Quelles privatisations ?

B. Le Maire a annoncé, en Italie (est-ce le lieu pour des annonces nationales ?), qu’il allait « privatiser » certaines entreprises pour financer l’innovation. Le 3 septembre, le Premier ministre a corrigé en précisant « cessions de participations », ce qui signifie qu’il ne s’agira pas forcément de désengagements à 100%.

Pourquoi vendre ?

Officiellement, il faut alimenter plusieurs fonds : 10Md€ pour le Fonds pour l’industrie et l’innovation, mais il y aura aussi 50Md€ à trouver pour le grand plan d’investissement, visant à la modernisation. Ces 10Md€ seraient dédiés à l’innovation et à la recherche :

–              autant la recherche -surtout fondamentale- est naturellement financée par l’Etat, d’ailleurs les retombées long terme et internationales permettent difficilement un financement privé de la recherche.

–              autant un tel financement de l’innovation serait en concurrence déloyale, puisque jouissant de prérogatives d’Etat, par rapport aux fonds privés, notamment de private equity. Or, dans le financement des entreprises non cotées, la phase d’amorçage est déjà la moins rentable par opposition aux phases de développement et de transmission.

Si le rôle de l’Etat est d’encourager l’innovation, il peut le faire par d’autres moyens comme le crédit impôt recherche. L’Etat pourrait aussi encourager les investisseurs institutionnels en revoyant les nouvelles normes (Bâle3, Solvabilité 2), aujourd’hui trop dissuasives à l’encontre des prêts et des investissements dans les entreprises non cotées. A l’occasion de leur révision (au sein du Comité de Bâle et de l’EIOPA respectivement), un assouplissement relatif serait un moyen de relancer ces investissements.

Officieusement, d’autres raisons pointent :

–          Les marchés boursiers semblent plafonner (aujourd’hui à 5100 pour le CAC par exemple). Une saine gestion consisterait à en affecter une partie au désendettement, puisque ces participations ont été financées par la dette.

–          La Cour des Comptes avait dressé un réquisitoire contre la gestion des 1750 participations de l’Etat (soit 100Md€ et 800 000 emplois) : mauvaises performances (notoirement dans l’énergie), conflits d’intérêts multiples, etc. L’Etat ne saurait défendre l’intérêt général et « en même temps » l’intérêt particulier d’une entreprise. L’Institut Montaigne, par la plume d’un ancien DG de l’APE, avait même conclu « la fonction d’actionnaire n’est pas adaptée aux pouvoirs publics » et qu’il fallait «  mettre fin à une ambiguïté contre-productive ».

Conflits d’intérêts ?

Edouard Philippe, ex-Areva, a accordé à son ancien groupe 4,5Md€ en juillet. Par ailleurs, le Premier ministre bloque le projet canal Seine Nord qui profiterait à Dunkerque, au détriment du Havre, son ancienne mairie.

Le Président a déjà été actif sur les participations lorsqu’il était à Bercy (poursuite du scandale Areva, interférence sur Bouygues Telecom, conflit avec Renault-Nissan,…). EM, ancien de Rothschild, pouvant être accusé de favoritisme en matière de privatisation, a préféré donner des signaux inverses. A Saint Nazaire, il a décidé de nationaliser de fait STX (par exercice du droit de préemption), quitte à renier l’engagement passé vis-à-vis de l’Italie et de Ficantieri.

Comment plaire à GM&S dans la Creuse sans contrarier Peugeot ni Renault en leur forçant la main?

Martin Vial, Commissaire aux Participations y compris dans l’industrie de l’armement, est le conjoint de Florence Parly, ministre de la Défense. Il est convenu qu’ils se « déportent » sur les sujets communs.

Des participations tous azimuts

Les participations de l’Etat ne s’arrêtent pas à l’Agence des Participations de l’Etat (l’APE ne détient que 81 participations des 1750 contrôlées par la Cour des Comptes) et elles revêtent des formes juridiques les plus diverses : SA, SA d’économie mixte, EPIC, EPA, établissements publics,…

Au-delà de l’APE, les placements de l’Etat ont de multiples ramifications :

–          celles directement suivies par les ministères (voire les collectivités locales et hospitalières),

–          la Caisse des Dépôts et Consignations (CDC) dont le nouveau patron n’a pas été nommé (PR Lemas assurant l’intérim) et qui représente 144Md€ de placements,

–          dans une certaine mesure des fonds sociaux, comme le FRR (36Md€), voire le fonds de retraite paritaire avec l’Etat (Erafp 26Md€),

–          et plus récemment la Banque Publique d’Investissement (BPI France est supposée relever de l’APE). L’inflation du bilan de la BPI est telle qu’elle commence à inquiéter ceux qui se souviennent du gonflement du Crédit Lyonnais.

Quelles cibles ?

–          Les médias parlent surtout de privatiser Aéroports de Paris (coté donc plus facile à céder), mais l’APE contrôle de nombreux autres aéroports et grands ports en métropole et en Outre-Mer. Dans l’aérien, l’Etat a aussi des participations dans Airbus et dans Air France-KLM (avec les déboires que l’on a connus). E. Macron avait privatisé les aéroports de Toulouse, Nice et Lyon. Reste donc ADP, dont M.Valls avait refusé la privatisation à son ministre de l’Economie E. Macron.

–          Les médias évoquent aussi la Française des Jeux, mais l’APE a aussi des casinos (Aix les Bains). Même en privatisant, les taxes continueraient à rentrer, et faut-il vraiment que l’Etat finance des activités potentiellement addictives?

–          Pourquoi détenir une participation dans l’assurance comme la CNP alors que l’Etat s’est désengagé de la Coface, et a vendu depuis longtemps UAP, AGF et GAN? Le tour de table de la CNP serait à revoir après la cessation de la distribution d’assurance vie de la CNP par les Caisses d’Epargne. Il reste aussi le cas de la CCR dont le découpage ne règle en rien l’octroi fléché de la garantie de l’Etat.

–          Dans la banque, l’Etat a pu interférer sur le sort de Dexia et du CDR (relevant de l’APE) et du CIF. Reste l’épineuse question de l’ouverture du capital de la Banque Postale (comme c’est le cas dans d’autres pays) qui court après les fonds propres. Il reste aussi le maquis des sociétés financières de l’APE et son articulation avec la BPI (qui elle-même détient une vingtaine de participations importantes pour près de 10Md€).

–          L’Etat est aussi présent dans les médias (France Télévisions, Radio France, Arte, France Médias Monde,…) et les télécoms avec Orange (Le Président avait interféré dans le dossier Bouygues Telecom et est proche de P. Drahi). Le sujet Orange est lié aussi au remplacement ou non de son PDG, S. Richard.

–          Dans l’industrie, l’Etat est présent à Vallourec, dans l’automobile avec Renault et « en même temps » dans PSA, et dans l’aéronautique et la défense (Airbus, Safran, Thalès, Giat, DCNS,…), sans compter les transports (SNCF, Caisse nationale des autoroutes, Air France,…).

–          Dans l’Energie, l’Etat détient des participations dans ENGIE, EDF, CDF, et dans Areva. L’Etat a dû y injecter 4,5Md€ en juillet (2MD€ dans Areva SA et 2,5Md€ dans Newco) avant de devoir faire une offre publique de retrait des actions…

Au global, l’Etat a calibré l’exercice à son besoin de céder des titres pour 10Md€. Mais ce serait l’occasion d’une revue stratégique plus globale des participations de l’Etat.

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