Première neige, en vers contre tout

La saison est à l’automne, mais le temps est à l’hiver. Comme chaque année, le général hivernal inaugure l’entrée dans la saison froide, prévue dans le calendrier dans trois semaines (les météorologues font commencer l’hiver météorologique le 1er décembre). Il reviendra en mars, à son habitude, pour un dernier salut. La neige est une spécialité de la nature, bio, sans colorant, ni glyphosate. Elle abonde dans les pays froids. Les pays chauds ne la connaissent guère voire pas du tout. À Lisbonne, la neige est un événement. À Nice, la vie s’arrête, tout est bloqué, c’est la panique. Prosaïquement, la neige n’est que de l’eau congelée dans les hautes régions de l’atmosphère, qui tombe sous forme de flocons blancs et légers. Elle est constituée par des cristaux de structure hexagonale. La neige, c’est la France ! clamerait le Général.

Depuis que Najat Belkacem, la destructrice de la culture classique, est partie, il est permis de retrouver les origines et l’étymologie des mots. Le neige vient de loin, du latin nix, nivis, issu de la racine indo-européenne nigwh ou snigwh, qui donnera snow outre-Manche, Schnee outre-Rhin, snö à Stockholm, sne à Copenhague, snieg à Varsovie. La neige est neve à Lisbonne et Rome nieve à Madrid, chez nos sœurs latines. Jadis, la neige était naige, nive, noif (prononcez « nouaife »), elle devint naige, nege, neige au XIVème siècle.

Marlène, notre ministre des causes égalitaires, progressistes et macronistes(1), est contente : la neige est féminine. Victoire de la lutte des femmes ou hasard de la langue. Au nom de l’égalité, la gente masculine pourrait revendiquer « le » neige ! En vérité, les hommes s’en moquent, ils ont « le » soleil, aux effets bien plus chaleureux que la neige. Na ! Na! En tombant, la neige nous harcèle, jusqu’à nous faire chuter… dans ses bras ou dans la rue. Elle est même parfois collante. Alors, twittez : Balancetaneige# !

Neige, miracle de Dame Nature, joie des enfants, et crainte des vieillards ! Alors que la jeunesse s’ébroue dans la neige, les anciens n’osent sortir et la traversent précautionneusement. Avez-vous remarqué comme la ville est silencieuse par temps de neige ? Tout est ralenti. Un silence ouaté calme nos oreilles abruties du bruit de la modernité quotidienne. Il devrait neiger tous les jours, ça repose. La neige est un remède au burn out.

Le Français, râleur par nature (résultat d’un moment d’égarement du créateur), maugrée, proteste, vitupère. L’homme moderne persiste à faire comme si de rien n’était. Fier et hargneux, il pense encore dominer la nature, qui se venge des coups qu’il lui donne. Eh mon bonhomme, il faut faire avec ! Tu peux changer bien des choses, mais pas la météo. La sagesse commande de s’adapter aux caprices de la nature, et pourtant, notre mode de vie et nos mœurs économiques nous contraignent d’aller de l’avant et toujours plus vite. C’est le progrès ! Pouce, dit la neige ! Mais ce qui était possible dans le monde d’autrefois, rural, lorsque l’homme vivait au rythme de la nature, lentement, ne l’est plus aujourd’hui. Alors, on sort pléthore de moyens pour combattre la neige. Les machines déneigent les routes, versent sable et sel, parce que l’automobile doit rouler. Il faut bien aller au turbin, transporter les marchandises, faire vivre la mobilité des hommes et de l’économie, et la neige nous embête. Les adultes râlent, les enfants s’amusent. Mais ne nous plaignons pas, le développement est durable et la neige de novembre l’est moins. La terre se réchauffe et les hivers s’adoucissent. Les neiges éternelles fondent et se meurent : « Mais où sont les neiges d’antan ? » (François Villon).

Alors, vive la neige quand même ! Les Russes lui doivent d’avoir vaincu Napoléon puis Hitler. Le général Hiver est un puissant stratège. Lorsque le réchauffement climatique menace, les stations de sport d’hiver applaudissent la venue de la neige. On va enfin pouvoir ouvrir. C’est fou comme l’homme fait de l’argent avec tout, même avec la neige. Car il est nécessaire de rentabiliser l’investissement des installations hivernales et de sport d’hiver. Le tourisme n’est plus un loisir, mais une branche de l’économie. Voilà qui manque un peu de poésie. Logique, l’économie n’est pas du genre poétique et la modernité l’est de moins en moins. Le monde d’avant faisait de mauvaise fortune bon cœur. Nos ancêtres étaient fatalistes. Dieu existait encore pour expliquer le monde. La neige pouvait être poétique : « Après ma mort, une avalanche/De mon linceul me couvrira/ Et sur mon corps de neige blanche/ Tombeau d’argent s’élèvera » (Gérard de Nerval).

Le sport d’hiver cerne la neige de qualificatifs, nés à la jonction des 19ème et 20ème siècles : compacte, croûtée, durcie, fondante, fraîche, gelée, glacée, glissante, poudrée, tôlée, verglacée. Par métaphore, la neige est le blanc de l’innocence et de la pureté, lorsqu’on est blanc comme neige. Le Père Noël, vieil homme chenu a « une barbe en tous endroits de neige parsemée » (Ronsard). Et les vieillards ont une chevelure de neige. Une neige qui se fait pelote, boule, flocon. Elle est aussi l’image du froid et de la froideur morale. Après avoir lu Rousseau, Châteaubriand s’ébroue : « Vous avez lu la Nouvelle Héloïse : eh bien ! ma parole d’honneur, c’est de la neige fondue à côté de mon style de ce temps-là ». Commentant les déboires sentimentaux de son fils Charles avec Ninon de Lenclos, Madame de Sévigné écrit : « Ninon l’a quitté… elle n’en parle pas avec beaucoup d’estime : c’est une âme de bouillie, dit-elle, c’est un corps de papier mouillé, c’est un cœur de citrouille fricassé dans de la neige » (Lettre, 44). Dans notre société de vanités consuméristes, nous oublions que bien des choses ne sont que neige, sans valeur et méprisables. Chez nos littérateurs, les héros, les galants et bien des personnages étaient de neige. « Ah, le beau médecin de neige avec ses remèdes » (Destouches(2)).

La neige se pose sur les arbres, et l’homme a baptisé le viburnum opulus arbre à neige, à cause de ses fleurs blanches. La neige se cuisine. Bien avant Ferran Adrià, le maître-queux (3) de la cryogénie culinaire, on faisait de la crème de neige ou crème fouettée. Les gourmands de jadis se délectaient de neige, une glace de fruits : « La neige avec art préparée/Aiguise nos sens émoussés » (Cardinal de Bernis). Les œufs se montent en neige, et les boules ainsi obtenue se jettent dans du lait bouillant, puis se servent avec une crème à la vanille. Miam ! La neige est aussi une dentelle de peu de valeur. Les chimistes font de la neige d’antimoine. Il y a même de la neige rouge, un hydrophyte (plante vivant en partie immergée) de la famille des phycées (4), qui se développe sur la neige, la vraie. La neige carbonique éteint les incendies. Il n’y a pas que les skieurs à être addicts à la neige, appellation argotique de la cocaïne. Si la crème cosmétique est Nivéa, le perce-neige (5) est nivéal, parce qu’il fleurit en hiver. Les machines se font chasse-neige (depuis 1834), autoneige (1934), motoneige (1960). Des pathologies sont neigeuses (les crépitations) comme les pierres de joaillerie (pierre à la transparence altérée). L’été les marcheurs admirent les névés et la République en marche tend à la glaciation. La Révolution abolit les privilèges, l’ancien régime et les vestiges de l’ancien monde et même l’ancien temps. En 1793, le calendrier grégorien fut décapité, et Fabre d’Églantine (6) remplaça décembre par nivôse (7), le mois des neiges qui commence après le solstice d’hiver.

Alors, au lieu de gémir, forgeons de neige notre sagesse. Le paysan sait que : neige qui tombe engraisse la terre. Nos paradis fiscaux sont au soleil, et pourtant Des neiges et un bon hiver mettent bien des biens à couvert. Il est certaines évidences : on ne voit cygne noir ni nulle neige noire. Malheur donc quand la neige se noircit ! Et des choses qui ne servent à rien, il en faut autant qu’il faut de pelotes de neige à chauffer un four. Souhaitons qu’il neige puisque dans le Sud-Ouest, Année neigeuse, année plantureuse.

Nous sommes tous des bonhommes et des bonnes femmes de neige (la féminisation inclusive n’est pas très jolie, mais elle va devenir obligatoire ; j’anticipe donc les oukases sémantiques de la bande à Marlène, inclusifs et mâlophobes). La vieillesse arrive brusquement, comme la neige. Un matin au réveil, on s’aperçoit tout est blanc (Jules Renard). La vie ne serait donc que neige… qui fond au soleil.

Merci à Robert et Littré, mes vieux dictionnaires, mes amis des belles-lettres, sources de beau et gai savoir, objets de mon contentement, sans quoi cette chronique n’aurait pas pu voir le jour.

Antoine de Nesle

Sur tout cela maintenant je voudrais
que descende la neige, lentement,
qu’elle se pose sur les choses tout au long du jour
– elle qui parle toujours à voix basse –
et qu’elle fasse le sommeil des graines,
d’être ainsi protégée, plus patient.

Et nous saurions que le soleil encore,
cependant, passe au-delà,
que, si elle se lasse, il reviendra même un moment
visible, comme la bougie derrière son écran jauni

Alors, je me ressouviendrais de ce visage
qui demeure, lui aussi, derrière
la lente chute des cristaux humides,
qui change, avec ses yeux limpides ou en larmes,
impatiemment fidèles
Et, caché par la neige,
de nouveau j’oserais louer leur clarté bleue.
Philippe Jaccottet, A la lumière d’hiver (8).

(1) Marlène Schiappa, blogueuse fol-le devenue ministre des bonnes causes sociétales et de l’Inquisition politiquement correcte, comme quoi tout arrive.
(2) Philippe Néricault dit Destouches (1680-1754), comédien et composteur, élu à l’Académie française en 1723. On lui doit « les absents ont toujours tort » (L’obstacle imprévu, I, 6), « La critique est aisée, et l’art est difficile (Le glorieux, II, 5), « Chassez le naturel, il revient au galop » (Le Glorieux, III, 5).
(3) Avec un x, parce ce que le mot n’a rien à voir avec un quelconque appendice plus ou moins développé et flexible, mais vient de coquere, cuire.
(4) En botanique, classe de plantes acotylédones, vivant dans les eaux douces ou salées, d’une organisation très simple, de forme extrêmement variée, dont les organes fécondateurs sont des corpuscules mobiles
(5) Encore un mot compliqué. Le dictionnaire de l’Académie et le Littré le féminisent, alors que Robert et les botanistes en font un nom masculin. Science d’hommes me direz-vous ! Idem pour le pluriel, Robert ne veut pas de S, alors que l’usage en ajoute un. Les progressistes se féliciteront de ce phénomène transgenre.
(6) Philippe-François-Nazaire Fabre d’Eglantine (1750-1794), né à Carcassonne, acteur, dramaturge, poète, homme politique, guillotiné comme dantoniste le 16 germinal an II (5 avril 1794). La chanson, Il pleut bergère est de lui, ainsi que le calendrier révolutionnaire (1793-1806).
(7) Nivosus, plein de neige.
(8) Philippe Jaccottet, A la lumière d’hiver, suivi de Pensées sous les nuages, Poésie Gallimard, 1994, p. 96. Philippe Jaccottet est un poète suisse (né en 1925). Il est de la génération d’Yves Bonnefoy, Jacques Dupin et André du Bouchet : https://fr.wikipedia.org/wiki/Philippe_Jaccottet

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