Promenade vénitienne à Paris : Éblouissante Venise. Venise, les arts et l’Europe au XVIIIème siècle, au Grand Palais

Peut-être irez-vous à Venise, un beau jour tous les deux [1]… La Sérénissime, classée au patrimoine de l’UNESCO en 1987, est toujours une des plus belles villes du monde, victime hélas de son succès. Comme toutes les cités touristiques, elle a été transformée en barnum à touristes (30 millions chaque année), vomis par une noria de bateaux, de trains, d’avions, d’autocars. Les Vénitiens n’en peuvent plus et n’en veulent plus. La municipalité a même décidé d’interdire des rues aux touristes, pour les réserver aux « indigènes »[2]. Cet exil intérieur des habitants des villes touristiques est le drame de la mondialisation, de l’ouverture des frontières et de la massification du voyage. Sur les 270 000 habitants recensés dans la commune, il n’y a plus que 56 000 Vénitiens dans la ville historique (Centro Storico, 8 000 à Murano et Burano, 20 000 au Lido et à Pellestrina), au lieu de 130 000 jadis, les autres sont partis sur la terre ferme, moins chère, chassés par la spéculation. Le logement est devenu inabordable. Les étrangers achètent tout, pour y venir quelques jours dans l’année.

Le phénomène d’expropriation sociale s’observe à Barcelone, Lisbonne, et même Paris. En perdant leurs habitants, les villes touristiques perdent leur authenticité. On y trouve plus que des magasins de souvenirs, des vraies-fausses boutiques de spécialités produites en quantité industrielle (en Chine probablement) destinées à flatter les visiteurs. Les devantures des grandes marques de luxe, les chaînes de restauration rapide, hygiénique et sans saveur, ont envahi les rues. Ces vitrines de la consommation mondialisée sont sans intérêt. Les habitants protestent. On n’est plus chez nous ! Les Vénitiens ont accueilli les grandi navi, ces bateaux grands comme des immeubles, avec des écriteaux « fora » (dehors !). Depuis novembre 2017, ils ne passent plus devant la place Saint-Marc[3]. À Lisbonne, l’automne dernier, les indigènes manifestent pour protester contre l’invasion des étrangers qui achètent maisons et appartement au Chiado et dans les quartiers anciens[4]. La demande et la spéculation font monter les prix. À Barcelone, les habitants quittent leur logement du centre-ville qu’ils louent à la semaine[5]. L’ubérisation immobilière est un fléau des belles villes transformée en parc d’attraction touristique. Ce sentiment de dépossession, au profit du profit hors sol, heurtent les peuples attachés à leur art de vivre et leurs traditions. Alors, pour y trouver un peu d’authenticité, on essayera d’y aller hors saison, lorsque les flots de touristes sont aux basses eaux.

Sinon, on peut toujours rêver de Venise, de sa splendeur passée, de ses trésors en allant voir l’exposition au Grand Palais. Il faut se dépêcher, elle se termine le 21 janvier. Ô certes, il ne s’agit pas d’une de ces grandes expositions spectaculaires qui obligent à faire la queue et empêchent de voire les œuvres mais d’une présentation riche et modeste de l’histoire et du passé de Venise avec des œuvres d’art, de tous les arts, des nobles aux décoratifs (venus des musées européens et des collection vénitiennes). Pas de grandes œuvres donc (quoique), mais des clins d’œil anecdotiques qui invite à se plonger dans le quotidien, enfin celui des élites, de ceux qui pouvaient s’offrir ces merveilles façonnées, peintes, sculptées, brodées.

Bien évidemment, on n’échappera pas aux vues de la ville, peintes par les stars des vedute, Canaletto, Guardi et leurs émules. Les vedute et caprici sont des cartes postales produites en grande quantité pour les touristes fortunés de l’époque, surtout les Anglais qui font le Grand Tour. Aussi en trouve-t-on aisément dans nos musées et quelques exemples ici. La multitude des vues pourra lasser, mais l’œil averti s’attardera sur les toiles. Il y a souvent un petit détail amusant, les chiens, les petits métiers, les filles légères, les belles dames, les enfants qui jouent, les mendiants, un passant qui pisse contre un mur (de la cabane entre les deux palais dans la Vue du Palazzo Ducale vers la Riva degli Schiavoni, Canaletto, 1740) ou ce mendiant, derrière la colonne de la Scuola di San Marco (Il Rio dei Mendicanti, Canaletto 1723), et bien d’autres scénettes anecdotiques. Celui qui les trouve aura gagné un sourire et le plaisir de curiosité. Les peintres montrent aussi les coulisses de la ville, les quartiers populaires, l’Arsenal (Marieschi), les malheurs de la ville, comme l’Incendie de San Marcuola (Guardi, 1789).

L’art de vivre, c’est bien sûr le décor architectural, le côté m’as-tu vu des grands qui exposent les belles façades de leurs Palais (maquette du palais Vernier di Léoni, 1750). A l’intérieur, l’aménagement est un théâtre de stucs, de trompe-l’œil, de tentures, des fresques (Tiepolo, père et fils), de plafonds qui crèvent le ciel. On prend le thé, on reçoit, on mondanise. Madame lit la lettre apportée par le More (Longhi, 1751). La gloire de Dieu mérite aussi de fastueux décors, une façade baroque de marbre qui cache l’architecture de briques, mais aussi des tentures, des images, des tableaux religieux, des statues de marbres de pierre pour instruire et édifier les fidèles. Le baroque est un impressionnisme : il veut impressionner et émouvoir. Qui est cette femme voilée, sculptée par Antonio Corradini ? L’artiste a façonné dans la pierre les plis du léger tissu qui recouvre le visage et le corps. On devine les yeux, le nez la bouche. Une pure merveille, à faire blêmir les amateurs d’art contemporain. Serait-ce la foi? La synagogue, celle qui n’a pas voulu le message du Christ (thème iconographique classique) ? La « merveilleuse peintresse » Rosalba Carriera et Giulia Lama feront la joie des mitoutistes qui seront chagrinés de voir que l’exclusion des femmes du monde des arts n’était pas aussi absolue qu’ils/elles le pensent. La censure a oublié de sévir contre l’Apparition de Saint-Jacques à la bataille de Clavijo, politiquement peu correct, puisque le saint, jeune mâle blanc et catholique, tue le Maure (Tiepolo, 1749-50). Le tombeau allégorique de Sir Isaac Newton permet à Pittoni de peindre une de ses grandioses architectures (1727-29), toute de frontons, d’escaliers, de colonnes et de perspectives.

L’art de vivre, dans ce brillantissime et décadent XVIIIème siècle, c’est aussi le spectacle, le théâtre (Goldoni), la musique, l’opéra, la célèbre Fenice, qui renaît de ses cendres après chaque incendie, et le carnaval. Si Florence est la mère de l’opéra, Venise attira les grands, Monteverdi (Couronnement de Poppée en 1648), Cavalli et tant d’autres. Vivaldi est le grand nom musical de la cité des Doges. Là commence l’originalité de l’exposition, avec quelques partitions des grands musiciens de l’époque, des instruments, un petit théâtre de marionnettes et des scènes de genre musical, le Concert entre amis de Longhi (1741) ou les Répétitions pour un opéra de Maroc Ricci (1709). Dans la galerie dominant le salon Les orphelines chantent pour le duc du Nord (Gabriel Bella). Le grand monde de la scène est portraituré, dessiné, caricaturé.  La cantatrice est bien sûr dodue comme une Castafiore. Bartolomeo Nazari a fait le portrait en pied du célèbre castrat Farinelli, au visage empâté, dans son habit bleu, brodé d’or (1734).

Chaque année la ville se libère. C’est le Carnaval, moment de respiration où les valeurs et les hiérarchies se renversent. On se déguise, on converse entre masques (Longhi), on chante, on danse le Menuet (Tiepolo, 1754-55). Les cartes se battent au Ridotto du Palazzo Dandolo à San Omise (Guardi, 1746), une maison de jeu appartenant au gouvernement. Dehors, on parade exhibant masques et costumes… On respire enfin dans la joie et l’insouciance. La rue s’anime de spectacles, d’attractions, comme ses images animées du Mondo Novo (Tiepolo, 1757-65), de clowneries des polichinelles et des saltimbanques (Tiepolo, 1797). On écoute, on joue, on va voir les illuminations place Saint-Marc (Guardi, 1789), les animaux d’ailleurs, le Rhinocéros (Pietro Longhi, 1751), l’Arracheur de dents (Tiepolo, 1754), la pyramide d’acrobates. Au théâtre de marionnettes virevoltent les personnages de la comedia dell’arte le docteur Balanzoni, Smeraldina, la femme de chambre, Pantalone, Dame Rosaura, le poète Lelio et l’incontournable Arlequino ou Truffaldino.

L’art de vivre, c’est enfin cette multitude d’objets de la vie quotidienne, paravents, commodes, la porte aux décors chinois, la mode, les bonnets brodés (1750), la robe à l’Adrienne, avec ses manteau, jupe et corsage (1770), le costume d’homme et son tabarro, d’enfant (un zamerlucco) des ouvrages d’ébénisterie, meubles et objets de décoration, comme les torchères (Le More, de Brustolon), les reliquaires richement décorés, les crucifix d’or et d’argent jusqu’aux profanes animaux exotiques empaillés, signes de bon goût et de richesse.

Venise est une puissance maritime, une république du business, fière de sa réussite. Les élites marchandes et les grandes familles tiennent la ville et forme cette nouvelle noblesse du commerce. Rien de nouveau sous le soleil : l’oligarchie de l’argent et des offices se partage le flambeau et les ors du pouvoir vêtu du rouge impérial. Un tableau de Longhi montre la solennité de l’audience du doge Pietro Grimani (1760).  Le Doge Paolo Renier porte beau sa fierté dans son portrait par Ludovico Gallina (1779), toque ducale dorée, rochet d’hermine et gants blancs. L’un des neufs procurateurs de Saint-Marc porte la toge rouge cramoisi. La force et la gloire du pouvoir s’exposent lors des cérémonies civiques et religieuses. Le peuple acclame le Retour du Bucentaure à San Marco pendant la fête de l’Ascension (Marieschi, 1736-37). Les ambassadeurs étrangers débarquent et les Doges les reçoivent somptueusement. Carlevarijs laisse sur la toile le souvenir de l’entrée du comte de Cergy, ambassadeur de France à Venise, au Palazzo ducale, le 15 novembre 1726.

La splendeur de Venise s’exporte et fait des jaloux. Les rois et les princes attirent ses artistes. L’art vénitien est tendance, un peu moins en France où la monarchie mécène l’art national (et il est bon ton de suivre le goût du roi). Cependant Pierre Crozat invite Rosalba Carriera. Le régent commande au beau-frère de l’artiste, Pellegrini, le décor de la galerie de la Banque royale. Chez Crozat, Ricci rencontre le peintre Charles de la Fosse et peint le portrait de son confrère Watteau dont il copie des dessins. Le musicien Steffani est maître de chapelle à la cour de Hanovre. Les Tiepolo s’en vont à Madrid (fresques des palais d’Aranjuez et de Madrid), à Würzburg. Pellegrini est à Londres et à Düsseldorf. Ricci part à Vienne, Bellucci à Mannheim. Amighoni est en Bavière (château de Schleissheim, abbaye d’Ottobeuren), Bellotto en Saxe et en Pologne. Les collectionneurs s’arrachent les œuvres des grand maîtres vénitiens, diffusées par des marchands d’art avisés. Ils rêvent et se souviennent en regardant sur les murs les vedute de la cité de Doges.

Venise fut au moyen âge une brillante cité. Elle dominait le commerce avec le Levant. Ses marchands bénéficièrent des premières capitulations de la Sublime Porte. Les Grandes découvertes écornèrent sa puissance. L’Empire ottoman lui vola ses comptoirs et possessions grecques. Au XVIIIème siècle, la cité de doges savourait son lent déclin économique et ses dernières illusions de splendeurs. Son empire s’étend encore à la terre ferme, les domini di Terrafermata (Padoue, Vicence, Brescia, Crema, Rovigo, Trévise, Vérone, Bergame, Udine et le Frioul, et l’Etat de la mer – Stato dà Ma – l’Istrie, la Dalmatie, le Kotor et les îles ioniennes). Les temps décadents sont souvent les plus suaves. Le plaisir est un remède à l’âme qui fuit un avenir évanescent. Le glorieux passé et le soft power des arts n’empêcheront pas la Sérénissime de tomber, sacrifiée par Bonaparte sur l’autel des arrangements diplomatiques du grand bouleversement européen (1792-1815) et des et des échanges de territoires. La cité est prise par le vainqueur de la campagne d’Italie, au mois de mai 1797. C’est la fin de 1070 ans d’indépendance. Le doge Ludovic Marin abdique. La Sérénissime est dissoute. Une nouvelle et éphémère république le remplace. Au traité de Campo-Formio (17 octobre 1797), le général cède la ville aux Habsbourg, afin de garder Milan et l’Italie du Nord. Il n’oublie pas d’offrir à la France les chevaux de bronze de Saint-Marc (qui ornaient l’hippodrome de Byzance). L’empereur les installe sur l’arc du Carrousel. Ils seront rendus par les Autrichiens en 1815. Le navire des doges, le Bucentaure, est brulé, afin de récupérer son or. Les possessions vénitiennes sont partagées entre l’Autriche et la France. Les îles deviennent les départements de Corcyre, Ithaque et de Mer-Égée[6]. C’était du temps du rayonnement de la France !

Antoine de Nesle

Éblouissante Venise. Venise, les arts et l’Europe au XVIIIème siècle, Grand Palais, jusqu’au 21 janvier 2019 : https://www.grandpalais.fr/fr/evenement/eblouissante-venise

Vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=cLhR6kJOOVk

PS: Ceux qui ne peuvent s’offrir le voyage sur la lagune, pourront toujours aller voir Venise, ce petit village du Doubs, à quelques kilomètres de Besançon (ville sise entre Venise, Gennes et Rioz). Ils seront accueillis par les Vénisiens et les Vénisiennes, et pourront même se faire photographie devant le canal[7].

[1] Nous irons à Vérone, Chanson de Charles Aznavour : https://www.youtube.com/watch?v=EnIuntfhWLk

[2]https://www.ouest-france.fr/leditiondusoir/data/24285/reader/reader.html#!preferred/1/package/24285/pub/34935/page/8

[3] http://www.lefigaro.fr/international/2017/11/08/01003-20171108ARTFIG00342-menacee-par-le-tourisme-de-masse-venise-interdit-l-entree-des-paquebots-dans-la-lagune.php

[4] http://www.rfi.fr/emission/20181018-portugal-lisbonne-tourisme-developpement-cohabitation-bruits-flambee-prix

[5] https://www.courrierinternational.com/article/le-tourisme-de-masse-etouffe-barcelone

[6] Pour peu de temps, puisque les Russes s’en emparent en 1798, pour les rendre à Napoléon après le traité de Tilsitt en 1807. Les îles – départements du Grand Empire français – seront occupées par les Britanniques en 1809, qui en font une république sous leur protectorat. Elles sont rendues à la Grèce en 1864.

[7] https://www.estrepublicain.fr/edition-de-besancon/2018/07/30/laisse-les-gondoles-a-venise

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