, on se demande ce qu’on a fait au Bon Dieu pour mériter ça ! Ô seigneur du ciel et de la terre, des nuages et du soleil, pourquoi nous as-tu abandonné… Warum hast-du uns verlassen ? Tout est consommé. Es ist vollbracht[3]. Si les catholiques sont doloristes et battent leur coulpe, les parpaillots sont plus optimistes : « C’est le seigneur qui a commandé au ciel de pleuvoir sur la terre, afin qu’elle fructifiât », disait Calvin.

Ce 21 janvier est triste et pluvieux. Quoi de plus normal. Ce jour-là la France est en deuil de son roi, ce roi martyr qu’elle osa guillotiner[4]. Moment fatal que ce 21 janvier 1793 qui annonce la fin de tout, la fin des pères, de l’autorité, et le commencement de la fin. « En coupant la tête de Louis XVI, la Révolution a coupé la tête de tous les pères de famille. Il n’y a plus de famille aujourd’hui, il n’y a que des individus ». Visionnaire que ce Balzac ! Oui, ce 21 janvier, il pleuvra des larmes. Le même jour commencera aussi le mois de pluviôse, ce mois révolutionnaire qui annonce le moi toujours révolutionnaire, le moi-je individualiste égotique et désirant de notre époque. Alors, de la pluie, il y en aura encore, de la pluie[5], des gouttes, du grain, de la bruine, des giboulées, du crachin, de la nielle, des averses, des lavasses, de la flotte, des rincées, des ondées, des saucées, des nuages, et toute l’eau du ciel, encore et tant et plus.

Pendant que Dame Pluie se déverse à verse, Monsieur Soleil[6] boude et se cache. Diogène l’a vexé, il est parti. Les services de la météorologie constatent une baisse de la durée d’ensoleillement. Déjà 34% de déficit d’ensoleillement depuis le début de l’année. Et on annonce une perte de 25% jusqu’à la fin du mois. Nous entrons en dépression saisonnière, phénomène observé par les experts à Miami et à Paris. Le manque de lumière, le temps maussade agissent sur les humeurs et les caractères. Das Klima wirkt auf dem Charakter ai-je appris jadis en allemand au lycée (étant un pur produit de l’allemand première langue, latin et tout le tralala culturel classique qui forma les cerveaux de l’ancien monde). Le manque de soleil perturbe les rythmes biologiques. Les réveils matinaux sont difficiles. Et dans la journée notre cerveau nous interpelle : « quand va-t-on dormir ? » Les conjoints sont irascibles, les collègues insupportables, les enfants casse-bonbons. Les humeurs sont maussades et peccantes. Le gaucho tue les abeilles (bestioles qui aiment le soleil) et la pluie fout le bourdon. La France est déprimée. C’est la faute au ciel et aux nuages passés et futurs. L’Emmanuel, envoyé du Ciel, n’y pourra rien : « Des cloches tout à coup sautent avec furie, Et lancent vers le ciel un affreux hurlement, Ainsi que des esprits errants et sans patrie, Qui se mettent à geindre opiniâtrement » (Baudelaire).

Une luminothérapie s’impose… comme elle se pratique dans les pays nordiques. Une médication social-démocrate, grise, égalisée et fiscalisée, glacée, sans alcool, sans prostitution ni imperfection[7], une société pure, puritaine, tellement correcte, que nos gouvernants bobos tentent de nous imposer et façonnent petit à petit… Sans façon ! Nenni ! Jamais ! Vivre l’hiver sans soleil, vivre la vie sans coup de chaud : non possumus. Reste alors la fuite en Egypte, mais le monde arabe est plutôt risqué ces temps-ci, ou alors à Lisbonne, là où le fisc et le soleil vous accueillent avec le sourire, même en hiver, alors que chez nous, il pleut, il ne cesse de pleuvoir, des gouttes et des taxes. On peut rêver un peu… de soleil, de chaleur, d’orangers, de mimosas.

À complies[8], la pluie m’emplit de spleen. Ça ne fait pas un pli. Avec l’âge, je me sens pluvieux. Je ploie sous la pluie du plat pays, une lourde pluie de poix. Le ciel gris obscur me prive de vitamines. Le salut et la santé sont dans le régime de bananes ou dans la république bananière. Je pleure la pluie. J’acclame la clarté. Il n’y a plus qu’à noyer l’humeur chagrine dans la boisson câline, l’eau de source ou l’eau de vie. Je m’abandonne au banana-spleen en lisant Baudelaire. Les jours de pluie, c’est bien ce qu’il y a de plus beau dans l’air.

Antoine de Nesle

 

Spleen

Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle

Sur l’esprit gémissant en proie aux longs ennuis,

Et que l’horizon embrassant tout le cercle

Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits ;

 

Quand la terre est changée en un cachot humide,

Où l’espérance, comme une chauve-souris,

S’en vas battant les murs de son aile timide

Et se cognant la tête à des plafonds pourris ;

 

Quand la pluie étalant ses immenses traînées

D’une vaste prison imite les barreaux,

Et qu’un peuple muet d’infâme araignées

Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,

 

Des cloches tout à coup sautent avec furie

Et lancent vers le ciel un affreux hurlement,

Ainsi que des esprits errants et sans patrie

Qui se mettent à geindre opiniâtrement.

 

Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,

Défilent lentement dans mon âme ; l’Espoir,

Vaincu, pleure, et l’Angoisse atroce, despotique,

Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.

 

Charles Baudelaire, Les fleurs du mal.

[1] Déesse inconnue du panthéon gaulois, mentionnée dans de rares sources introuvables.

[2] Christophe Guilluy, sociologue de la France périphérique, comment on a sacrifié les classes populaires, 2014.

[3] Pour les passionnés de Bach.

[4] Les Anglais nous avaient précédés dans le régicide officiel, en décapitant Charles Ier Stuart, le 30 janvier 1649. Comme quoi, les monarques n’aiment pas le premier mois de l’année. Et on les comprend. C’est à perdre la tête !

[5] Pleu en berrichon, plaiv en wallon, plioge, plioze en genevois, pleuve en picard, pleuje en bourguignon, ploia en provençal, pluja en catalan… Lliuva (ex pluvia) à Madrid, chuva à Lisbonne, pioggia à Rome.

[6] La météo est machiste et sexiste : la pluie est féminine et le soleil masculin… Mais que fait Marlène ?

[7] Je préfèrerais toujours les faiblesses humaines au règne ennuyeux de la vertu.

[8] Dernière heure de l’office divin qui se récite ou se chante le soir, après les vêpres.

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